Vladimir Poutine a prononcé un discours relativement mesuré lors de la commémoration de la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie le 9 mai. © getty images

Guerre en Ukraine: pourquoi Poutine est de plus en plus isolé (analyse)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Des critiques dans les médias, des questionnements de la part d’alliés, de probables tensions internes: le bloc nationaliste bâti par Vladimir Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine laisse apparaître des fissures. De quoi justifier un état d’exception?

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La placidité du discours de Vladimir Poutine lors de la commémoration, le 9 mai, de la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie il y a 77 ans n’était-elle qu’apparente? Quelques heures plus tard, la directrice du renseignement national aux Etats-Unis, Avril Haines, révélait la probable intention du président russe d’imposer la loi martiale dans la perspective d’un conflit de longue durée. Instrument de facilitation d’une mobilisation à large échelle ou mesure de prévention contre des tensions internes, cet état d’exception annoncé soulève un certain nombre de questions alors que des fissures apparaissent de plus en plus ostensiblement dans l’édifice russe.

Quel intérêt aurait Vladimir Poutine à imposer la loi martiale pour une opération qui suit son cours normal et arrivera à ses fins?

Sur la place Rouge, Vladimir Poutine a prononcé une courte allocution qui avait surtout pour objectif de justifier l’action de la Russie en Ukraine. «Une menace absolument inacceptable se constituait, directement à nos frontières», symbolisée par le régime ukrainien supposé nazi, par l’Organisation du traité de l’Alliance atlantique (Otan) qui était susceptible de l’accueillir, et par les Etats-Unis qui le soutiennent militairement et logistiquement.

«Après la chute de l’Union soviétique, les Etats-Unis ont parlé de leur exceptionnalisme en humiliant le monde entier», a soutenu le maître du Kremlin. Une remise en contexte pour expliquer que l’ «offensive militaire spéciale» lancée le 24 février était la «seule bonne décision» et qu’elle relevait de la «riposte préventive».

Et quand il a soutenu que «notre dette est de garder la mémoire de ceux qui ont écrasé le nazisme […] et de tout faire pour que l’horreur d’une guerre globale ne se répète pas», il était difficile de déterminer si le propos se voulait apaisant – le pire, à savoir le recours à l’arme nucléaire, devra être à tout prix évité – ou menaçant – le pire est aussi possible. Pour Avril Haines, la cheffe du renseignement américain auditionnée par le Congrès le 10 mai, la première hypothèse prévaudrait encore. Le président russe ne recourrait à l’arme nucléaire que si la Russie était confrontée à «une menace existentielle».

Armement défectueux

Comme ce n’est pas encore le cas même dans l’entendement de Vladimir Poutine, l’intention qui lui est prêtée d’instaurer la loi martiale «s’il pense qu’il perd la guerre ou que l’Otan se prépare à intervenir» d’après Avril Haines, interroge.

Pour pouvoir procéder à une mobilisation générale dont aurait éventuellement besoin son armée enlisée, il lui aurait suffi de déclarer que le pays était engagé dans une guerre, par exemple du fait de l’armement livré par les pays occidentaux à l’Ukraine, et plus dans une «offensive militaire spéciale». La loi martiale, elle, instaure un régime militaire en Russie même. Quel intérêt aurait Vladimir Poutine à actionner cet instrument pour une opération qui, selon ses propos du 9 mai, suit son cours normal et arrivera à ses fins?

Passé maître dans l’art de la communication, Volodymyr Zelensky a fait son «défilé» dans une rue de Kiev, le 9 mai.
Passé maître dans l’art de la communication, Volodymyr Zelensky a fait son «défilé» dans une rue de Kiev, le 9 mai. © getty images

L’éventualité de l’instauration de cette loi d’exception survient au moment où des critiques publiques commencent à être émises sur le déroulement du conflit. Dans l’émission phare de la chaîne télé Rossiya 1 du très antioccidental présentateur-vedette Vladimir Soloviev, lui-même a dénoncé, le 10 mai, l’incapacité des autorités à équiper les troupes russes en Ukraine de drones aussi efficaces que ceux fournis à «l’ennemi». Un de ses invités a aussi prévenu que la Russie disposait d’équipements nettement mois sophistiqués que ceux des armées de l’Otan et que le renouvellement par l’industrie russe de certain matériel perdu lors des combats prendrait énormément de temps.

Même le Bélarus

Officiellement pour raison de santé, le chef d’état-major de l’armée russe, le général Valeri Guerassimov, était absent lors du défilé de la victoire sur le nazisme à Moscou. Son bilan pose assurément question. Quelques soldats ukrainiens continuent toujours à priver les Russes du contrôle complet de l’usine Azovstal, à Marioupol. L’offensive d’envergure annoncée dans le Donbass n’enregistre que de maigres résultats, des avancées de quelques kilomètres seulement. Et les bombardements de la ville d’Odessa, au sud-ouest du pays, s’ils annoncent une possible prochaine opération russe, sont loin d’ébranler la défense ukrainienne pour le moment.

Un autre vent contraire a soufflé en provenance du Bélarus où le premier allié «étranger» de Vladimir Poutine, le président Alexandre Loukachenko, a émis des réserves sur le déroulement de l’ «offensive militaire spéciale». «J’ai l’impression que cette opération traîne en longueur», a-t-il osé avancer, le 5 mai. Il s’est montré plus clair sur un éventuel recours à l’arme atomique.

«L’utilisation d’armes nucléaires est inacceptable parce que cela se passerait près de chez nous. Nous sommes ici, nous ne sommes pas derrière un océan comme les Etats-Unis. C’est inacceptable pour cette raison, mais aussi parce que ça pourrait arracher la terre de son orbite.» Une crainte qui s’explique également par le lourd tribut payé par ce pays lors de la catastrophe de la centrale nucléaire ukrainienne de Tchernobyl en 1986.

Kiev, the place to be

Aucun chef d’Etat étranger, pas même l’ami biélorusse, n’était présent à la cérémonie du 9 mai sur la place Rouge. Moscou l’a justifié par le caractère ordinaire de la commémoration de cette année. Mais on a aussi noté que la manifestation similaire qui a traditionnellement lieu dans la république ex-soviétique du Kazakhstan, où l’armée russe est pourtant intervenue au secours du président Kassym-Jomart Tokaïev en janvier dernier, a été annulée, officiellement pour des raisons budgétaires. Ce pays, comme les autres républiques d’Asie centrale du Kirghizistan, de l’Ouzbékistan, du Turkménistan et du Tadjikistan subissent les conséquences économiques directes de la crise ukrainienne. Leur inclination historique à soutenir Moscou en est, pour les trois première d’entre elles du moins, affectée.

Voilà encore une évolution que Vladimir Poutine n’avait visiblement pas prévue au moment de lancer son invasion de l’Ukraine. En comparaison, Volodymyr Zelensky peut certainement se féliciter du soutien puissant et durable que lui apportent les pays occidentaux. On ne compte plus les chefs d’Etat, Premiers ministres et ministres qui ont fait le déplacement à Kiev pour signifier au président chef de guerre que le combat des Ukrainiens est vital pour l’Europe et la démocratie. Pourtant, selon la cheffe du renseignement américain, Vladimir Poutine table sur un essoufflement à terme de ce soutien pour espérer pousser son avantage jusqu’en Transnistrie, région séparatiste prorusse de la Moldavie, et déstabiliser un peu plus encore la région.

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