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Vivre avec un alcoolique, l’enfer au quotidien

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif/L'Express

Problème de société, l’alcoolisme ne fait pas seulement souffrir le buveur. Il affecte aussi son entourage. Par quelles étapes passent ceux qui vivent avec un alcoolodépendant? Quels comportements doivent-ils éviter? Comment sortir de la spirale infernale? Témoignages et conseils d’une psychologue.

C’est reparti. Le 1er février démarre, en Belgique, la sixième édition de la Tournée minérale. Ce « mois sans alcool » est l’occasion, chaque année, d’alerter l’opinion sur l’addiction à la boisson, l’une des maladies les plus répandues. En revanche, le chemin de croix vécu par l’entourage d’un alcoolodépendant reste souvent dans l’ombre. L’alcoolisme est pourtant un mal familial. Il affecte non seulement le buveur, mais aussi son travail, ses amitiés, son mariage, son rôle d’enfant ou de parent… Voir une personne aimée se détruire est un drame au quotidien. « Un parent boit, la famille trinque », dit l’adage.

Selon une enquête de 2016, un Belge sur dix a une consommation d’alcool avec un risque élevé d’alcoolodépendance, indépendamment de la quantité consommée. Si l’on considère que ces 10% ont parmi leurs proches, en moyenne, trois personnes qui tiennent beaucoup à eux, on mesure l’ampleur sociale du phénomène: plus de 3,3 millions de Belges auraient un conjoint, un enfant, un parent ou un ami dont la consommation est qualifiée de « problématique » – soit des personnes qui ont besoin d’alcool pour se sentir en forme, qui culpabilisent à propos de leur addiction, qui entendent des critiques sur leur consommation… L’alcoolisme est, certes, une souffrance pour les dépendants, mais il affecte aussi profondément et sur une longue période l’existence des proches, surtout le premier cercle: les parents, le conjoint, les enfants.

Plus de 3,3 millions de Belges auraient un proche dont la consommation d’alcool est « problématique ».

Tomber dans la « codépendance »

« Pendant des années, ma vie a été un enfer, raconte Martine (1), une mère de famille bruxelloise. L’inquiétude est constante quand on vit avec un alcoolique. Je demandais à mes enfants de ne pas faire de bruit pour ne pas l’irriter. J’avais peur de ses colères. Peur que les gosses boivent, par erreur, son verre de Coca rempli en partie de whisky. Peur qu’il perde son travail à cause de ses beuveries. Peur qu’il provoque des accidents de la route. Quand il était ivre au volant, il surréagissait aux distractions ou négligences d’autres conducteurs. Il se lançait parfois dans des courses-poursuites dont je sortais traumatisée. Je vous assure que monter dans une voiture conduite par quelqu’un qui n’a plus toute sa raison, c’est perdre soi-même la raison! »

« Tant que j’ai cru mon mari capable de se sortir de son addiction, je suis restée patiente, compréhensive, assure la jeune femme. Mais après plusieurs rechutes, j’ai commencé à lui faire des reproches, à le juger, à le menacer, ce qui provoquait d’incessantes disputes. Mes amis me demandaient pourquoi je restais avec lui. D’autant qu’il devenait très agressif. Devenus adolescents, mes enfants se sont rebellés, ont testé ses limites et les miennes. J’ai voulu contrôler sa consommation. Par honte et par crainte de son comportement en société, j’ai refusé les invitations à dîner. Je l’ai isolé et me suis isolée, par la même occasion. J’ai couvert son alcoolisme: quand il ne parvenait pas à se lever le lendemain d’une cuite, je téléphonais à son bureau. Parfois, il me demandait lui-même d’appeler pour dire qu’il était malade. J’ai dû payer ses dettes. Je ne cessais de chercher des solutions pour lui éviter des misères. Je ne me rendais pas compte, à l’époque, que j’encourageais ainsi sa dépendance à l’alcool. »

