Carte blanche

Franklin Dehousse

L’Ukraine devient la honte de l’Union européenne (carte blanche)

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

« Chaque jour, nous finançons tous avec allégresse l’anéantissement des villes ukrainiennes ». L’analyse cinglante de Franklin Dehousse, professeur à l’ULiège, de la gestion européenne de la guerre en Ukraine. « le Conseil européen ne contient même pas assez de leadership que pour remplir un dé à coudre ».

Plus la guerre d’Ukraine se révèle longue et sanglante, plus les dirigeants européens s’enfoncent dans le déni de réalité. Le conflit peut durer des années et absorber d’énormes quantités d’armes et de ressources. Or, les gouvernements semblent plus soucieux de gérer le retour de la population vers les terrasses après le coronavirus qu’une guerre réelle à leurs portes. Il n’existe pas de stratégie à long terme. En outre, les tensions entre Etats membres de l’est et du nord d’un côté, de l’ouest et du sud de l’autre, deviennent plus dangereuses.

A l’ouest, les fautes émanent d’abord des grands Etats. L’Italie prône l’arrêt des combats, sans condition, lance toute seule à l’ONU un plan de paix pour l’Ukraine, sans coordination préalable avec quiconque. Effet : nuisible, car ajoute à la cacophonie ambiante. Macron discute sans cesse avec Poutine, demande de façon répétée qu’on « n’humilie pas la Russie » (formule qu’il n’applique pas à l’Ukraine). Effet : nuisible, car justifie en fait des concessions à Poutine.

La pire diplomatie demeure toutefois celle de l’Allemagne, emmenée par un chancelier totalement déficient. L’Allemagne, sans être seule, encourt une responsabilité spéciale dans la guerre actuelle. Il s’agit de l’Etat membre le plus puissant de l’Union. Depuis Schroeder et Merkel, il a toujours cherché à apaiser Poutine, pour lui vendre plus de voitures, et lui acheter plus de gaz.

Bien mieux qu’Orban, Scholz est devenu en fait le meilleur allié de Poutine dans l’Union

Or, depuis février, Scholz (nom de code Cham-berlin) n’arrête pas de saboter une réaction européenne forte. Il fournit des explications divergentes et contradictoires. Il ameute l’opinion publique sur le risque nucléaire (seul dirigeant occidental à le faire). Il refuse d’appeler à la victoire de l’Ukraine. Il ment à plusieurs reprises sur l’état des livraisons allemandes d’armes, et il freine même celles d’autres Etats. Scholz est l’anti Helmut Schmidt. Là où Schmidt essayait de convaincre un public peu motivé de choix difficiles, Scholz essaie de convaincre un public assez motivé de choix démagogiques. Triste réalité : bien mieux qu’Orban, il est devenu en fait le meilleur allié de Poutine dans l’Union.

A l’est et au nord de l’Europe, les réactions ont été plus courageuses. L’assistance à l’Ukraine a été proportionnellement bien plus grande – et aussi plus rapide (comme déjà expliqué, la vitesse constitue un facteur essentiel en guerre). La Finlande et la Suède ont demandé l’adhésion à l’OTAN. Néanmoins, l’irréalisme, même là, demeure grand. Ces pays appellent en général à une entrée rapide de l’Ukraine (et d’autres) dans l’Union européenne, sans se soucier le moins du monde du fonctionnement de cette dernière. Ils n’expliquent pas non plus comment un pays en guerre pourrait entrer dans l’Union sans que celle-ci elle-même n’entre en guerre. Par surcroît, jusqu’ici, les pays à l’est sont toujours entrés dans l’OTAN avant d’entrer dans l’Union. Pour des pays en plus convoités par la Russie (la Moldavie aussi), le changement est fondamental.

