Nalinnes-Charleroi
...

C'est le coeur de la belle banlieue carolorégienne, là-bas. Depuis Ham-sur-Heure-Nalinnes, par beau temps et par trafic tranquille, on n'est jamais à plus de vingt minutes, du sud vers le nord, du Boulevard Joseph Tirou ou de la place Emile Buisset. C'est la belle banlieue verte du Pays noir, entre Gerpinnes où habitait Albert Frère, à l'Ouest, et Thuin, où naquit Denis Ducarme, à l'Est, et c'est celle dont les habitants sont les plus riches du coin, si bien d'ailleurs que là-bas au Nord, à Charleroi, on dit souvent du président du CPAS de Nalinnes a la charge de travail d'un ministre de la marine en Suisse. C'est la belle banlieue verte et c'est un bastion bleu en pays rouge, aux jeux de pouvoir compliqués et aux haines terribles, une espèce de Fédération liégeoise du Parti socialiste mais en plus petit, et aux inimitiés peut-être encore plus irréductibles. C'est ce chemin, du nord vers le sud, d'une villa aux buissons épais d'Ham-sur-Heure-Nalinnes à un appartement aux toits gris à la Ville basse de Charleroi, qu'a remonté Denis Ducarme il y a quelques mois, avec une camionnette farcie de caisses et de cartons. Il habitait la commune de la périphérie jusqu'à son installation dans le centre de Charleroi.Désormais, Denis Ducarme est carolo au sens strict. Et il ne demeure qu'à quelques centaines de mètres de son bureau de président de la fédération provinciale du Mouvement réformateur, à la place Buisset, face à la Sambre. Les réformateurs nalinnois ont l'habitude de fréquenter ce bureau. Certains auraient même bien voulu voir Adrien Dolimont s'installer sur la chaise d'à côté, celle de président de la fédération d'arrondissement. Georges-Louis Bouchez avait, dit-on, invité Adrien Dolimont à le briguer, en décembre dernier, pour contrer la candidate que soutenait Ducarme. Le jeune ministre avait refusé, laissant le champ libre à Caroline Taquin, députée fédérale, bourgmestre de Courcelles et donc désormais président de la fédération réformatrice de l'arrondissement de Charleroi. Mais Adrien Dolimont n'était pas censé arrêter de se faire inviter en ces lieux. Jusqu'à l'après-midi du lundi 10 janvier, quand son téléphone se mit à sonner, et que c'était Georges-Louis Bouchez. Adrien Dolimont, le nouveau ministre wallon du Budget, des Aéroports et des Infrastructures sportives, habite donc Ham-sur-Heure-Nalinnes. Son grand-père, décédé il y a quelques mois, en a été brièvement le bourgmestre. Et Adrien Dolimont avait les yeux humides quand Télésambre, la télévision régionale carolorégienne, mardi 11 janvier, à sa conférence de presse de présentation, au siège bruxellois du MR, lui a demandé si son grand-père serait fier de lui. Le cameraman aux chaussures marron en a coupé sa machine.C'est lui, Marcel Nicaise, qui avait aidé Adrien Dolimont à devenir, à dix-huit ans à peine, le plus jeune échevin du pays, après les communales de 2006. On dit qu'au moment de le voir fermer les yeux pour toujours, son petit-fils a promis de reprendre le maïorat. C'était presque fait au printemps 2017, lorsque les militants libéraux l'avaient préféré au successeur de Marcel Nicaise, Yves Binon, en charge depuis 2001, pour tirer la liste MR aux communales de 2018. Yves Binon, à qui une tache de vin précoce et une bonhomie manuelle de chauffagiste offrirent le surnom de Gorbinon dès les années 1980, refusa ce qu'il considérait comme un putsch. Il menaça l'empire libéral local de désintégration. Les instances nationales, dont le président était Olivier Chastel, et provinciales, dont le président était Denis Ducarme, avaient forgé un compromis pour éviter une Liste du bourgmestre opposée au MR. La liste conserva sa bannière MR, Yves Binon en garda la première place, Adrien Dolimont s'y trouva troisième et l'équipage, renforcé par la rivalité, rafla près de 70 % des suffrages. Yves Binon l'avait emporté en voix de préférences, il avait promis de céder le maïorat en 2022, mais Gorbinon ne tint pas parole : l'automne dernier, il fit savoir qu'il n'avait aucune raison de ne pas aller jusqu'à 2024. Le bastion bleu de la banlieue verte du pays rouge était une fois de plus en crise, et Caroline Taquin, Denis Ducarme et Georges-Louis Bouchez, présidents d'arrondissement, provincial et national, n'auraient pas fini de devoir s'en occuper si le téléphone d'Adrien Dolimont n'avait pas sonné lundi dernier. Adrien Dolimont a étudié à Mons, dont il est sorti docteur des facultés polytechniques. A travers le chemin pavé par son aïeul, il est entré fort jeune en politique. A Charleroi où les présidents de CPAS gèrent un peu plus de dossiers qu'à Ham-sur-Heure-Nalinnes, et où on n'a pas tout à fait toujours la même diction, on disait déjà de lui qu'il était une grosse tête, et qu'il irait loin dans la vie professionnelle comme dans le parti, parce qu'il étudiait politek - les deux disciplines sont homonymes, prononcées avec l'accent carolo au sens strict.Mais c'est à Mons qu'Adrien Dolimont a défendu son doctorat