Vivre avec un alcoolique, l'enfer au quotidien
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« Quand une personne « couvre » l’assuétude de son conjoint, c’est qu’elle tombe dans ce qu’on appelle la « codépendance«  », précise Chantal Dermine, psychologue au centre des addictions Bruxelles Epsylon, à Uccle, une structure qui propose des consultations dédiées à l’entourage des alcoolodépendants. « Cette attitude s’installe dans la famille, mais aussi sur le lieu de travail. Croyant bien faire, des proches et collègues excusent, cachent la réalité. Parfois, l’entourage va jusqu’à acheter de l’alcool quand il n’y en a plus au domicile ou donne l’argent pour que l’alcoolique s’en procure lui-même. Car une personne dépendante qui n’a pas sa dose est dans un état de mal-être qui la rend désagréable. Quand elle a bu, le calme, parfois, revient et les proches se satisfont d’un « mieux » provisoire. C’est un cercle vicieux dont il faut sortir. »

Sortir du cercle infernal

La psychologue prévient: « L’ entourage ne doit pas attendre d’être au bout du rouleau pour consulter un psychiatre addictologue ou un psychologue. Quand les relations familiales se détériorent, il faut agir pour sortir du cercle infernal. Si l’alcoolodépendant ne se décide pas lui-même, spontanément, à se faire soigner, son entourage doit chercher de l’aide et non s’enfermer dans une situation qui fait souffrir tout le monde. Quand on aime quelqu’un, il est très pénible de constater que tout ce que l’on entreprend ne l’empêche pas de sombrer. Il y a le plus souvent un moment où le conjoint d’un alcoolique n’en peut plus et pose un ultimatum: « Ou tu te fais soigner, ou je m’en vais! Ou tu acceptes de faire une cure, ou tu es à la porte »! »

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« Nous l’avons menacé, insulté… »

Le fils aîné d’Alain s’est mis à boire à 21 ans, à la suite d’une déception amoureuse. « Je n’ai rien vu venir, confie le papa, qui réside en Brabant wallon. On a plein d’incertitudes en tant que parent. Mon fils est-il un « gros buveur », un « consommateur excessif », un « alcoolique »? Les médecins peinent à répondre à nos questions. Sans doute parce qu’ils ont été peu formés pendant leurs études sur cette matière et qu’ils craignent eux-mêmes l’alcoolisme. » Alain et son épouse ont discuté avec leur fils. Son comportement les mettait mal à l’aise par rapport à leurs deux autres enfants. « Exaspérés par ses mensonges, ses vols et ses manipulations, nous l’avons menacé, insulté et même bousculé. Sur les conseils de mon médecin, je l’ai mis à la porte. Je le vois encore avec sa valise sur le trottoir, sous la pluie, en pleine nuit… J’ai compris plus tard que j’ai agi avec lui comme mon propre père se comportait avec moi, en pater familias autoritaire. Aujourd’hui, notre fils est âgé de 34 ans et vit à nouveau chez nous. Il refuse de renoncer à la boisson et fume autant qu’il boit, un cumul d’assuétudes observé souvent, nous affirment les spécialistes. Notre fils s’approvisionne en bouteilles et canettes de bière forte à 12°. Chaque soir vers 20 heures, nous appréhendons son retour à la maison, assommé par l’alcool. »

Exaspérés par ses mensonges, ses vols et ses manipulations, nous l’avons menacé, insulté et même bousculé. Sur les conseils de mon médecin, je l’ai mis à la porte.

Le comportement des proches d’un alcoolodépendant évolue avec le temps, constatent les thérapeutes: après la phase de bienveillance, il y a celles du rejet, de la guerre ouverte, puis de l’adaptation. « Au début, l’entourage minimise l’addiction et tente de limiter les dégâts, détaille Chantal Dermine. Ensuite, il passe aux menaces. Il dissimule la maladie à l’extérieur et cache les bouteilles ou les compte. Cette obsession du contrôle est vaine. L’ alcoolique doit reprendre lui-même sa vie en main. Lui seul peut décider d’arrêter de boire. S’il le fait pour satisfaire ses proches, son effort est condamné à l’échec. En général, le conjoint d’un alcoolique finit par assumer toutes les tâches et responsabilités du ménage. Il gère les factures, les enfants… Un déséquilibre s’installe. Le malade se sent dévalorisé et peinera à retrouver sa place et son identité en cas de période de stabilisation, d’abstinence prolongée. »

