Un couvre-feu a été instauré à partir du 15 mars au soir à Kiev, après des bombardements qui ont touché des bâtiments civils. © GETTY IMAGES

La guerre se rapproche de Kiev et de l’Union européenne

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

La Russie accroît la pression sur la capitale ukrainienne et tente d’entraver les livraisons d’armements à l’armée de Volodymyr Zelensky, une preuve de l’efficacité de l’aide alliée. La tension s’accroît entre les Vingt-Sept et Vladimir Poutine. Mais une fenêtre de négociation reste ouverte.

Entre encerclement des grandes villes, Kiev, Kharkiv, Marioupol où un couloir humanitaire a enfin pu être ouvert le 15 mars, et extension des bombardements vers l’ouest du pays jusqu’alors relativement épargné, la guerre russe en Ukraine est entrée dans sa troisième semaine sans qu’une franche perspective de solution négociée ne se dessine malgré la poursuite des discussions entre les belligérants.

L’opération sous forme d’avertissement aux Occidentaux démontre a contrario que l’aide que reçoit l’armée ukrainienne gêne les plans de la Russie.

A la détermination toujours affichée par le pouvoir à Moscou et à la suprématie matérielle de son armée, s’opposent l’extrême motivation de la résistance ukrainienne et la solidarité armée des pays occidentaux. Lors du sommet de Versailles, les 10 et 11 mars, l’Union européenne a doublé son aide en armements à Kiev pour la porter à un milliard d’euros. Deux jours après cette annonce, l’armée de Vladimir Poutine bombardait la base aérienne de Yavoriv, située à vingt kilomètres de la frontière avec la Pologne et connue pour abriter des combattants venus de l’étranger. L’attaque aurait fait trente-cinq tués et si les autorités ukrainiennes ont assuré qu’il n’y avait pas d’étrangers parmi eux, une certaine incertitude subsiste.

Rapidité de la logistique

L’opération sous forme d’avertissement aux Occidentaux démontre a contrario que l’aide que reçoit l’armée ukrainienne, en toute conformité avec le droit international, gêne grandement les plans de la Russie. Les pays européens ont essentiellement fourni deux types d’armements. Des armes antichars, comme des lance-missiles Javelin et Nlaw ou des lance-roquettes Panzerfaust 3, AT4 et Instalaza C90. Des systèmes antiaériens portables, tels que des Stinger ou des Strela de fabrication russe, puisés dans les stocks de l’ancienne Allemagne de l’Est. « Autour du 10 mars, on estimait qu’il y avait déjà plus de vingt mille systèmes antichars et antiaériens livrés à l’Ukraine. Cela a été très vite avec une logistique qui m’a étonné, confie Joseph Henrotin, chargé de cours à l’Institut de stratégie comparée de Paris et rédacteur en chef de la revue Défense et sécurité internationale. Pour ce que l’on sait, tout transite par la Pologne qui assure ensuite les transferts par voie terrestre vers l’Ukraine. Une voie de chemin de fer et des routes auraient été remises en service entre les deux pays à cette effet. »

A ce stade du conflit, il est difficile d’évaluer l’importance du rôle de ce matériel dans l’effort de guerre ukrainien. L’ armée russe, il est vrai, maintient une extrême pression dans le sud autour des endroits stratégiques de Marioupol, sur la mer d’Azov, et de Mykolaïv, ville-verrou pour une progression soit vers Odessa au sud-ouest, soit vers Dnipro au centre du pays. Et elle continue son encerclement de la capitale Kiev. Mais il faut noter qu’à part Kherson, aucune grande ville n’a encore été conquise par les troupes de Vladimir Poutine.

Portable et facilement maniable, le matériel antichar livré par les pays européens montre son efficacité pour l'armée ukrainienne.
Portable et facilement maniable, le matériel antichar livré par les pays européens montre son efficacité pour l’armée ukrainienne.© GETTY IMAGES

Technoguérilla

Pour Joseph Henrotin, nul doute que le matériel fourni par les Européens entrave la force de frappe des Russes. « On est aujourd’hui dans une logique de technoguérilla avec deux volets aux capacités militaires ukrainiennes. Le volet classique de leurs grandes unités blindées mécanisées qui ne sont pas extrêmement nombreuses mais qui sont réparties un peu partout dans le pays. Elles donneront des coups de poing. Et puis, il y a le volet de leurs unités de réservistes, de territoriaux qui donneront des coups d’épingle un peu partout sur les axes de pénétration russe. C’est là que les systèmes antichars et antiaériens démontrent leur efficacité. Il faut maîtriser un certain nombre de fondamentaux tactiques pour les utiliser à bon escient et être courageux. Mais une fois que c’est tiré, on voit directement les résultats », souligne le spécialiste des questions de défense. Illustration de la centralité de ces armes dans la résistance, on a vu apparaître sur les réseaux des mèmes « Saint Javelin of Ukraine » ou des chansons parodiées, entre autres à partir de celle des Beatles « All you need is Nlaw », à la gloire de ces deux types de lance-missiles antichars.

Derrière la question de l’efficacité du matériel fourni à la résistance ukrainienne, c’est une donnée cruciale pour la suite du conflit qui affleure: après trois semaines, les Russes n’ont toujours pas réussi à se rendre maîtres de l’espace aérien ukrainien. « C’est une des surprises de la guerre, abonde Joseph Henrotin. On se disait qu’avec deux cents chasseurs, des avions de détection aérienne avancée, la Russie avait tout ce qu’il fallait pour établir dans les douze heures une supériorité aérienne totale sur l’Ukraine nonobstant des points de défense aérienne, des batteries antiaériennes. Mais cela n’a pas été le cas. » Cet échec explique sans doute pourquoi, outre celle de Yavoriv pour les raisons évoquées plus haut, deux autres bases aériennes de l’ouest du pays ont été bombardées à Lutsk et à Ivano-Frankivsk, le 11 mars.

Mais là aussi, une réponse, relative, semble avoir été trouvée pour contrer la suprématie militaire russe. « Avant le conflit, les Ukrainiens semblent avoir dispersé leurs capacités aériennes depuis ce que l’on appelle des RRS, des « road runway system », qui consistent à militariser des routes ou des autoroutes en les transformant en pistes, explique le chargé de cours à l’Institut de stratégie comparée de Paris. Cela demande toute une logistique. Seuls quelques pays à travers le monde maîtrisent ce processus. Il n’est pas simple de disperser une force aérienne. En l’occurrence, cela a manifestement fonctionné. » Des hélicoptères, des avions, des drones ukrainiens continuent de prendre les airs, privant la Russie d’un atout qui pourrait être décisif.

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