A Marioupol, assiégée par l'armée russe et ses supplétifs depuis les premiers jours de la guerre, les Ukrainiens affirment que la résistance continue. © belga image

Guerre en Ukraine: déjà deux mois et le pire à venir (analyse)

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

L’armée russe a lancé la bataille du Donbass. Il est impératif pour Vladimir Poutine d’engranger des « victoires ». Car le bilan de deux mois de combats n’est pas à son avantage. Les premiers enseignements du conflit avec l’expert François Heisbourg.

L’armée russe a lancé, le 18 avril, la nouvelle bataille du Donbass, que les experts militaires annoncent comme la réplique des confrontations dévastatrices, en zone de plaines, de la Seconde Guerre mondiale. Premières cibles de cette attaque attendue: les communes de l’ouest de l’oblast de Louhansk qui échappaient encore au contrôle des forces de la république séparatiste. Dans les jours qui ont précédé, la ville de Lviv, à l’ouest du pays, et la capitale, Kiev, ont subi des bombardements dans ce qui avait toutes les allures de représailles inavouées à l’attaque du navire amiral de la flotte de la mer Noire, le Moskva, naufragé le 15 avril à la suite, selon la version russe, d’un accident de bord… La guerre en Ukraine entre dans une nouvelle phase après deux mois de combats, dont François Heisbourg, conseiller principal pour l’Europe de l’International Institute for Strategic Studies (IISS) et auteur du prémonitoire Retour de la guerre (Odile Jacob, 2021), tire les premiers enseignements.

La guerre risque d’être perdue par l’Ukraine si l’effort de soutien à son armée diminue. » François Heisbourg, conseiller principal pour l’Europe de l’IISS.

Une résistance inattendue

Quel bilan dressez-vous de deux mois d' »opération militaire spéciale » russe en Ukraine?

C’est un échec monumental. Aucun des buts de cette guerre n’a été atteint, ni en Ukraine, ni à l’échelle européenne. En termes de pertes militaires, c’est certainement une des opérations les plus désastreuses depuis 1945. Il n’y aura pas de quoi pavoiser à Moscou le 9 mai, à l’occasion de l’anniversaire de la capitulation allemande lors de la Seconde Guerre mondiale. L’Ukraine a atteint son objectif premier, qui était de survivre. Mais le tribut est terrible quand on voit l’état des destructions dans nombre de villes, notamment à Kharkiv bombardée tous les jours.

Par le truchement des parlementaires, c'est aux opinions publiques que Volodymyr Zelensky s'adresse. Avec une certaine efficacité.
Par le truchement des parlementaires, c’est aux opinions publiques que Volodymyr Zelensky s’adresse. Avec une certaine efficacité.© belga image

La perte du croiseur Moskva, le 15 avril, est-elle un coup dur pour l’armée russe?

C’est une des pires choses qui pouvait lui arriver. Le niveau d’incompétence et d’inhumanité de la marine russe est invraisemblable. Incompétence parce que le bâtiment le plus important de la flotte de la mer Noire, vous devez le protéger, vous vous débrouillez pour en perdre un autre, comme l’avaient fait les Britanniques lors de la guerre des Malouines. Ils ont perdu une palanquée de navires car ils protégeaient leur porte-avions. Et inhumanité parce que les cinq cents marins qui étaient à bord ont été livrés à un sort passablement désagréable. En matière stratégique, cela signifie qu’il n’y aura pas de débarquement russe à Odessa. Les Turcs ont fermé, comme ils en ont le droit dans le cadre des conventions, les détroits des Dardanelles et du Bosphore. Donc les Russes ne peuvent pas amener du renfort pour remplacer le Moskva. Eux qui ont récupéré la Crimée en 2014 avaient retrouvé l’usage de la base de Sébastopol. Aujourd’hui, ils en sont privés parce que si leurs navires sortent de la rade, ils risquent de se prendre un missile antinavire ukrainien. Tout ça pour ça. Poutine en tant que chef de guerre fait penser à Napoléon III pendant la guerre franco-prussienne de 1870. Cela ne s’est pas bien terminé.

La classe politique allemande prend très mal le fait d’être traitée comme la Grèce l’a été il y a dix ans.

La livraison de nouvelles armes, notamment de la part des Etats-Unis, à l’armée ukrainienne suffira-t-elle pour résister à l’offensive russe dans le Donbass?

Vu le niveau de consommation d’armes et de munitions sur le terrain, les Ukrainiens ont un besoin urgent de tous les types d’armes dont ils disposaient à la veille de la guerre, des chars d’assaut, des armes antichar, de l’artillerie, des missiles antinavire. Certes, ils ont pu récupérer une partie notable des chars d’assaut russes, aux alentours de deux cents. Mais cela ne suffit pas. La guerre risque d’être perdue par l’Ukraine si l’effort de soutien à son armée diminue. Le niveau de violence va s’accroître fortement avec la bataille du Donbass. Jusqu’à présent, les Ukrainiens ont été compétents. Toutes choses égales par ailleurs, dans une guerre, c’est celui qui fait le moins de conneries qui gagne. Dans l’accumulation des conneries, les Russes ont quand même été très impressionnants Malheureusement, toutes les choses ne sont pas égales par ailleurs. La Russie, c’est trois fois la population de l’Ukraine, l’essentiel de l’industrie de défense de l’ex-Union soviétique…

François Heisbourg
François Heisbourg
Le mot de génocide pour décrire ce qui se passe en Ukraine a été évoqué après la découverte des massacres de Boutcha.
Le mot de génocide pour décrire ce qui se passe en Ukraine a été évoqué après la découverte des massacres de Boutcha.© belga image

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content