"Nous devons retrouver le goût et l'envie de chasser en meute", avait grogné le grand loup bleu, dans Le Soir, le 12 octobre dernier. Tout le monde avait compris qu'il voulait surtout que la meute se retourne sur le jeune loup bien peigné qu'elle s'était désigné comme chef, un an plus tôt. Mais le jeune loup bien peigné n'avait, cette fois, pas hurlé. On voyait, quand il ouvrait grand sa gueule, briller ses puissantes canines. Il avait la mâchoire du carnassier, des dents si longues qu'elles lui déchiraient parfois les lèvres lorsque, trop souvent, il en perdait le contrôle. Là, il garderait la gueule fermée. Il n'allait pas tomber dans celle du grand loup bleu. Mais les deux allaient se retrouver grâce à une proie idéale. Un grand méchant loup des Flandres, qui voudrait du mal à leur troupeau, des petites brebis indépendantes qui ne voulaient pas se faire tondre.
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"Nous devons retrouver le goût et l'envie de chasser en meute", avait grogné le grand loup bleu, dans Le Soir, le 12 octobre dernier. Tout le monde avait compris qu'il voulait surtout que la meute se retourne sur le jeune loup bien peigné qu'elle s'était désigné comme chef, un an plus tôt. Mais le jeune loup bien peigné n'avait, cette fois, pas hurlé. On voyait, quand il ouvrait grand sa gueule, briller ses puissantes canines. Il avait la mâchoire du carnassier, des dents si longues qu'elles lui déchiraient parfois les lèvres lorsque, trop souvent, il en perdait le contrôle. Là, il garderait la gueule fermée. Il n'allait pas tomber dans celle du grand loup bleu. Mais les deux allaient se retrouver grâce à une proie idéale. Un grand méchant loup des Flandres, qui voudrait du mal à leur troupeau, des petites brebis indépendantes qui ne voulaient pas se faire tondre. Une meute politique est une organisation complexe, très hiérarchisée, divisée entre alphas et bêtas, cloisonnée entre les dominants d'un côté et ceux qui aspirent à les remplacer ou à être dominés de l'autre. La meute libérale, ces derniers mois, s'est lacérée la fourrure comme jamais. Il y a eu des morsures et des blessures, qui ne se refermeront pas, et il y en aura encore beaucoup. La hiérarchie imposée par les départs de Charles Michel et Didier Reynders est encore fragile. Le jeune loup bien peigné dispose d'une autorité très encadrée, et le grand loup bleu la menace sans cesse. L'irruption d'un danger commun, qui rassemble les énergies face à l'ennemi, redonne à la meute une forme d'unité. Devant Frank Vandenbroucke, les libéraux francophones grognent en choeur. Ils ont, avec lui, retrouvé "le goût et l'envie de chasser en meute". Cette chasse ne s'est pas lancée d'instinct, elle dévoile une méthode. Il y a bien des raisons qui font que tout le MR, aujourd'hui, montre les dents au ministre fédéral des Affaires sociales et de la Santé publique. Les bleus, pourtant, avaient, ces dernières années, pris un heureux plaisir à mentionner le nom de Frank Vandenbroucke, ce rouge qui avait présidé, entre 2013 et 2014, une commission d'experts, commandée par le ministre des Pensions, Alexander De Croo, et par la ministre des Classes moyennes, Sabine Laruelle. Son rapport, présenté en juin 2014, prônait, notamment, l'introduction de la pension à points et le relèvement de l'âge légal du départ à la retraite à 67 ans. Paul Magnette, encore président faisant fonction du PS, l'estima "irrecevable". Quelques semaines plus tard, le gouvernement de Charles Michel s'appuya sur l'expertise de Frank Vandenbroucke pour faire passer la mesure. Mais l'époque a changé. Charles Michel est parti et Frank Vandenbroucke est revenu. Il a succédé à Maggie De Block dans le gouvernement qui a succédé à celui de Sophie Wilmès. Il a fait prendre à la Belgique des mesures dont la fermeté, dans un premier temps, a séduit. Le premier baromètre politique publié après son retour en politique le bombarda à la deuxième place flamande, la neuvième wallonne et la treizième bruxelloise. Privés de visibilité avec le départ de Sophie Wilmès du Seize, sevrés de pouvoir et lésés d'influence par la réduction du