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Pourquoi tant d’alcool dans les camps scouts ? (enquête)

Ludivine Ponciau
Ludivine Ponciau Journaliste au Vif

Echaudées par les incidents et les bad buzz durant les camps, certaines communes ont décidé d’interdire aux mouvements de jeunesse toute consommation d’alcool. Les fédérations, elles, campent sur leurs positions: responsabiliser plutôt que proscrire.

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A peine quelques chuchotements, quelques rires étouffés et, déjà, les premiers ronflements. La nuit tombe sur le camp, emportant les animés dans un profond sommeil après une journée de construction, de marche et de jeu. Dans la tente des chefs, on décompresse. Et on fait sauter quelques capsules. Un rituel ancré dans l’esprit de camp mais qui est de moins en moins toléré par les communes sur lesquelles scouts, guides, patros et Faucons rouges plantent leurs tentes en juillet-août. Bouillon, Chiny, Florenville et Andenne ont sauté le pas: cette année, ce sera tolérance zéro. «Des scouts qui sortent du supermarché avec des casiers de bière qu’ils stockent à l’arrière d’une remorque, c’est dégradant pour l’image du scoutisme», justifie le bourgmestre de Bouillon, Patrick Adam.

Des scouts qui sortent du supermarché avec des casiers de bière qu’ils stockent à l’arrière d’une remorque, c’est dégradant pour l’image du scoutisme»

Patrick Adam, bourgmestre de Bouillon

En juillet 2019, une trentaine de bacs avait été saisis dans un camp établi à Rochehaut, sur la commune de Bouillon. C’est «Monsieur camp», chargé de l’accueil et de la communication avec les mouvements de jeunesse, qui avait fait l’étonnante découverte. Pour la première fois, la Ville a donc décidé, en concertation avec les exploitants des parcelles louées, d’interdire purement et simplement toute consommation d’alcool dès l’arrivée des animés. «Nous sommes conscients que, dans 80% des cas, aucun problème ne se pose avec ces groupes de jeunes, mais les débordements des 20% restants ont un impact médiatique négatif, surtout quand des photos circulent.»

Soucieuses de préserver la tranquillité de leurs riverains, qui ne voient pas toujours d’un bon œil le débarquement de foulards dans leur campagne, les autorités locales ont également limité la présence des enfants à cinquante par parcelle lorsque celle-ci est proche des habitations. «On ne veut pas que Bouillon devienne une industrie du scoutisme, ponctue Patrick Adam, qui assure qu’il privilégiera le dialogue à la sanction. Une séance d’information préventive sera organisée avant le camp et au moment de l’installation. Si l’on constate à un moment la présence d’un peu d’alcool, on fera une remarque. Si c’est beaucoup, ce sera la saisie automatique. On préviendra alors la fédération et si nécessaire, on fermera le camp.»

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A Chiny, on va jusqu’à parler de situation ingérable, principalement avec les sections flamandes. «On a d’ailleurs pris la décision de ne plus accepter les demandes de camps de deux fédérations néerlandophones jusqu’à nouvel ordre», indique le bourgmestre Sébastian Pirlot.

Au top et irréprochables

Pas d’alcool sur le camp et même à l’extérieur (sans plus de précision), activités de survie destinées à récolter des vivres ou des boissons interdites, plus de bruit à partir de 22 heures: à Andenne, un règlement communal de onze pages, voté en avril, organise de façon très précise le déroulement du séjour. Une intransigeance parfaitement assumée par son bourgmestre, Claude Eerdekens.

«Les années précédentes, nous avons dû faire face à des réclamations de parents d’animés qui nous ont signalé des problèmes d’alcool. Nous avons aussi eu des échos de la police… Il y a clairement eu des exagérations. Les chefs scouts font un travail formidable mais ils doivent avoir un comportement irréprochable. Les enfants qui participent à ces camps sont placés sous la protection d’adultes qui sont là pour les surveiller. Il est normal qu’on leur demande d’être au top. Il y a aussi la question de la responsabilité civile de ces animateurs et de leur engagement envers les familles.» Comme nul n’est censé ignorer la loi, le règlement permet aussi au Collège de ne pas avoir à jouer les gendarmes tout l’été en envoyant un échevin ou un «Monsieur camp» contrôler les tentes à la recherche de vidanges.

