Nos bons vieux Leopard 1 sur le champ de bataille ukrainien ? Pourquoi c’est peu crédible

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste au Vif

Denis Ducarme, député MR, appelle à sortir de leur paisible retraite les chars lourds Leopard I, obusiers et autres transports de troupes blindés déclassés par l’armée belge, pour livrer cet héritage lourd de la Guerre froide à l’Ukraine en péril. Une arme fatale ? Les experts de la chose militaire se montrent sceptiques. L’ex-ministre de la Défense, André Flahaut (PS), invite l’élu libéral à ne pas oublier de passer par le Musée de l’Armée pour faire l’inventaire…

Ceci n’est pas une plaisanterie, la gravité de la situation ne le permet pas. L’Ukraine ne plie pas et rompt encore moins face à l’agresseur russe mais elle réclame à cor et à cri des moyens pour faire mieux que se défendre.  » Des chars, encore des chars, toujours des chars, sans quoi l’Ukraine ne sera pas sauvée », martèle Kiev. Aux quatre coins du continent européen, on se tâte, on fait l’inventaire avant de franchir le pas et de sortir de ses stocks des exemplaires du Leopard 2 « made in Germany » assez courus dans les armées européennes.

La Belgique se croit dispensée de pareille cogitation, faute de char lourd en magasin. Trop facile. Denis Ducarme (MR), député fédéral et  » monsieur Défense » au long cours parmi les libéraux francophones, a de la mémoire. Mardi, il l’a mise au service de la cause ukrainienne en commission parlementaire Défense et Affaires extérieures, en présence d’une délégation de députés venus de Kiev. L’armée belge n’a pas de Leopard 2 en service ? Qu’à cela ne tienne, il subsiste encore sur notre sol un peu de Leopard 1, certes plus de première fraîcheur mais qui, moyennant une remise à jour, pourrait encore faire l’affaire sur le champ de bataille où s’affrontent Ukrainiens et Russes, assure le député.

Denis Ducarme se sent d’humeur un brin belliqueuse par les temps qui courent. Comment ne pas l’être ?  » S’en tenir à la fourniture de non létal à l’Ukraine, faire la guerre avec du pansement et espérer ainsi la gagner, ça suffit ». Il serait temps pour la Belgique de passer aussi à du lourd,  » à des chars, des blindés », de quoi aider plus dignement, ne fût-ce que modestement, les Ukrainiens dans leur volonté offensive.

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Va donc pour le Leopard de première génération, toujours de stock ? Souvenir souvenir… Entré en service en 1967 à l’armée belge qui fait alors de ses 334 exemplaires sa force de frappe terrestre, le char lourd résiste mal à la fin de la Guerre froide et de la menace soviétique, son bon de sortie est signé en 2003 car victime de l’abandon de la chenille au profit de la roue pour équiper les engins blindés, et ses ultimes exemplaires ont tiré leur révérence en 2014. Liquidation totale, au profit de l’armée brésilienne pour une soixantaine d’exemplaires, tandis que vingt engins reposent en Belgique, dans les entrepôts tournaisien et anversois de la firme OIP, acquéreuse du lot.

Réveiller à ce grand âge le Leopard 1 qui sommeille depuis si longtemps ? La perspective laisse les experts de la chose militaire plutôt sceptiques. Non pas que le char en lui-même ne soit plus capable de faire bonne figure en terre ukrainienne et de faire jeu égal avec aussi vieux que lui :  » Même de seconde qualité par rapport au Leopard 2, l’outil resterait valable face à des chars russes T 72 de même génération », assure cet expert en balistique.

