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« Nos enfants préféraient qu’il boive »: des proches d’alcooliques témoignent

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

Le chemin de croix vécu par l’entourage d’un alcoolodépendant reste souvent dans l’ombre. L’alcoolisme est pourtant un mal familial. Il affecte non seulement le buveur, mais aussi son travail, ses amitiés, son mariage, son rôle d’enfant ou de parent… Voir une personne aimée se détruire est un drame au quotidien.

Ces témoignages pour lesquels la plupart des prénoms ont été changés afin de préserver leur anonymat font partie du dossier « Vivre avec un alcoolique, l’enfer au quotidien ».

Claudine: « J’ai compris qu’il buvait parce qu’il était en souffrance »

« On m’a mise en garde quand j’ai rencontré l’homme qui deviendrait mon mari. Il avait pris l’habitude de se saouler le week-end depuis l’époque de son service militaire. Mais je me suis dit que mon amour le ferait renoncer à l’alcool. Les premières années de notre mariage, il buvait surtout aux grandes occasions, au finish et en cachette.

Puis, il s’est mis à boire le matin, en jouant aux cartes avec ses copains, dans le train pour se rendre au travail. Son état s’est dégradé. Quand il était malade, je l’étais aussi. Nous nous disputions. Dans ses moments d’abstinence, il était strict et sévère. Nos quatre enfants préféraient qu’il boive, car il devenait alors très généreux, il leur offrait des cadeaux. Plus tard, mon aînée n’a plus supporté les changements d’humeur de son père. Moi, j’ai compris qu’il buvait parce qu’il était en souffrance. Pendant trois ans, il s’est rendu aux réunions des Alcooliques anonymes. Mais il a rechuté dans l’alcoolisme chronique. Atteint du syndrome de Korsakoff, il a sombré dans la démence. »

Jacqueline: « J’ai appris à dire « je » et j’ai osé dire « non » »

« L’alcool fait partie de ma vie depuis ma naissance. Fille de parents alcooliques, je me faisais toute petite quand j’étais enfant, jusqu’à me rendre invisible. Je n’invitais pas d’amies à la maison. Mon père était violent, en paroles et en actes. Adolescente, j’ai eu le coup de foudre pour un homme, lui aussi alcoolique. Je lui trouvais toutes les excuses, car sa vie avait été pire que la mienne. Je lui ai demandé de m’épouser pour pouvoir quitter ma famille. Hélas, mon mari s’est mis à boire toujours plus: de la bière, du vin, du whisky, du cognac… Je me sentais coupable de cet échec.

J’en faisais toujours plus pour ne pas perdre son amour. J’ai dû me charger de toutes les responsabilités familiales. L’alcool lui a fait perdre son boulot et il a eu des accidents de voiture en état d’ébriété. Un huissier a procédé à des saisies de salaire sur mon compte. Cinq ans après notre mariage, nous nous sommes retrouvés sans logement, avec nos deux enfants et deux valises. Ce n’était que le début de nos déboires. Un jour, il m’a fait le plus beau des cadeaux: il a pris rendez-vous avec les Alcooliques anonymes. Mais il n’y a pas de miracle, il a replongé. Nous nous sommes séparés. J’ai appris à dire « je » et j’ai osé dire « non ». »

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Anne: « Je n’ai pas réussi à aider mon père, ce qui m’a poussée à vouloir sauver mon conjoint »

« L’alcoolisme de mon père, conducteur de car scolaire, a détruit notre vie familiale. Ma mère s’enfermait à clé dans sa chambre pour échapper à sa violence. La police a fini par l’éjecter du domicile conjugal. Nous étions soulagées, mais j’étais triste, car je tenais à lui. Plus tard, je l’ai revu. J’étais sa seule oreille. Il pleurait devant moi. J’ai voulu le sauver. Nous avons consulté des psychologues, des médecins, sans résultat. Nos relations se sont espacées: mon ménage battait de l’aile et je tenais à protéger mes trois enfants. Après mon divorce, j’ai rencontré un homme, lui-même alcoolique. J’ai voulu réussir avec lui ce que j’avais raté avec mon père. Après trois ans de vie commune, j’ai compris, grâce aux réunions Al-Anon, que je fonctionnais mal: un proche ne peut sortir un alcoolique de son addiction. J’ai quitté mon conjoint. »

Marie: « Il m’a fallu des années pour réaliser que, moi aussi, j’avais besoin d’aide »

« Au début de notre relation, le penchant de ma compagne pour l’alcool ne m’inquiétait pas. J’avais 29 ans, elle 36, et il y avait des guindailles bien alcoolisées. Mais sa consommation quotidienne de bière et de vin n’a cessé d’augmenter. Educatrice comme moi, elle buvait déjà le matin, avant de partir au travail. J’ai tenté de gérer sa consommation. Je lui ai fait la morale. Je l’ai menacée, suppliée. Tout cela n’a servi à rien, sinon à provoquer des conflits. Il m’a fallu des années pour réaliser que moi aussi j’étais malade, et avais besoin d’aide. J’étais au bout du rouleau à force de cacher son addiction aux proches et à nos collègues.

Elle a perdu plusieurs fois son emploi, a dû se faire soigner, a rechuté après des cures de désintoxication. Nous avons déménagé à la campagne dans l’espoir de sortir de l’impasse. Comme elle dépassait les bornes, nous nous sommes séparées temporairement. J’en avais marre d’en avoir marre. Cette épreuve était psychiquement éprouvante. J’en aurais crevé si je n’avais osé m’affirmer. J’ai appris à prendre soin de moi, à fermer mes yeux, à boucher mes oreilles, à murer mon coeur, mais c’est dur de voir sombrer la personne avec laquelle on partage sa vie. »

Julie: « Le psychiatre me dit que mon fils alcoolique est moins malade que moi »

« Le dernier de mes trois enfants est sous l’emprise de l’alcool depuis l’âge de 16 ans. J’ai pris conscience de son addiction lors d’un match de tennis. C’est un excellent joueur. Assise dans les gradins d’une tribune, j’ai surpris une conversation entre spectateurs: « Comment est-ce possible, avec un tel talent, de boire autant? » J’ai confié à mon fils mon inquiétude, mais il était dans le déni. Il est devenu moniteur de tennis. Les parents des jeunes qu’il entraînait lui offraient des verres. Engagé ensuite par un organisme, il m’a demandé de contacter son employeur pour excuser ses absences répétées. Je l’ai fait, pour lui éviter un licenciement. Plus tard, cet organisme compréhensif lui a payé trois cures de désintoxication.

Mais il continue à boire. Hier du whisky-coca, aujourd’hui du vin blanc. A tel point qu’il a contracté des dettes et me réclame régulièrement de l’argent. Il a vendu l’appartement que je l’avais aidé à acquérir et a vite dilapidé le produit de la vente. J’ai fini par l’emmener devant un juge de paix, qui l’a mis sous administration provisoire après l’avoir vu ivre lors du second rendez-vous. Je reste plongée dans l’angoisse. Un psychiatre me dit que mon fils est moins malade que moi! »

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