Bruxelles, les frères ennemis

En Région bruxelloise, ni le MR ni le PS n’ont obtenu gain de cause. Leurs querelles de voisinage alimentent les rumeurs d’un changement d’alliance

Rivaux bien davantage que partenaires, les libéraux et les socialistes de Bruxelles se seront chamaillés jusqu’au dernier souffle. Même l’heure du bilan, dressé séparément, a permis d’ultimes invectives et autres  » piques  » assassines. Associés au pouvoir depuis 1995, avec une kyrielle de partis flamands, le PS et le MR (l’ancienne fédération PRL-FDF-MCC) n’ont décidément plus grand-chose en commun. Et c’est, assurément, en Région bruxelloise que la cohabitation entre la  » gauche  » et la  » droite « , dont les projets de ville sont très différents, est la plus problématique.

Cinq années pour rien depuis les dernières élections régionales ? Pas tout à fait. Certains quartiers en déclin ont été revitalisés, comme on dit dans le jargon. De vrais efforts ont été accomplis en termes d’urbanisme. Le c£ur européen de la ville-région bat un peu plus fort encore et des moyens financiers supplémentaires lui ont été attribués pour assumer son rôle de capitale. De toutes petites victoires ont été engrangées en matière de logement ou de développement économique. Seulement voilà : les luttes d’influence entre les deux formations francophones de la majorité, conjuguées aux accents contradictoires qui se sont dégagés de la grande coalition des partis flamands û tous unis pour faire obstacle au Vlaams Blok û, ont souvent neutralisé les bonnes intentions des uns et des autres (à l’image d’une baisse des impôts régionaux plutôt tirée par les cheveux). Dans cette législature de tous les compromis, personne n’a pu imposer sa logique jusqu’au bout, sur aucun dossier, pas même le plus insignifiant. La partition a tourné à la cacophonie. Faute (notamment) d’un réel chef d’orchestre : Simonet, de Donnea, Ducarme, puis Simonet à nouveau, le MR a usé quatre chefs de gouvernement en cinq ans !

Or le bulletin de santé socio-économique de Bruxelles n’est pas bon. Le taux de chômage dépasse la barre des 20 %, la croissance du produit régional brut û la richesse produite sur l’ensemble du territoire û figure nettement sous la moyenne européenne, une partie du parc de logements se délabre, les communes centrales se paupérisent. Par rapport aux deux autres Régions du pays, Bruxelles s’appauvrit, ce qui pourrait la mettre en position de faiblesse lors d’une prochaine négociation institutionnelle.  » Bruxelles ingérable ? Pas de problème ! La Flandre et la Wallonie peuvent en assurer la cogestion « , entend-on déjà au nord du pays… Bien sûr, aucun ministre bruxellois n’a jamais eu les coudées franches, ni tous les leviers de pouvoir pour s’attaquer à ces difficultés sociales et économiques récurrentes. La région centrale étouffe dans un carcan territorial qui la coupe de sa périphérie (son hinterland économique). Des centaines de milliers de navetteurs profitent de ses infrastructures (routes, transports en commun, hôpitaux) sans y payer le moindre franc d’impôt. Et certaines décisions politiques prises à d’autres niveaux de pouvoir, où les arguments bruxellois sont mal relayés, empêchent les dirigeants régionaux d’appliquer  » leur  » politique (en matière de mobilité, par exemple). De vraies circonstances atténuantes, donc. Il n’empêche : faute d’un consensus politique suffisant, il était illusoire d’espérer des solutions efficaces pour endiguer le chômage ou créer de meilleures conditions de logement.

L’ennui, c’est qu’à l’exaspération croissante entre  » bleus  » et  » rouges  » succède déjà une nouvelle bataille homérique pour les commandes de la Région bruxelloise. Pour d’aucuns, le scrutin du 13 juin se résume en effet à une confrontation aux allures d’élection présidentielle française entre Jacques Simonet (MR) et Charles Picqué (PS), ministre-président de 1989 à 1999. Dans les deux camps, la lutte est devenue passionnelle et l’équipe perdante aura toutes les difficultés à rentrer dans le rang. Dès lors, il faudra suivre de très près les scores réalisés par Ecolo et le CDH. L’aiguillon  » vert « , qui n’a cessé de faire pression sur le PS, prétend représenter une vraie alternative à un plan de ville sans colonne vertébrale, tandis que les humanistes de Joëlle Milquet ont contribué à renverser quelques bourgmestres libéraux lors des élections communales de 2000. Ce tandem ne cache pas ses faveurs pour une alliance  » à gauche  » avec le PS.

Les défis sont de taille, presque autant que les divergences entre partis. Comment favoriser l’accès des Bruxellois à l’emploi, à savoir la priorité numéro 1 ? En diminuant les charges pesant sur les entreprises ou en impliquant davantage encore les pouvoirs publics dans la gestion économique ? Faut-il avant tout créer des logements  » moyens  » ou  » sociaux  » ? Quel type de communes et de quartiers faut-il favoriser ? Essentiellement les zones dites populaires ? Comment assurer la défense des intérêts bruxellois à l’échelon fédéral ? Sur ce dernier point, l’image écornée de Bruxelles ne plaide pas en sa faveur.  » Cela dit, les partis francophones au pouvoir ont pu transcender leurs difficultés sur quelques dossiers cruciaux où il était essentiel de faire front : le tracé du RER ou les nuisances sonores causées à Zaventem. Sans cela, les Bruxellois auraient été totalement floués « , observe Jean-Paul Nassaux, auteur de plusieurs études sur Bruxelles pour le compte du Crisp (Centre de recherche et d’information sociopolitiques). La Région bruxelloise aurait donc prouvé son utilité. C’est déjà ça.

Ph.E.

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