de polytech, et c'est de Mons qu'il aura obtenu sa promotion de politique. Georges-Louis Bouchez, que les affaires nalinnoises ont souvent amené dans la localité, avait été soutenu, pendant la campagne présidentielle de 2020, par Adrien Dolimont.En 2019, le Montois n'avait pas été élu sur la liste fédérale parce qu'une femme mieux placée que lui, Caroline Taquin, troisième, avait pu profiter de la dévolution des voix en case de tête pour rafler le troisième et dernier siège réformateur dans la circonscription du Hainaut.Et en 2019, le Nalinnois n'avait pas été élu sur la liste régionale parce qu'une femme mieux placée que lui, Rachel Sobry, deuxième, avait pu profiter de la dévolution des voix en case de tête pour rafler le deuxième et dernier siège réformateur dans la circonscription de Charleroi-Thuin. Cette impression de destin commun a pu créer une solidarité.Aujourd'hui que l'axe Nalinnes-Mons a porté l'ascension d'Adrien Dolimont, Caroline Taquin et Rachel Sobry, surtout, peuvent craindre souffrir de la confection des listes pour le scrutin fédéral et régional de 2024. Denis Ducarme, aussi, et surtout. La désignation d'un homme, comme lui, hennuyer, comme lui, carolo au sens large comme lui, mais soutien de Bouchez pas comme lui, dans un gouvernement wallon auquel Georges-Louis Bouchez avait voulu, illégalement, désigner Ducarme en automne 2020, est un affront personnel, d'une violence assez rare et d'un effet assez puissant.Depuis Mons, le président réformateur peut se réjouir à l'ouest du départ de Jean-Luc Crucke de la zone picarde, et s'amuser de l'arrivée dans l'espace carolorégien de sa trouvaille nalinnoise. Il n'a plus Crucke sur le dos, et Denis Ducarme a Adrien Dolimont sur les lattes. Les autres hennuyers déçus, que l'on avait cités comme ministres possibles parce qu'ils avaient, eux, choisi Bouchez contre Ducarme comme le leur avait dit Charles Michel, Jacqueline Galant dans l'arrondissement de Mons-Borinage, Marie-Christine Marghem dans celui de Tournai-Ath-Mouscron, voire le jeune Maxime Daye, bourgmestre de Braine-le-Comte, ami de la première heure qu'il fit désigner à la présidence de l'Union des villes et communes wallonnes, ne se plaindront pas. Ils ne le veulent pas, ils n'y ont aucun intérêt, et ils n'oseront pas : Adrien Dolimont est jeune et encore tout neuf. Il n'est pas assez abîmé pour mériter de recevoir des coups, en dehors de son tumultueux bocage nalinnois. Il est fructueux, l'itinéraire qui va de Mons à Ham-sur-Heure-Nalinnes et retour. Mais plus loin que Nalinnes il y a Charleroi, et encore plus loin il y a Bruxelles, comme plus haut que la petite aristocratie réformatrice hennuyère, il y a les grands du pays. Ceux qui, début octobre, auraient déchu Georges-Louis Bouchez, après sa première et catastrophique sélection ministérielle, si Charles Michel ne l'avait pas défendu jusqu'au bout d'une nuit terrible, les Sophie Wilmès, les Willy Borsus, qui préférèrent garder leur ministère plutôt que d'exercer une présidence que Charles Michel voulut leur céder. Pierre-Yves Jeholet aussi, qui patronne la fédération provinciale liégeoise et qui dirige, jouissant d'une autonomie aussi importante au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles que Sophie Wilmès au fédéral et Willy Borsus en Wallonie. Eux, avec d'autres, composent un G11 censé se réunir régulièrement, et examiner collectivement chaque décision stratégique, comme la désignation de ministres par exemple. L'organe avait été créé pour que Georges-Louis Bouchez ne décide plus aussi mal aussi seul. Il n'a été convoqué qu'une fois, et Georges-Louis Bouchez s'est presque décidé aussi seul que quand il s'était décidé très mal. Il s'est à peine dérangé d'avertir ceux à qui il doit son élection. Les Liégeois n'ont posé aucune revendication, estimant la question du remplacement d'un Hennuyer démissionnaire strictement hennuyère. Les Bruxellois non plus, considérant le sujet de la substitution d'un Wallon par un Wallon hors de leur juridiction. Et Willy Borsus n'a pas trouvé à se plaindre de l'arrivée d'un équipier jeune mais fiable, ambitieux mais discret, lointain mais pas concurrent. Le chef de file réformateur au gouvernement wallon était assis à côté d'Adrien Dolimont et de Georges-Louis Bouchez, comme Valérie De Bue, assise de l'autre côté, à la conférence de presse organisée, le 11 janvier, boulevard de la Toison d'Or. Georges-Louis Bouchez a pris la parole pour présenter l'impétrant, qui a pris deux minutes pour réjouir et pour remercier, un peu gêné, et puis qui a demandé aux journalistes s'ils avaient des questions, comme ils en avaient, ils les ont posées, et puis la conférence de presse s'est officiellement terminée.Willy Borsus et Valérie De Bue n'ont donc pas pu y placer un mot. Ils n'ont même pas pu enlever leur masque pour laisser voir leur visage. Non mais vraiment, il a bien fait de passer par Nalinnes, en roulant du chef-lieu du Hainaut à la capitale du royaume, Georges-Louis Bouchez.