Ce changement de ton à l’égard des troupes, le sociologue Jean-François Guillaume (ULiège), spécialiste des questions liées à la jeunesse, à l’éducation et aux politiques publiques, l’attribue également à une mutation du monde rural, plus soucieux aujourd’hui de préserver sa tranquillité et son cadre de vie. «Pendant la période estivale, certaines régions sont réellement sous pression. Dans le cas de Bouillon ou de Chiny, différentes populations coexistent (NDLR: locaux, touristes, résidences secondaires) et il faut arriver à les faire vivre ensemble. On constate, par exemple, que l’usage de la forêt lié à la marche et au VTT est aussi un point épineux car la nature n’est pas l’affaire que des scouts.»

Pour aider les communes à accueillir et à cadrer les mouvements de jeunesse, la Région wallonne a créé un modèle de règlement général de police adaptable à chaque réalité et à chaque spécificité locale. Une charte reprenant les lignes directrices d’un bon déroulement du camp existe également. On y parle de la sécurité autour des déplacements, des feux de camp, du bruit et de la quiétude des riverains, de la gestion des déchets… mais pas une ligne sur la consommation d’alcool.

Alors que dans 99 cas sur 100 les animateurs font preuve de responsabilité, il est dommage que l’ensemble des camps soient pénalisés.» – Romain Castelet, porte-parole des Guides catholiques de Belgique.

Comment les mouvements foulards réagissent-ils à ce serrage de vis? Premier constat: l’alcool n’est plus un tabou. La problématique est abordée lors des formations des animateurs et des outils pédagogiques et de sensibilisation ont été créés. Les consignes en matière de consommation sont d’ailleurs sensiblement identiques d’une fédération à l’autre. Chez les scouts, on n’interdit pas aux staffs de consommer de l’alcool mais on pose une limite claire: pas plus de 0,5 gramme par litre de sang une fois que les animés sont sur place.

«Notre position officielle a été établie voici quelques années et est intégrée dans la formation des animateurs. Elle est le résultat d’une prise de conscience du fait qu’il existe une association un peu trop systématique entre le scoutisme et les lieux où on apprend à boire, notamment parce que les scouts sont très présents et très visibles dans la société. Nos règles ne concernent d’ailleurs pas que la consommation mais aussi l’organisation d’événements à connotation liée à l’alcool, le sponsoring ou encore la responsabilité et l’image qu’on donne aux jeunes.»

Pour éduquer à une consommation «responsable et modérée», la fédération des Scouts a édité plusieurs documents reprenant les consignes relatives à la consommation d’alcool et autres produits psychotropes – qui font, eux, l’objet d’une interdiction ferme – à destination des staffs mais également des scouts éclaireurs (12-15) et pionniers (16-18 ans). Elle rappelle également les lois en vigueur en ce qui concerne les mineurs. En cas de dérapage, le dialogue sera privilégié mais le renvoi définitif d’un membre ou la dissolution d’un groupe n’est pas à exclure.

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Même ligne de conduite en matière de consommation chez les Scouts et guides pluralistes: «On invite tous les animateurs à faire preuve de responsabilité en tendant vers une non-consommation, précise d’emblée Pierre Damas, chargé des relations extérieures. Si consommation il y a, on se base sur la limite légale de l’alcoolémie qui estime qu’au-delà des 0,5 gramme par litre de sang, une personne n’est plus sobre.» Si elle affirme comprendre la volonté des communes de réduire les nuisances, la fédération s’interroge sérieusement sur le caractère discriminatoire d’une interdiction totale sur et à l’extérieur du camp et sur les contrôles qui pourraient être mis en place.

Un mouvement professionnalisé

Chez les Faucons rouges, les guides et les patros, on a aussi fixé les limites: pas une goutte pour animés et une consommation modérée – sans préciser combien de verres ou quel grammage dans le sang – pour les animateurs qui doivent rester en pleine possession de leurs moyens, y compris la nuit. Chez les Faucons rouges, on regrette que certains bourgmestres se montrent méfiants à l’égard des foulards «alors que nous avons beaucoup travaillé en partenariat avec les villes et les communes».

«Les mouvements de jeunesse se sont fortement professionnalisés ces dernières années. On a vraiment travaillé pour que nos animateurs soient encadrés le mieux possible et nous sommes allés au contact des communes. Alors que dans 99 cas sur 100 les animateurs font preuve de responsabilité, il est dommage que l’ensemble des camps soient pénalisés», abonde Romain Castelet, porte-parole des Guides catholiques de Belgique.

