De notre envoyée spéciale
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De notre envoyée spéciale Le graffiti occupe un pan de mur entier, à deux pas d'Oxford Circus, au c£ur de Londres. En quatre mots tracés à la peinture blanche, il résume un particularisme britannique : " One nation under CCTV ", une nation sous vidéosurveillance, clin d'£il au serment d'allégeance au drapeau américain qui proclame les Etats-Unis " one nation under God ", une nation sous la protection divine. Au pied de la fresque, les passants remarquent un dessin : un garde de sécurité avec son chien et un petit garçon à la capuche rouge, perché sur une échelle, rouleau de peinture à la main. L'auteur de cette £uvre, l'artiste Banksy, l'a tracée dans la clandestinité d'une nuit d'avril 2008. Sans se faire piéger par la caméra fixée à mi-hauteur. Echapper aux yeux électroniques relève de l'exploit dans la capitale britannique. Partout, ils suivent le passant, épient le chaland, surveillent l'automobiliste. Partout, des panonceaux annoncent la présence de la closed circuit TV (CCTV), la télévision en circuit fermé : dans le métro, les bus à impériale, les rues, les gares, les magasins, les hôpitaux, les HLM ; devant les pubs, les boîtes de nuit, les bureaux, les usines. Mieux : des minicaméras se perchent désormais sur le couvre-chef des policiers ! Au total, la Grande-Bretagne compterait 4,2 millions d'appareils. 1 pour 14 habitants. " A Londres, un individu peut être, en moyenne, filmé par 300 caméras différentes au cours d'une journée ", selon la très officielle " Stratégie nationale pour CCTV ", publiée en octobre 2007 par le ministère de l'Intérieur. Trop, c'est trop, estime Richard Thomas, le commissaire à l'Information, chargé de contrôler l'utilisation des données personnelles. Gare au risque de " lent suicide social " si le pays persiste à malmener les libertés civiles, a-t-il averti en avril 2007. Il visait notamment : la base de données ADN nationale (voir l'encadré p. 73) et les fameuses caméras de CCTV. Le message a été bien reçu par les parlementaires de la commission des Affaires intérieures. En juin dernier, ils ont publié un rapport intitulé " Une société de surveillance ? ". Les élus, qui auraient pu faire l'économie du point d'interrogation, mettent en garde les autorités : " Nous demandons au gouvernement de bien peser les risques liés à une surveillance excessive. Les atteintes à la vie privée qu'elle provoque érodent la confiance qui lie l'individu au gouvernement et sont susceptibles de modifier la nature de la relation entre le citoyen et l'Etat. " Moins diplomatique, l'ONG Privacy International a sacré l'Angleterre, en 2007, royaume européen de Big Brother, en référence au célèbre roman de George Orwell, 1984. Paradoxe : les Anglais ne s'en offusquent guère. Il suffit de parcourir Londres pour le constater... Les passagers venus de Belgique ou de France débarquent sous l'objectif des caméras. L'opérateur des lieux, London & Continental Railways, n'a pas mégoté sur la sécurité. A l'abri de l'immense verrière, 450 caméras filment, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les allers et venues sur les quais et dans les escaliers mécaniques, devant la galerie marchande et la file d'attente des taxis. Le hall d'accès aux trains à destination de Brighton, Bedford et Sutton et des aéroports de Gatwick et Luton a été particulièrement gâté avec 28 objectifs fixés au plafond. Inutile de chercher refuge dans le métro : la station de King's Cross Saint Pancras compte 270 caméras digitales. " Nous atteindrons les 500 lorsque les travaux d'agrandissement seront achevés en 2009 ", précise Peter Saunders, responsable des lieux. Dans la salle de contrôle, les images des quais et des couloirs défilent sur 24 écrans. A quelques kilomètres de là, à Broadway, la police des transports dispose de son propre PC, d'où elle a un £il sur les 270 stations de métro de la capitale. Ce matin-là, c'est la panique à King's Cross : quatre lignes sont à l'arrêt pour cause de système de communication défaillant. " La première fonction de notre vidéosurveillance est de contrôler le bon déroulement du service, explique Kevin Clack, responsable de la sécurité du Tube, le métro londonien. C'est indispensable pour gérer au mieux nos 3,5 millions de voyageurs quotidiens. " Au total, 9 000 caméras sont en service dans le réseau du Grand Londres et à bord de 1 750 trains. Elles devraient être 11 000 ou 12 000 dans cinq ans. Axel, jeune cadre londonien, soupire en montrant le courrier qu'il vient de recevoir : une amende de 100 euros pour une incursion, en voiture, dans la congestion zone, les 42 kilomètres carrés du c£ur de Londres soumis à un péage urbain. " Je ne me suis même pas rendu compte que j'étais entré dans la zone, " plaide-t-il, affirmant ne pas avoir vu, sur la chaussée, le grand " C " peint en blanc sur fond rouge. " Inutile de contester, réplique Jane, son épouse : la photo de ta plaque minéralogique figure dans la lettre... "Aux abords de la congestion zone, 1 500 caméras (sans compter les appareils mobiles de la police) font la chasse aux contrevenants grâce au logiciel de reconnaissance automatique des numéros d'immatriculation. Depuis quelques mois, ces objectifs traquent aussi les camions, les bus et les cars qui ne respectent pas les normes antipollution. Ce système est également à l'£uvre le long des autoroutes, dans les ports et les stations-service. Chaque jour, il permet de relever de 8 à 10 millions de numéros, à la recherche de conducteurs indélicats et de véhicules suspects. Pas de chance pour Axel : voici quelques semaines, il a reçu une jolie photo de lui, à moto cette fois, au milieu d'une voie de bus... Difficile, donc, de rester incognito à Londres. Même quand on se gare au bon endroit. " Pas de pièces ? Payez avec votre portable. C'est rapide et facile ", affichent certaines bornes de stationnement. L'automobiliste, après avoir composé le numéro indiqué, doit donner le code correspondant à l'emplacement où il se gare, son numéro d'immatriculation et celui de sa carte de crédit. Dans de nombreuses rues du centre-ville, c'est désormais le seul moyen de paiement. Les utilisateurs de l'Oyster card, le coupon électronique donnant accès au métro et au bus, peuvent, eux aussi, être suivis à la trace à la minute près. Il suffit, dans n'importe quelle station, de passer la carte en question devant le lecteur d'un terminal, puis de presser la touche " View Oyster card usage " : les lignes de bus empruntées et les trajets effectués en métro apparaissent alors à l'écran, assortis d'horaires précis. " Vous retournez au métro ? Soyez tranquille, nous ne vous quitterons pas des yeux ! " Une visite au CCTV Centre d'Ealing, tapi dans les sous-sols de la mairie néogothique, suffit pour croire sur parole son responsable, Neil Howard. Bienvenue dans cette ville truffée d'objectifs qui est l'un des 32 boroughs - subdivisions administratives - du Grand Londres ! De jour comme de nuit, les opérateurs du centre de contrôle se relaient devant 56 écrans. Manettes en main, ils zooment à distance sur les visages ou les objets, ajustent la mise au point. Au mur, une carte d'Ealing donne l'emplacement des 365 caméras communales. S'y ajoutent 15 dispositifs mobiles, les 130 caméras des HLM et, en cas de besoin, toutes celles affectées à la circulation (une trentaine) ou à Transport for London (22), l'organisme chargé des transports en commun. Autant d'yeux électroniques traquant les entorses à la loi, petites ou grandes. " Comme nous avons une liaison radio permanente avec la police locale, elle nous alerte sur les incidents en cours et peut utiliser notre salle de contrôle quand une opération l'exige, explique Neil Howard, presque trois décennies d'armée derrière lui, dont une en Irlande du Nord. Nous sommes également en contact avec la salle de contrôle de la Metropolitan Police à Hendon, au nord de Londres, à laquelle nous pouvons transmettre