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Une voie de « rétablissement »

« Un malade boit, cinq personnes souffrent », estime Al-Anon, association qui propose un programme de « rétablissement » de l’entourage (familles, amis, collègues d’un alcoolique) basé sur l’entraide. Cette structure originaire des Etats-Unis et conçue sur le modèle des Alcooliques anonymes (d’où l’appellation « Al-Anon ») est active actuellement dans 131 pays, dont la Belgique. Les membres partagent leur expérience et réfléchissent ensemble à des solutions lors de réunions de groupe ou sur des forums en ligne. Un programme spécifique, baptisé « Alateen », s’adresse aux jeunes de 12 à 18 ans affectés par l’alcoolisme d’une personne proche. « Il faut beaucoup d’humilité pour se décider à venir chez nous, reconnaît Catherine, l’une des responsables de l’asbl, dont la plupart des membres sont des femmes. Nos échanges apportent un réconfort et aident à admettre que l’alcoolisme n’est pas un vice, mais une maladie. Nos membres comprennent qu’il n’y a pas de « recette » pour sortir de l’enfer. Cacher les bouteilles ne sert à rien, faire la morale non plus. Si l’on comprend qu’on ne peut changer le comportement d’un proche alcoolique, on commence à éprouver moins de culpabilité. »

« Depuis juin 2018, début de mon « rétablissement », les relations avec mon fils alcoolique se sont aplanies, confie Alain. J’ai compris, en participant aux réunions d’Al-Anon, que son alcoolisme était une maladie psychiatrique. Son ego est écorné, il a une très mauvaise image de lui. » Martine a rejoint, elle aussi, un groupe de discussion Al-Anon. « J’y ai pris une grosse claque! Les souvenirs douloureux de mon passé familial ont refait surface. Dans ma famille, il fallait boire pour être considéré comme un homme. Mon père était gros buveur, ses frères et mes cousins aussi, ce qui me mettait mal à l’aise. A 20 ans, j’ai rencontré un homme qui buvait beaucoup. Dix ans plus tard, j’ai épousé un alcoolique, que je pensais sauver de son addiction par mon amour. Les réunions Al-Anon m’ont aidée à lâcher prise, à retirer mon costume de « sauveuse », ce qui a soulagé mes enfants. J’ai compris que je ne pouvais empêcher mon conjoint de boire. « Vivre et laisser vivre » est devenu ma devise. Mon mari, lui, s’est rendu à ma demande chez les Alcooliques anonymes. Après la première réunion de groupe, il a renoncé à poursuivre: « Ce n’est pas pour moi, m’a-t-il dit. J’aime boire, aller au café, où je retrouve mes amis. C’est ma vie. » Nous nous sommes séparés après quinze ans de vie commune. »

Manque de structures d’accueil

Face à des alcoolodépendants, le rôle des thérapeutes a ses limites, reconnaît Chantal Dermine: « Nous ne réussissons pas à les sortir tous de leur dépendance, loin de là, et nous ne pouvons les soigner malgré eux. S’ils acceptent une prise en charge, elle commence par un rendez-vous chez le psychiatre addictologue. Ensuite, le malade peut rencontrer un ou plusieurs psychologues en consultation individuelle ou familiale. Un infirmier est chargé de coordonner le parcours thérapeutique, qui peut inclure de la méditation, du yoga, du sport… »

De plus en plus souvent, le centre Epsylon est contacté non par l’alcoolodépendant, mais par ses parents ou d’autres proches. A bout de nerfs, ils cherchent de l’aide pour s’en sortir. « Habituellement, ils font appel à nous alors que le climat familial s’est déjà fortement dégradé, signale la psychologue. Ils se sentent impuissants et démunis, d’où l’importance de les intégrer dans le processus thérapeutique. En consultation, je leur demande de décrire la situation, l’évolution des difficultés rencontrées. Chaque cas est différent, il n’y a pas de schéma type. »