nombre de leurs ministres, forcés de s'entre-dévorer, les loups bleus ne mirent pas longtemps pour comprendre qu'il allait falloir hurler fort pour se faire entendre dans un contexte où Alexander De Croo et Frank Vandenbroucke monopolisaient visibilité, pouvoir et influence. Le Premier était trop libéral pour se faire contester publiquement. Le second est assez socialiste pour se faire chasser en meute. Frank Vandenbroucke est, pour le MR, le grand méchant loup idéal. Dès son premier comité de concertation, le 16 octobre, le grand méchant Frank s'attaque aux cafetiers: tout l'Horeca est fermé pour au moins quatre semaines. A peine passée la porte du "bunker", rue Ducale, où se tenait le Codeco, David Clarinval, ministre des Classes moyennes, déplore avoir pris cette décision sous l'influence du ministre de la Santé. "L'Horeca est une cible un peu facile, et je le regrette", dit-il. Depuis, on ne doute plus de l'efficacité de cette mesure pour réduire la circulation du virus mais le secteur, gravement touché par les effets de la pandémie, est un vivier électoral libéral depuis toujours. En 1870 déjà, les catholiques baissaient les impôts des gros cafetiers, en les remplaçant par des accises, pour les priver du suffrage censitaire, qu'ils offraient systématiquement au parti libéral.Mais, deux semaines après la fermeture des cafés, c'est à un autre vivier libéral que s'en prend le grand méchant loup rouge devenu proie des bleus: les commerces dits non essentiels et les métiers de contact sont, à leur tour, réduits à l'inactivité jusqu'au 13 décembre. Lorsque, le 27 novembre, au moment d'annoncer leur réouverture anticipée au 1er décembre, Frank Vandenbroucke déclare qu'il s'agissait de créer un "effet choc", et suscite une colère monstre chez ces indépendants et commerçants qui composent la moelle et le sang du libéralisme francophone. Lire aussi: Frank Vandenbroucke et le gang des gaffeurs (analyse)Selon la grande enquête RepRresent, menée par cinq universités du pays autour des élections de mai 2019, pas moins de 41,7% de ceux qui exercent une profession libérale comme indépendants, et 17,9% des commerçants, artisans et autres indépendants ont voté MR. "Il y a une très forte relation entre vote MR et professions libérales. C'est un peu moins fort pour l'autre groupe d'indépendants, sans doute parce que ce sous-groupe est très divers", relève Patrick van Erkel, de l'université d'Anvers. Les loups bleus, alors, se déchaînent. Denis Ducarme dénonce d'abord "une autosatisfaction parfaitement inappropriée" du ministre de la Santé, puis des déclarations "choquantes, qui manquent de respect aux commerçants et aux indépendants". Sa popularité a explosé avec la crise quand, comme ministre des Classes moyennes, il a multiplié les dispositions protectrices. Il doit continuer à les défendre. Donc à mordre ceux qui les auraient attaqués. David Clarinval, qui lui a succédé, aussi. Et Georges-Louis Bouchez, grâce à qui le second a succédé au premier, encore plus. Alors le jeune loup bien peigné hurle encore plus fort que le grand loup bleu. "De tels propos sont inacceptables. On a besoin d'explications!" dit-il. Frank Vandenbroucke les donne, notamment en commission Santé, où la députée MR Caroline Taquin n'est pas la moins outrée. L'agressivité libérale francophone surprend même l'opposition, et inquiète la meute bleue flamande, qui défend Frank Vandenbroucke. Mais la chasse continue. Les libéraux ne veulent pas seulement accélérer la reprise du travail des métiers de contact. Leur combat politique n'est pas seulement économique. Il est aussi culturel: ils veulent sauver Noël. C'est Georges-Louis qui a lancé le combat, comme pour mener, en creux, ces "guerres culturelles", sur lesquelles s'étripent les Nord-Américains depuis plusieurs fins d'année (sur la messe et la crèche, la place de la croix, etc.). Le jeune loup bien peigné, discrètement, devient le dernier défenseur de nos traditions. Contre le méchant socialiste qui voulait interdire Noël. C'est dire qu'il y en a vraiment beaucoup, quand on est libéral, des raisons de hurler contre le grand méchant Frank.