" Et toi, garce de reine, salooopen ! Je me vengerai ! " Comme don Salluste dans La Folie des grandeurs, une dame aux cheveux blonds, aux yeux clairs, à la robe bleue et au caractère indompté a déchu Eric Massin. L'histoire de cette chute brutale, scandée de larmes rageuses et provoquée, surtout, par une insulte sexiste proférée en tribune, avait pourtant chouettement commencé, pour le président de la fédération socialiste de l'arrondissement de Charleroi. Ce jour-là, le 1er mai s'était, comme à chaque fois, entamé le soir du 30 avril par un cabotage de veillée en veillée tenues par les USC et les sections locales. Eric Massin leur fit bien sûr honneur, du karaoké de l'USC de Fontaine-l'Evêque, à " el Vwès ", le concours de chants révolutionnaires de la section locale de Lodelinsart, en passant par Marchienne, Pont-à-Celles, Fleurus ou La Docherie. Quelques heures d'un furtif sommeil plus tard, si furtif qu'il dut prendre des airs de sieste, Eric Massin petit-déjeuna avec les militants de Gilly, de Jumet et de Charleroi-Ville. De quoi, pensait-il, se requinquer un peu avant 9 heures, et le rendez-vous devant la FGTB régionale, boulevard Devreux, à 9 h 30, puis, à 10 h 30, celui au grand auditorium de l'Université du travail des discours socialistes, dont le sien qui lui fit tant de mal, mais n'anticipons pas.
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" Et toi, garce de reine, salooopen ! Je me vengerai ! " Comme don Salluste dans La Folie des grandeurs, une dame aux cheveux blonds, aux yeux clairs, à la robe bleue et au caractère indompté a déchu Eric Massin. L'histoire de cette chute brutale, scandée de larmes rageuses et provoquée, surtout, par une insulte sexiste proférée en tribune, avait pourtant chouettement commencé, pour le président de la fédération socialiste de l'arrondissement de Charleroi. Ce jour-là, le 1er mai s'était, comme à chaque fois, entamé le soir du 30 avril par un cabotage de veillée en veillée tenues par les USC et les sections locales. Eric Massin leur fit bien sûr honneur, du karaoké de l'USC de Fontaine-l'Evêque, à " el Vwès ", le concours de chants révolutionnaires de la section locale de Lodelinsart, en passant par Marchienne, Pont-à-Celles, Fleurus ou La Docherie. Quelques heures d'un furtif sommeil plus tard, si furtif qu'il dut prendre des airs de sieste, Eric Massin petit-déjeuna avec les militants de Gilly, de Jumet et de Charleroi-Ville. De quoi, pensait-il, se requinquer un peu avant 9 heures, et le rendez-vous devant la FGTB régionale, boulevard Devreux, à 9 h 30, puis, à 10 h 30, celui au grand auditorium de l'Université du travail des discours socialistes, dont le sien qui lui fit tant de mal, mais n'anticipons pas. Car à ce moment-là, la bourgmestre MR de Courcelles, Caroline Taquin, se préparait à un 1er mai comme les autres. N'auraient été d'abord, cette exception, transitoire, que le 1er mai libéral ne se ferait, cette année encore, pas à Jodoigne, dont le hall des sports, à l'été 2016, avait été ravagé par une tempête, mais à l'ancien Parc à Mitrailles de Court-Saint-Etienne ; et ensuite cette nouveauté que, désormais experte au cabinet du ministre wallon Jean-Luc Crucke, elle n'était plus seulement connue que des réformateurs hennuyers, et surtout carolos. Cela allait beaucoup changer très bientôt, mais n'anticipons pas trop non plus, car Caroline Taquin ne le savait pas encore. Restons encore un peu sur ce 1er mai qui avait bien débuté pour le premier socialiste carolorégien. Si bien qu'Antonio Cocciolo, le rugueux patron de la FGTB carolorégienne, avait, pour une fois, épargné les socialistes locaux, pourtant entraînés à subir, à cette occasion, de lourds reproches syndicaux. Pour une fois, d'ailleurs, Paul Magnette lui-même y écouta l'ensemble des intervenants, pour une fois, si doux à ses oreilles, retardant d'autant le meeting de son parti. Mais tout allait bien, donc, et c'est d'un pas anormalement léger que les troupes socialistes remontèrent vers l'UT. Il serait autrement plus lourd deux heures plus tard, pour redescendre vers la Maison des Huit-Heures, place Charles II. Mais n'anticipons toujours plus. Enfin si, allons-y. Car c'est dans cet auditoire de l'UT, autour de midi, qu'Eric Massin allait signer sa perte. Un peu hésitant " peut-être parce que je me suis trop attardé au karaoké des camarades de Fontaine ", dira-t-il même un moment, il passe en revue la situation dans les quatorze communes de l'arrondissement. Et vient alors sur Courcelles, dont la tête de liste tout juste confirmée, Laurence Meire, " n'aura pas la tâche facile face à la plus rosse, là je suis trop gentil... la plus salope, là je suis trop méchant, je dirais la plus hargneuse, des bourgmestres du coin ", ajoute-t-il. Pas d'acclamations ni d'enthousiasme : comme