Pour être honnête, l’irréalisme est encore plus grand à l’ouest et au nord. Ces gouvernements n’ont pas encore compris la menace claire et immédiate que représente Poutine. Ce dernier, à la fin 2021 et avant la guerre, a répété que ses ambitions ne se bornaient pas du tout à l’Ukraine, mais couvraient l’ancienne zone d’influence de l’URSS. La réoccupation de la Biélorussie et les préparatifs concernant la Moldavie confirment encore ses propos. Il menace ainsi directement les Etats membres en Europe centrale et orientale, auxquels l’article 42.7 du Traité de l’Union européenne accorde une garantie territoriale. Le moins qu’on puisse dire est que la solidarité requise demeure jusqu’ici modeste.

Heureusement, les Etats-Unis ont fait bien mieux. Récemment, un paquet de 40 milliards de dollars d’aides a été voté (dont la moitié en aide militaire). Il vient après un premier paquet de 13,6 milliards. Le tout monte à 53,6 milliards. Pour donner une idée des apports, les Etats-Unis transfèrent en matériel militaire à l’Ukraine chaque jour autant que la France en trois mois. La France a transféré dix-huit bons canons Cesar à l’Ukraine… dont la superficie dépasse celle de la France. L’Allemagne se trouve encore au-dessous en réalisations.

Néanmoins, même les Etats-Unis ont mis des mois à saisir l’ampleur du soutien nécessaire, en volume et en qualité. Ajouté à la légendaire lenteur européenne, ce facteur explique beaucoup des brutales pertes actuelles de l’Ukraine, en hommes, en matériel, et en territoire. Maintenant, toutefois, les Américains ont compris. Mais les mois perdus vont coûter cher dans la guerre. La Russie possède un PNB dix fois supérieur à celui de l’Ukraine. Pour beaucoup d’armements, elle détenait aussi au début de la guerre une supériorité de 10 contre 1. En 2022, de plus, le PNB de l’Ukraine pourrait diminuer trois fois plus que celui de la Russie (-45%, -15%). Pour seulement survivre dans son fonctionnement, l’Etat Ukrainien a besoin de 5 milliards de dollars par mois. Pour les armes, il ne peut survivre qu’avec l’aide occidentale vu l’épuisement des moyens disponibles au départ.

Chaque jour, nous finançons tous avec allégresse l’anéantissement des villes ukrainiennes

Face à cette menace directe pour le continent européen, l’Union européenne conserve, elle, son attitude nonchalante. Ses transferts en armes demeurent modestes. Son aide financière continue à prendre la forme de prêts (remboursables avec quoi par un pays pulvérisé ?). Elle continue à financer l’effort de guerre russe par des achats d’énergie de 1 milliard d’euros par jour (à titre de comparaison, elle envoie quelque 25 fois moins à l’Ukraine). Chaque jour, nous finançons tous avec allégresse l’anéantissement des villes ukrainiennes. Beaucoup de pays européens offrent même des subsides à la consommation énergétique à leur population (souvent sans sélectivité sociale), ce qui aggrave encore cette dichotomie. De façon pittoresque, nous réduisons certains jours d’intense pollution aérienne la vitesse sur les autoroutes pour lutter contre les polluants… mais jamais pour défendre l’Ukraine.

Pire, des signaux inquiétants suscitent peu d’écho. Les inventaires militaires en Allemagne révèlent des taux effarants d’obsolescence du matériel. Les quantités de munitions disponibles en France apparaissent tout à fait insuffisantes pour le moindre conflit soutenu. Les arsenaux des Etats membres les plus volontaires se vident déjà dangereusement. L’administration Biden a déjà organisé une mobilisation collective de ses producteurs pour redresser les faiblesses de ses inventaires. On ne voit rien de pareil en Europe. Enfin, quoique les Européens vivent sous un chantage énergétique quotidien de Poutine depuis presque quatre mois, pas un seul gouvernement n’a entamé un vrai débat public sur la réduction indispensable de la consommation.