Les familles désemparées s’interrogent: comment aider au mieux une personne que l’on aime? Comment lui faire prendre conscience de sa maladie? Comment, si elle n’est plus dans le déni, l’accompagner dans ses efforts d’abstinence? Les services qui accueillent les proches leur conseillent de parler avec le malade, mais pas quand il est alcoolisé. De l’encourager lors du sevrage, sachant que les rechutes sont souvent multiples. De ne pas le culpabiliser par des reproches, ni l’infantiliser. De ne pas agir par la contrainte ou le « flicage ». De l’inciter à consulter, car il peut difficilement s’en sortir seul. Et de se préserver soi-même, pour ne pas sombrer avec lui.

Les services qui aident et encadrent les proches sont rares en Belgique, alors qu’il existe de nombreuses structures d’écoute, d’accompagnement et de cure pour les alcoolodépendants. « Pourtant, soigner un alcoolique sans s’occuper aussi de son entourage n’a pas beaucoup de sens, reconnaît la psychologue. Aujourd’hui, cette dimension-là est tout de même mieux prise en compte, y compris au sein des hôpitaux. Depuis une quinzaine d’années, nous organisons des rencontres de groupe constituées de couples dont l’un des partenaires est alcoolique. Une solidarité s’installe entre alcoolodépendants et entre conjoints. Cela crée une dynamique. Chacun se sent soutenu. Mais la crise sanitaire nous a contraints à interrompre ces réunions. » Avec la pandémie, les centres d’aide aux alcooliques qui avaient développé une approche familiale ont dû recentrer leurs activités sur les patients et renoncer à accompagner les proches. Il faut espérer que cette interruption ne se prolonge pas outre mesure.

(1) La plupart des prénoms des témoins cités dans cet article ont été changés afin de préserver leur anonymat.

Le centre des addictions Bruxelles Epsylon propose sur son site (centre-addictions.be) un guide, Conseils à l’entourage, destiné aux proches.

Seuls 15% de personnes diagnostiquées

La consommation excessive d’alcool est un enjeu de santé publique. Elle est associée à des troubles mentaux, à la cirrhose du foie, au cancer, aux maladies cardiovasculaires, à des traumatismes et est une cause majeure de décès prématuré. Elle est aussi un problème de société. En 2018, 6% des Belges de 15 ans et plus ont rapporté une consommation d’alcool qualifiée, par l’Organisation mondiale de la santé, de « dangereuse » (soit plus de vingt-et-un verres par semaine pour les hommes et plus de quatorze verres pour les femmes). Près d’un adulte belge sur dix (13,5% des hommes, 6,2% des femmes) reconnaît consommer tous les jours de l’alcool, relève une étude d’Eurostat publiée en août dernier, basée sur des données de 2019. Ce qui situe notre pays au-dessus de la moyenne européenne (8,4%). Avec les confinements sanitaires et la généralisation du télétravail, on peut craindre une hausse de la consommation ces deux dernières années. Une étude sortie en octobre 2021 signale qu’un Belge sur cinq boit davantage d’alcool depuis le début de la pandémie, souvent par ennui ou pour tenter de noyer le stress.

« Seuls 15% des personnes alcoolodépendantes sont diagnostiquées et, parmi celles-ci, seule une sur deux est traitée », relèvent Thomas Orban, médecin généraliste depuis plus de vingt ans, et Vincent Liévin, journaliste spécialisé dans le domaine médical, auteurs de l’ouvrage Alcool, ce qu’on ne vous a jamais dit (Mardaga, 352 p.). Le livre détaille les signes avant-coureurs de la dépendance à l’alcool, expose les risques qui y sont liés et propose des pistes pour améliorer le soin et l’accompagnement des personnes concernées.

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