lorsque don Salluste vient percevoir son impôt, c'est un brouhaha de désapprobation qui monte de l'assemblée. Et puis, elle fait semblant de passer à autre chose. Paul Magnette conclut le meeting. Il a conscience du scandale que peut déclencher cette insulte sexiste. Mais il fait, lui aussi, courageusement, semblant de rien. Sauf que dans l'auditoire, il n'y a pas que des socialistes. Il y a aussi des journalistes, dont celui de La Nouvelle Gazette, Loïc Devière, un jeune Montois, passé par le service des sports mais désormais chargé de la politique locale et que confrères et mandataires surnomment affectueusement, sans que personne sache pourquoi, " cacahuète ". Cacahuète n'est pas bête, et connaît bien son travail. Il sait ce qu'il a à faire. Une fois les discours terminés, l'ancien mayeur Jacques Van Gompel tombe sur Eric Massin, et Loïc Devière, à la poursuite de Massin, sur Paul Magnette. Masquant la gêne sous le badinage, celui-ci dit d'abord qu'Eric Massin n'a rien dit, puis qu'il n'a rien entendu, puis qu'il a traité Caroline Taquin de " cyclope " et puis s'en va. Après s'être fait sermonner par Jacques Van Gompel, qui exige des excuses publiques et immédiates, Eric Massin croise Loïc Devière. " Je regrette mes propos, j'ai été pris dans l'excitation du moment ", explique-t-il. Il est déjà trop tard, mais il ne le sait pas encore. Malgré les nombreuses remarques, fraternelles ou pas, que lui font ses camarades, dans le cortège sous le dais rouge des drapeaux comme, peu après, devant plusieurs bières blondes à la Maison des Huit-Heures. Loïc Devière fait le boulot. Il appelle Caroline Taquin pour la faire réagir. Sur le parking du Parc à Mitrailles, elle s'effondre. Des larmes coulent. Elle publie, dès 16 h 45, un message écoeuré, qui se répand comme se répand l'horreur sur les réseaux sociaux. L'article de Loïc Devière est mis en ligne vers 17 heures. Eric Massin l'appelle quelques minutes après, et le menace d'un procès. C'est en fait celui d'Eric Massin qui commence, et il se trouve peu d'avocats pour sa défense. Ses plus proches amis lui demandent de s'excuser plus fermement. Son frère même, Ivan, conseiller communal à Châtelet, se désolidarisera pour soutenir " son amie Caroline " sur Facebook. Et Denis Ducarme, ministre fédéral et président des libéraux hennuyers, exige des excuses. Il est au-delà du trop tard, mais Eric Massin ne le sait pas encore tout à fait. Paul Magnette, qui était en tournée à Hastières, à Merbes-le-Château puis à Sambreville, revient sur Charleroi en tout début de soirée. Il rejoint les siens au café du Centenaire, à Montignies-sur-Sambre, bastion de Philippe Van Cauwenberghe. Magnette décide Massin à des excuses sur son profil Facebook. Elles sont maladroites. Elles ne suffisent pas à tarir le torrent d'indignation, interne comme externe. Magnette décide Massin à démissionner de la présidence de la fédération. Il fait envoyer le communiqué à 15 heures, le mercredi 2 mai. Pour Eric Massin, c'est fini, et il ne peut plus ne pas s'en apercevoir. Jeudi matin, plus président de la fédération d'arrondissement mais toujours président du CPAS, il participe avec Paul Magnette à sa première réunion depuis sa démission. Les deux sont invités par la régionale carolorégienne de Vie féminine. Premier point à l'ordre du jour : " Charleroi, ville antisexiste ". Eric Massin demande la parole pour faire acte de contrition et regretter, encore et toujours, ses impardonnables propos. Des larmes coulent encore. Celles de Caroline Taquin couleront aussi, dimanche midi, sur RTL-TVi. Des larmes du coupable qui s'en veut et des larmes de la victime qui lui en veut. Les larmes du socialiste qui s'amusait du sobriquet d'Eric Marxin, et celles de la libérale qui s'indignait qu'on l'appelât Marine Taquin. Les humeurs de cet avocat brun et cette institutrice blonde, de ce Carolo de l'est et de cette Carolo de l'ouest, de ce député et de cette bourgmestre, de ces deux émotifs qui ont plus en commun qu'on ne l'imaginerait. " Quelle destinée ! Vous n'êtes pas beau, elle est belle ! Vous n'avez pas un sou, elle est très riche ! Vous êtes idiot, elle aussi... Vous êtes un valet, c'est la reine ! ", comme disait d'ailleurs don Salluste à son bon Blaze. Lui, Eric Massin, est né dans la marmite socialiste. Fils de Florent, ancien secrétaire de la fédération d'arrondissement, il fait de la politique comme un administré en colère un jour fit irruption dans son bureau d'échevin de l'Urbanisme, et comme Nietzche philosophait : avec un gros marteau. Ami sincère et filleul politique de Jacques Van Gompel, qu'il fut un des premiers à visiter en prison à l'automne 2006, Eric Massin n'a pas peur de la bagarre. Il en a même fait son principal outil de discussion politique. A tous les carrefours de son