Afghanistan: cette guerre qui rend fou

13/03/12 à 11:27 - Mise à jour à 11:27

Source: Le Vif

Un sergent américain a tué, dimanche, 16 civils dans des villages proches d'une base militaire en Afghanistan. Les explications d'un psychiatre militaire.

Afghanistan: cette guerre qui rend fou

© Reuters - Image d'illustration

Comment un soldat de 38 ans, père de deux enfants, a-t-il pu sortir en pleine nuit de sa base militaire près de Kandahar, entrer dans trois maisons, et tuer de sang-froid 16 villageois endormis, dont 9 enfants?

"On a probablement affaire à une décompensation psychiatrique, un 'pétage de plombs', en langage familier, de cet individu", explique à LeVif.be un psychiatre spécialiste des questions militaires. "Cette personne peut avoir un passé psychiatrique troublé, mais n'importe quel individu sain d'esprit au départ peut perdre pied quand il est dans une situation de stress prolongé comme celle que connaissent les soldats en guerre", ajoute-t-il.
Il semble, selon la presse américaine, que le sergent auteur de ce massacre avait déjà effectué 3 missions en Irak avant d'être envoyé en Afghanistan. On a vu des cas similaires survenir notamment chez des individus soumis à une ivresse toxique, sachant que le stress dans lequel vivent les militaires aboutit à une surconsommation de psychotropes. "Deux tiers des soldats américains en prendraient au cours de leur mission", explique le spécialiste consulté par LeVif.be.

Est-il possible de prévenir ce type de comportement ? Pas de façon absolue, mais on peut diminuer les risques, estiment les experts. Quand un individu a été confronté à la mort de ses compagnons, le commandement militaire doit éviter de le placer en contact avec des civils, par exemple. Or, la défiance des Afghans à l'encontre des troupes de l'OTAN, qu'ils considèrent pour la plupart comme des troupes d'occupation, est très forte, y compris au sein des soldats recrutés dans l'armée afghane et formés par les soldats occidentaux. Ainsi, récemment, six militaires américains ont été abattus par leurs collègues afghans, après l'incinération d'un Coran quelques jours plus tôt par des soldats américains dans la base de Bagram. Et cette nouvelle tragédie va ébranler plus encore le peu de confiance qui pouvait exister entre l'armée et la population afghane.

Les troupes américaines sont exténuées

Le phénomène de défiance n'est pourtant pas nouveau. Il y a quelques années déjà, "on parlait d'un taux de 30 % de désertion au sein de l'armée afghane", rappelle l'expert psychiatre. Ces soldats entraînés par l'OTAN quittent les rangs de l'armée pour rejoindre les talibans; "les Américains expliquent que c'est comme 'élever des chats sauvages'", ajoute-t-il. Dans ce contexte d'hostilité et de défiance, l'état de désenchantement des troupes américaines est extrême. Les soldats, surtout dans le Helmand, le secteur sous contrôle américain -c'est moins vrai des zones où est déployée l'armée française- vivent sous une menace permanente. Il n'y a pas de champ de bataille, il n'y a aucun sanctuaire, aucun moment de répit où la vigilance peut-être levée. Le soldat voit des ennemis partout, femmes et enfants compris. Cela entraîne forcément des troubles individuels, mais aussi collectifs.

Des périodes de séjour à rallonge

Après dix ans de guerre en Afghanistan et huit ans de guerre d'Irak, les troupes américaines sont épuisées, souligne cet expert. Pour pallier aux problèmes d'effectif, l'état major américain a allongé les périodes de séjour des soldats. On est passé de 12 mois -ce qui est déjà très long- à 15 mois. Dans les armées française et britannique, les séjours durent six mois, alors que le temps considéré comme optimum par les spécialistes devrait être de 4 mois. Selon eux, il ne faudrait pas dépasser 3 missions sur le terrain. Par ailleurs, l'armée américaine est confrontée à une forte dégradation du climat moral. Face aux difficultés de recrutement, le Pentagone a assoupli le seuil de tolérance vis-à-vis des nouveaux engagés. Des personnes ayant des antécédents judiciaires qui auraient été refusées il y a quelques années sont maintenant acceptées, explique l'expert. "On fait même désormais face à la présence de gangs dans certaines bases en Afghanistan. Il y a eu des cas d'enlèvements, de racket, d'agressions sexuelles", ajoute-t-il.

