Il y a six mois, Le Vif avait, pour le premier demi-anniversaire du gouvernement De Croo, dénombré les mentions des noms des ministres fédéraux dans les articles de presse francophone.
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Il y a six mois, Le Vif avait, pour le premier demi-anniversaire du gouvernement De Croo, dénombré les mentions des noms des ministres fédéraux dans les articles de presse francophone. Effet secondaire du coronavirus, les médias du sud du pays offraient une visibilité exceptionnelle à des mandataires néerlandophones, principalement Alexander De Croo et Frank Vandenbroucke, mais aussi à la ministre de l'Intérieur Annelies Verlinden, tous trois en première ligne pour gérer les conséquences de la crise sanitaire. Cette tendance s'observe encore après un an: on n'efface pas comme ça une pandémie si inattendue. "C'est quand même encore très Covid, tout ça", s'exclame Dave Sinardet (VUB), dont la thèse de doctorat portait sur les différences de traitement médiatique entre communautés linguistiques. Mais la politique fédérale a pu, en partie, retrouver ses habitudes d'avant, et, de plus en plus, les ministres qui n'ont exercé dans la crise du coronavirus qu'un rôle secondaire, voire marginal, ont pu se ménager une petite place dans les médias. C'est notamment le cas de Karine Lalieux (PS), ministre fédérale des Pensions et de la Lutte contre la pauvreté, fort discrète dans les premiers mois de la Vivaldi, mais dont le récent projet de réforme des pensions, reporté par Alexander De Croo lui-même, a fait grand bruit. Les Flamands avaient beaucoup, beaucoup, de choses à en dire. La socialiste bruxelloise est d'ailleurs une rare exception à une règle pourtant très contraignante: généralement, un ministre est plus visible dans sa communauté linguistique que dans l'autre. C'est encore le cas pour l'ensemble de l'équipe De Croo, dont chaque membre a été bien plus cité dans les journaux qui parlent sa langue maternelle, à part Ludivine Dedonder, ministre de la Défense directement confrontée à la mortelle et très médiatisée escapade de Jürgen Conings. Ces deux séquences médiatiques, réforme des pensions et cavale de Jürgen Conings, illustrent les deux manières de se faire voir, quand on fait de la politique. Soit on fait parler de soi en mode actif, en faisant entrer ses sujets dans l'actualité. C'est la méthode agissante. Soit on impose de vous faire parler, au mode passif, et là, c'est l'actualité qui fait de vous un sujet. C'est dans ce dernier contexte, plutôt réagissant, que Sarah Schlitz, la secrétaire d'Etat à l'égalité des chances, a pu acquérir une notoriété dont on peut douter qu'elle fût volontaire. "En tout cas, en Flandre, la première fois qu'on a parlé d'elle, c'est quand elle est intervenue uniquement en français pour présenter sa note de politique générale. Il y a eu ensuite les discussions autour de la nomination d'Ihsane Haouach et sa participation à une réunion en non-mixité. Ces trois événements ont été bien plus commentés et dénoncés par ses adversaires que mis en avant par elle-même", résume Dave Sinardet. A l'inverse, un autre secrétaire d'Etat, lui, contrôle bien davantage, même si ses initiatives suscitent systématiquement de bruyantes réactions dans l'opposition comme dans la majorité, les leviers de son amplitude médiatique. Le CD&V Sammy Mahdi, secrétaire d'Etat à l' Asile et la Migration, veut en effet "montrer à l'opinion que ce n'est pas parce qu'il est démocrate-chrétien, ni qu'il a des origines irakiennes, qu'il est moins strict que son prédécesseur Theo Francken, ou que d'autres avant lui. Cela a braqué certains partenaires, notamment pendant la grève de la faim (NDLR: des sans-papiers de l'église du Béguinage, à Bruxelles), ce qui a provoqué une forme d'escalade", observe Dave Sinardet. Cette escalade a également pu se remarquer sur les pentes des journaux francophones, où Sammy Mahdi, parfait bilingue, est très présent, tout comme son prédécesseur Theo Francken, du reste. Suite du texte après l'infographie.Secrétaire d'Etat pourtant très actif dans les médias francophones, dont la nomination fut assez polémique, mais dont les matières ne sont pas suffisamment concernantes pour susciter une forte curiosité, et dont le bilinguisme n'est peut-être pas la plus évidente qualité, Mathieu Michel est le membre du gouvernement fédéral le moins évoqué par la presse néerlandophone. Le Brabançon incarne ainsi assez parfaitement les caractéristiques du fédéralisme médiatique belge. Sa collègue Meryame Kitir (Vooruit), ministre de la Coopération et de la Politique des grandes villes, présente les mêmes caractéristiques - des compétences très secondaires, et un bilinguisme pas vraiment saisissant -, mais est à peu près aussi peu en vue du côté francophone, où elle n'a été citée que vingt-huit fois en un an, qu'au nord du pays. La première absence est de l'ordre du normal, la seconde de l'ordre de l'erreur stratégique. "Toutes les matières dévolues aux socialistes flamands sont allées à Frank Vandenbroucke, on le savait déjà. Il n'empêche, il doit être possible de faire vivre ces compétences. Alexander De Croo avait su le faire lorsqu'il était à la Coopération", signale Dave Sinardet. Mais les différences d'exposition médiatique ne sont pas que linguistiques. Elles existent entre partis également. Côté francophone, par exemple, le classement des vice-Premiers ministres correspond à la hiérarchie électorale: Pierre-Yves Dermagne est cité davantage que Sophie Wilmès, qui est citée davantage que Georges Gilkinet, comme pour se conformer à la taille du groupe parlementaire de leurs partis respectifs. A l'intérieur de ceux-ci, pourtant, se noue une sorte de compétition. On trouve, en effet, plusieurs camarades de parti qui respectent peu les préséances. Chez Ecolo, la secrétaire d'Etat Sarah Schlitz est ainsi davantage mentionnée dans les journaux francophones que la ministre Zakia Khattabi. Au PS, le secrétaire d'Etat Thomas Dermine est plus cité que la ministre Karine Lalieux. Et au MR, le ministre David Clarinvaln'est pas loin d'être aussi fréquemment évoqué que la vice-Première ministre Sophie Wilmès. Enfin, au moins ces deux derniers partis, avec la presse quotidienne, respectent-ils une autre tradition belge, celle qui donne la primauté absolue à son président. En effet, sur le même laps de temps, Georges-Louis Bouchez (1 286 mentions) et Paul Magnette (1 188) ont tous les deux été plus souvent évoqués dans nos journaux que les plus visibles de leurs ministres. Les coprésidents écologistes Jean-Marc Nollet (275 mentions) et Rajae Maouane (172), eux, sont beaucoup plus discrets que leurs homologues, et sont aussi moins en vue que leurs ministres. Encore cette volonté de faire de la politique autrement?