des images. " Grâce à ses deux autres mégacentres de CCTV à Lambeth et à Bow, la " Met " peut superviser les systèmes de vidéosurveillance de l'ensemble du Grand Londres et accéder ainsi à 30 000 caméras. Dans le borough défavorisé et bigarré de Newham, les caméras de CCTV font un tabac. " La peur de la criminalité est telle que tout le monde en veut une dans sa rue, soupire Keith Baldock, qui dirige les opérations depuis le triste bâtiment municipal de Central Depot, la fourrière de la ville. Le problème, c'est que CCTV coûte cher à installer, à entretenir et à faire tourner... " Entre l'appareil lui-même, le mât (8 mètres), le câblage et l'infrastructure, une caméra nouvelle coûte 31 500 euros ; sans oublier, bien sûr, le salaire des opérateurs. L'engouement de l'Angleterre pour la vidéosurveillance a donc un prix. " 630 millions d'euros ont été investis dans CCTV ces dix dernières années ", déplore Charles Farrier, coordinateur de la campagne anti-CCTV, dont le tee-shirt noir affirme que " 20 % des caméras de vidéosurveillance du monde regardent 1 % de la population mondiale. Bienvenue au Royaume-Uni ! " Le pire est ailleurs, selon lui : " Le public est convaincu que c'est efficace. Or aucune étude ne l'a démontré... "Il est 5 h 30 du matin, ce 17 février 2007. Malgré l'heure tardive, il y a foule devant le night-club High Class Venue, sur Homerton High Street, à Hackney. Deux hommes, cachés derrière un camion, font le guet. Une voiture se gare. Les acolytes s'approchent, font feu sur le conducteur, s'éloignent, reviennent, tirent encore. Derrière son écran, cette nuit-là, l'opérateur de service au centre de CCTV de Hackney, à Stoke Newington, n'a pas perdu son sang-froid. Il a aussitôt filmé les plaques des véhicules présents sur les lieux. Résultat : Junior et Rohan Gordon ont été arrêtés quatre jours plus tard et condamnés pour meurtre en mars 2008. Andy Wells, directeur adjoint de la vidéosurveillance à Hackney, ne se fait pas prier pour montrer cette vidéo. " En quatre ans, la criminalité a reculé de 32 % dans notre quartier ", indique-t-il. Sa recette ? " De bons opérateurs, de bonnes caméras, une bonne police. " Andy Wells tient une comptabilité précise de la contribution de ses caméras à la sécurité de Hackney. " En 2007, nous avons joué un rôle clef dans 672 arrestations et nous avons permis de retrouver 93 véhicules volés. "Seul hic : une étude sur l'efficacité de la vidéosurveillance commandée en 2005 par le ministère de l'Intérieur (Home Office) concluait que " les programmes de CCTV évalués n'ont qu'un effet global marginal sur les taux de délinquance ". Selon les experts du Home Office, 80 % des images sont inutilisables pour l'identification de suspects. " 3 % des crimes seulement sont résolus grâce à CCTV ", déclarait, en mai dernier, Mick Neville, un haut responsable de Scotland Yard au quotidien The Guardian. " Un vrai fiasco ", selon lui. Pour Roger Reeve, le patron du centre de CCTV à Harrow, l'avenir passe par le high-tech. Son rêve : des centaines de colonnes, équipées d'une connexion Internet à large bande et disséminées dans la ville, qui seraient dotées, si nécessaire, de caméras. Inutile, en revanche, de lui proposer des caméras parlantes, expérimentées par quelques municipalités, qui rappellent à l'ordre les contrevenants, ni des logiciels de reconnaissance faciale testés cet été par plusieurs aéroports. " Nous avons tenté l'expérience, mais la technologie n'est pas au point ", assure-t-il. La mission de la National Policing Improvement Agency est précisément d'imaginer les outils de demain. Sa dernière trouvaille ? Un ordinateur de poche que les policiers utilisent comme téléphone, radio et récepteur d'images de vidéosurveillance. " 15 000 appareils sont en service, dit Nick Deyes, responsable du projet. 10 000 de plus doivent être livrés en septembre 2008 et 5 000 en mars 2009. " En attendant de pouvoir aussi, comme il le souhaite, relever les empreintes digitales... Anne Vidalie