 » Ce dont l’armée ukrainienne a besoin, ce sont des chars capables de faire la différence sur le champ de bataille « 

Roger Housen, colonel en retraite

Mais sortir le vénérable engin de sa retraite serait « une fausse bonne idée pour trois raisons », estime pour sa part Roger Housen, colonel en retraite et conseiller en stratégie pour la Centrale Générale du Personnel Militaire (CGPM). Et de un :  » L’Ukraine a reçu depuis début mai 340 chars T72 fournis par la Pologne, la Slovaquie et la Slovénie, des chars comparables au Leopard 1. Ce que le président Zelensky demande et ce dont l’armée ukrainienne a besoin, ce sont des chars à la puissance de feu plus élevée, plus rapides, au blindage plus épais, capables de faire la différence sur le champ de bataille ». Et de deux :  » Mettre en état de marche ces chars stockés depuis dix ans exigera des mois pour réaliser une révision complète, du canon au moteur. » Et de trois : « Là où les chars modernes utilisent du calibre 120 mm, le Leopard I est équipé de 105 mm, un type de munition qui n’est pratiquement plus immédiatement disponible en Europe. »

 » Ce serait trop tard, trop peu, trop vieux« , résume André Dumoulin, chercheur à l’Institut royal supérieur de Défense. « Réactiver le Leopard 1, ce serait revenir à une logique du passé. A quoi bon vouloir jouer dans la cour des grands alors qu’il existe en Europe suffisamment de Leopard 2 à fournir en Ukraine ? Notre Défense a complètement changé de braquet. » L’armée belge est entrée dans une autre dimension, s’emploie à apprivoiser l’ère de la guerre asymétrique, de la cybersécurité, voire de l’espace en voie de militarisation.

« Si c’est pour donner l’image d’une armée qui recule, je suggère d’aller aussi au Musée de l’Armée »

André Flahaut (PS), ex-ministre de la Défense

« On n’entre pas dans l’Histoire en reculant », s’agace le député André Flahaut (PS), l’ex-ministre de la Défense qui a orchestré le passage de la chenille à la roue à l’armée belge, et qui ne regrette rien. « Vouloir réactiver du matériel lourd datant de la Guerre froide est ridicule, infaisable, inutilement coûteux, et relève d’une forme de suivisme. Si c’est pour donner l’image d’une armée qui recule, je suggère d’aller aussi au Musée de l’Armée pour se fournir en exemplaires. »

Ludivine Dedonder (PS), l’actuelle ministre de la Défense, s’inscrit plus diplomatiquement dans le même registre en jugeant cette piste davantage semée de questions que de solutions. A ranger en somme parmi les gestes symboliques, les signaux forts envoyés à un allié dans l’adversité. Mais Denis Ducarme persiste et signe. Et dans la tête du député libéral, c’est carrément tout l’héritage de la Guerre froide délaissé par l’armée belge qui défile:  » A côté des Leopard 1, il reste encore des engins antiaériens Gepard, des obusiers M109, des transports de troupes M113, des véhicules blindés AIFV », qui ne demanderaient qu’à se rendre encore un peu utiles. « Et ce n’est pas de la ferraille », soutient Denis Ducarme qui compte bien juger de visu de l’état de l’ex-arsenal militaire belge sur notre sol – 20 Leopard I, une centaine de de M113, une autre centaine d’AIFV, mais plus d’obusiers M109 entretemps rachetés par les Anglais pour les livrer à l’Ukraine -, avant de songer à sortir le chéquier.  » A 200.000 euros la pièce au prix actuel du marché, l’achat de dix chars lourds est budgétairement envisageable ». A condition de convaincre Ludivine Dedonder pour qui « il est évident que le gouvernement ne mettra pas sur la table des prix déraisonnables pour du matériel stocké depuis dix ans sans jamais avoir fonctionné depuis. »

En retard d’une guerre, Denis Ducarme ? La riposte fuse :  » La guerre en Ukraine doit être un enseignement, il faut savoir en tirer les leçons pour la vision stratégique de notre Défense. On ne peut plus faire l’économie d’une réflexion sur un retour du char lourd mais aussi du gros calibre dans l’armée belge. Je trouve à cet égard que l’actuelle ministre de la Défense manque de punchline.  » Un retour du Leopard, et c’est la chenille qui redémarre ?

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