Le taux de chômage chez les vétérans, d'autre part, est très supérieur à celui du reste de la population américaine. Une partie de ces jeunes, qui ne parviennent pas à se réinsérer dans la société finissent souvent par se réengager dans l'armée.
Le taux de survie des soldats s'est considérablement amélioré dans les guerres puisque "90% des blessés survivent (contre 50% lors de la guerre du Vietnam et un tiers lors de la Seconde Guerre mondiale), mais à quel prix", observe le spécialiste consulté par L'Express. Sur le plan physique, beaucoup de militaires sont bi ou tri-amputés. Et sur le plan psychique, le bilan est désastreux. Les taux de maladie mentale a presque doublé depuis l'envoi des troupesen Irak et en Afghanistan, selon un rapport public publié par le Los Angeles Times.

Plus de 20% des soldats de retour d'Irak ou d'Afghanistan souffrent de syndromes post-traumatiques ("Post traumatic stress disorder -PTSD"), indiquait déjà une étude de la Rand Corporation en 2008, mais seulement la moitié d'entre eux ont cherché à se faire soigner. Conséquence indirecte, on observe une hausse des violences domestiques et de la surmortalité des enfants de vétérans.

C'est qu'il y a aussi un enjeu financier. Alors que le système de santé publique est mis à mal aux États-Unis ces dernières années, certains psychiatres militaires américains vont jusqu'à contester désormais l'existence du syndrome de stress post-traumatique. "Ils ont inventé à la place un autre concept, le "Mild Trauma brain injury" qui minore les troubles des personnes diagnostiquées", précise le spécialiste interrogé par LeVif.be. On peut ainsi renvoyer les soldats plus rapidement sur le champ de bataille, et cela permet également de réduire le coût lié à leurs soins, notamment la pension qui est versée aux personnes atteintes de PTSD.

Taux de suicide en hausse

L'une des conséquences des troubles qui affectent les soldats se traduit par un taux de suicide des soldats et des vétérans, très supérieur à celui du reste de la population, selon le psychiatre interrogé par L'Express. Au cours de ces derniers mois, on a souvent observé plus de morts par suicide parmi les soldats et les vétérans que de morts sur le théâtre des opérations militaires. Quelque 285 militaires se sont tués en 2010, et un record a été atteint en juillet 2011 avec 32 suicides en un mois, selon le Washington Post. Et "la hausse du taux de suicide peut être considérée comme la pointe émergée de l'iceberg de la santé mentale des troupes américaines," observe une étude publiée la semaine dernière aux États-Unis.

Le traumatisme de la guerre est une bombe à retardement et ses conséquences peuvent apparaître plusieurs années plus tard. 18 anciens soldats (y compris des vétérans du Vietnam) se suicideraient chaque jour en moyenne, explique Laure Mandeville dans Le Figaro. Aux États-Unis, un suicidé sur 5 est un vétéran, souligne l'expert psychiatre consulté par L'Express. Même dans des guerres moins "traumatisantes", le phénomène des suicides de vétérans est avéré: le cas de la guerre des Malouines en 1982 en est l'illustration: les combats, qui ont duré trois semaines, ont fait 258 morts parmi les soldats britanniques, mais 260 vétérans se sont suicidés, expliquait la BBC en 2002.

Faire la guerre esquinte durablement les individus, et des bavures de cette sorte se produisent dans toutes les guerres. "On a vu des cas, lors de la guerre d'Algérie, de groupes de militaires, censés protéger des colons, tuer tous les habitants d'un hameau, hommes femmes et enfants, et jusqu'aux animaux des fermes du village" rappelle le spécialiste consulté par LeVif.be. Ce genre de massacre s'est aussi produit à Haditha en Irak et à My Lai, pendant la guerre du Vietnam. "L'histoire officielle des armées tente de camoufler ce genre d'épisodes, mais les guerres en sont pleines", conclut-il.

Catherine Gouëset ( L'Express.fr)

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