chemin politique, des éclats de voix et souvent de violentes collisions. Paul Ficheroulle, qu'Eric Massin écrasa, en USC, lorsqu'il fallut trouver un successeur socialiste à Jean-Jacques Viseur comme bourgmestre de Charleroi, en garde une rancune éternelle. Comme parmi d'autres, la députée Latifa Gahouchi, qui ne connait le repos que depuis qu'elle a quitté leur section de Gilly, ou le conseiller communal Hicham Imane. C'est qu'Eric Massin ne connaît que des victoires ou des défaites. Jamais de compromis. Ses armistices ne sont, face à l'ennemi, que des moments de repos, forcés par un rapport de force défavorable. Ils lui donnent le temps de se trouver de nouvelles troupes, de nouvelles munitions et de fourbir son sabre. Elle, Caroline Taquin, a froissé une hérédité qui eût dû la conduire au PS pour devenir, en 2006, conseillère communale MR à Courcelles. Son parti, alors, est dans la majorité municipale avec un PS en érosion. En quelques années, comme écolage pour ainsi dire, elle fera sauter, dans les cris et les insultes, le MR local, où elle précipitera la retraite de plusieurs figures, le PS local, dont elle transfèrera plusieurs figures, et la coalition PS-MR, dont la reconduction, en 2012, était rendue impossible par l'hostilité rageuse que se vouaient la jeune libérale et des socialistes plutôt vieillissants. Une inédite coalition MR-CDH-Ecolo vint mettre un terme à plusieurs décennies de pouvoir rouge. Et elle est bien partie pour survivre aux élections communales d'octobre 2018. Mais les cris et les insultes que suscite et que, parfois, profère Caroline Taquin se font entendre loin au-delà des frontières courcelloises. La haine que lui vouait feue Véronique Cornet, jusqu'à une réconciliation préalable à son trépas, enverrait les récentes injures sexistes de Massin dans un recueil de poésie galante. Lorsque, pendant la campagne 2010, un groupe Facebook la calomnie sous le slogan " Votez Taquin, votez putin " (sic), elle commence par accuser à tort son voisin pont-à-cellois Philippe Knaepen, échevin et président de la fédération d'arrondissement de son parti. L'enquête de la Computer Crime Unit révèle l'identité du calomniateur : un très proche de l'échevin MR de Charleroi Alain Eyenga. Ses amis comme ses soutiens lui sont, en revanche, indéfectibles. Tous font de ses ambiguïtés des titres de gloire, comme lorsqu'elle proclamait, en mai 2017, avoir abandonné l'enseignement par la nécessité pour Courcelles d'avoir une bourgmestre à temps plein avant, quelques semaines plus tard, de cumuler cet emploi avec celui d'experte au cabinet Crucke, ou lorsqu'elle défend le soutien d'une asbl catholique intégriste à sa campagne de 2009 par le fait qu'elle a " évolué ". Mettre en doute la cohérence, ou pire, la sincérité, de son action ou de ses déclarations, c'est se gagner une inimitié presque éternelle. Pour les journalistes également. Les deux, Eric Massin et Caroline Taquin, du même bois mais pas de la même chapelle, étaient donc faits pour ne pas s'entendre, sculptés pour se détester. Le premier, qui perçoit la seconde comme illégitime, entrée par effraction dans un hôtel de ville socialiste, a vainement tenté de recomposer une section locale brisée par l'ascension de Caroline Taquin. Comme président fédéral, il a mis l'USC de Courcelles sous tutelle. C'est lui qui a encouragé l'ancienne députée fédérale Laurence Meire à quitter Chapelle-lez-Herlaimont pour y apaiser les militants locaux. Mais d'apaisement, il n'y aura pas : samedi 28 avril, à la présentation de la liste courcelloise, Eric Massin, y a été, dit-on, moins misogyne mais plus injurieux encore que le 1er mai. Aucun journaliste n'étant présent, le président fédéral ignorait qu'il entamait là un très bref sursis. Sans se voir, les deux, Eric Massin et Caroline Taquin, se sont donc croisés une dernière fois ce 1er mai. La seconde vit une ascension foudroyante, qui lui offrira à coup à peu près sûr désormais une place à la Chambre après les élections de 2019, elle qui ne l'avait ratée, en 2014, qu'au petit matin des dépouillements des derniers bureaux de vote, et après l'avoir largement fêtée. Le premier a connu une chute violente, qui pourrait même compromettre le siège de député provincial qui lui était promis après octobre 2018 : le lui refuser l'offrirait à un socialiste d'une autre fédération, en Wallonie picarde ou à Mons-Borinage en particulier. Un impitoyable jeu de chaises musicales dont il a lui-même lancé la létale mélodie. Et dont il devra mieux se sortir que don Salluste lorsqu'elle s'arrêtera. " Eh ben, en tout cas, on ne va pas moisir ici. J'ai un plan pour tous nous évader. Nous rentrons à Madrid, nous conspirons, le roi répudie la reine, la vieille épouse le perroquet, César devient roi, je l'épouse, et me voilà reine. "