Chez les patros, on ajoute qu’on compte sur les intendants, qui sont souvent des personnes plus âgées et davantage susceptibles de prendre le volant, pour être les gardiens de l’image du mouvement en redoublant de vigilance. Quant aux animateurs, ils doivent se référer au cadre d’engagement au mouvement qui inclut une consommation «adéquate et raisonnée». Enfin, les cinq fédérations mettent en avant un projet éducatif qui n ’a pas pour vocation d’interdire mais de responsabiliser, ainsi que la rareté des débordements constatés lors des camps.

Des mésusages qui perdurent

Peu convaincu par le principe de responsabilisation des chefs, le Dr Orban reproche aux fédérations de se retrancher derrière ce que la loi autorise pour ne pas avoir à prendre de mesures impopulaires. «On sait bien que nombreux sont ceux qui profitent des week-ends d’unité ou des bars pi (NDLR: pionniers) pour se mettre une mine. D’ailleurs, on voit bien que les anciens scouts qui ont aujourd’hui 40 ou 50 ans et qui sont restés amis continuent à boire autant lorsqu’ils se retrouvent. Ils sont restés soudés mais l’alcool aussi est resté soudé à eux.»

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Suffisante, l’autorégulation? Le Dr Thomas Orban, lui, applaudit des deux mains ces communes qui imposent des séjours zéro alcool. Pour ce généraliste et alcoologue, qui a lui-même été scout, les mouvements de jeunesse sont, au même titre que les clubs sportifs, des lieux où l’on apprend à boire. «On ritualise la consommation d’alcool à certains moments, lors des hikes ou des week-ends de patrouille. Mais nous ne sommes pas égaux devant l’alcool: il existe des facteurs individuels mais également environnementaux et les antécédents familiaux. Consommer de l’alcool avant 15 ans accroît le risque de développer des dépendances, y compris à l’égard d’autres substances toxiques. Dans 25% des cas, ce mésusage de l’alcool chez le jeune perdurera tout au long de sa vie.»

Dans 25% des cas, ce mésusage de l’alcool chez le jeune perdurera tout au long de sa vie.» – Thomas Orban, médecin généraliste et alcoologue.

Cela fait un bon moment qu’Olivier Servais, anthropologue de l’UCLouvain, observe et étudie la dynamique des mouvements de jeunesse. Ces dernières années, il a constaté une évolution palpable dans leurs mœurs. «Il ne faut pas oublier qu’il y a trente ou quarante ans, soit la génération des parents des jeunes qui fréquentent les mouvements de jeunesse aujourd’hui, certaines troupes étaient presque sponsorisées par des brasseurs, tandis que d’autres interdisaient de façon très explicite toute consommation d’alcool. Désormais, on note une plus grande conscientisation à ces questions et la mise en place de règles assez strictes, comme le fait de toujours pouvoir compter sur une personne sobre.

Cette remise en question, qu’on relève également dans d’autres milieux, dont les écoles à propos des événements festifs, n’existait pas auparavant. Grâce aux formations mises en place depuis plus de vingt ans, les animateurs sont mieux armés pour traiter ces sujets. Il ne s’agit pas d’un retour au puritanisme mais d’une meilleure prise en compte de la notion de responsabilité et de la capacité d’assumer.» Plutôt que de se focaliser sur l’interdiction de boire, il serait judicieux de se demander ce qui pousse les jeunes, de manière générale, à se mettre la tête à l’envers pour évacuer le poids que la société leur fait porter sur les épaules, suggère l’anthropologue. «A travers un discours paradoxal, entre campagnes de santé publique et événements sponsorisés par les alcooliers, la société entretient ce rapport ambigu à l’alcool», abonde Jean-François Guillaume.

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Les deux observateurs soulignent que les temps forts du scoutisme sont des épisodes collectifs au cours desquels les jeunes peuvent relâcher la pression. Mais aussi que ces groupes ne sont pas totalement coupés de la société et qu’il n’est donc pas étonnant qu’on y retrouve les mêmes pratiques festives qu’ailleurs. Plutôt favorables à une démarche de conscientisation qu’à une interdiction pure et simple, difficilement contrôlable et qui inciterait à une consommation clandestine, ils invitent les fédérations et les communes à se mettre d’accord sur les termes d’une cohabitation harmonieuse et à miser sur l’éducation civique pour trouver de nouveaux équilibres.

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