En synthèse, les dirigeants européens sont très fermement résolus à combattre l’invasion russe… jusqu’au dernier soldat ukrainien – et au dernier missile américain. Rien de tel que de continuer à  vivre pèpèrement sous le parapluie américain. Pour le reste, ils se lancent dans de grands débats bureaucratiques sur les vertus comparées d’une Union européenne élargie face à une confédération européenne, ou sur la reconstruction future de l’Ukraine (négligeant la considération déplaisante que, avant de la reconstruire, il faudrait d’abord la libérer). La grande priorité européenne non dite semble surtout de ne pas perturber les vacances qui viennent. 

Les Européens courent ainsi un très grand risque. Certes, les guerres sont imprévisibles. Poutine pourrait disparaître, ou l’armée russe se désagréger. Cela n’apparaît néanmoins pas comme des scénarios probables. Un scénario plus probable serait que les pays occidentaux se fatiguent, que l’Ukraine se désagrège lentement dans une guerre longue, que les Etats-Unis soient absorbés par de graves conflits intérieurs, des tensions en Asie, et/ou une nouvelle présidence Trump (le soutien persistant de Poutine à Trump pendant les hearings du Congrès montre qu’il comprend parfaitement cette situation et s’efforce de l’aggraver). L’Union européenne se retrouverait alors largement seule face à un Poutine revitalisé. Ce scénario risque de provoquer une très forte fracture en son sein. En stratégie, pour éviter les surprises, il faut toujours préparer le scénario du pire. Or, pour le moment, personne ne le fait.

Le point commun des besoins immédiats de l’Ukraine comme de cette menace américaine à moyen terme, c’est la question des armements. Là réside la meilleure manière d’aider l’Ukraine tout en préparant l’Europe à une possible crise des Etats-Unis. L’Union a été inexistante depuis des décennies dans ce domaine (tellement que l’Ukraine lui demande régulièrement des produits américains…). Elle souffre simultanément de problèmes de quantité, de qualité, d’interopérabilité et de coûts. Elle doit maintenant combler ces carences. Cela requiert une initiative rapide, car une telle réorientation prendra du temps.

L’industrie doit être relancée pour obtenir des armements plus performants, plus interopérables, et meilleur marché. La dernière condition est vitale pour éviter une crise sociale dans le réarmement. L’augmentation des budgets militaires n’aura guère d’efficacité sans définir au préalable une approche collective des achats. Seule une telle approche (comme en matière de vaccins) permettra d’atteindre simultanément ces objectifs. Mais tout cela ne sera possible qu’en abandonnant dans la défense, comme dans quelques autres matières liées à la guerre, la paralysante règle de l’unanimité.

Pour mesurer la médiocrité abyssale des dirigeants européens actuels, il convient de la comparer à un épisode méconnu du début de la Seconde Guerre mondiale. Le 10 mai 1940, les armées nazies attaquèrent sauvagement le Benelux et la France. Le 13 mai 1940, un des déterminants essentiels de la victoire finale survint non en Europe, mais aux Etats-Unis. A ce moment, les généraux français n’avaient même pas compris ce qui se passait dans les Ardennes. A la Maison Blanche, le président Franklin D. Roosevelt décida immédiatement de lancer un énorme programme de réarmement pour une armée squelettique. Le 16 mai, les troupes de Hitler n’avaient même pas atteint la Manche. Roosevelt, lui, visitait déjà le Congrès pour présenter son plan.

Subitement, l’élévation du budget de la Défense passa de 24 millions à 1 400 millions de dollars. Un objectif de production de 50.000 avions par an fut défini (l’époque, les Etats-Unis en produisaient 2.000). En 4 mois, des contrats furent établis pour lancer la production de 948 navires, dont 242 navires de guerre, comprenant 12 porte-avions. La plupart des experts qualifièrent ces objectifs de tout à fait irréalistes. Cinq ans plus tard, ils avaient tous été dépassés. Ce fut une décision essentielle pour la victoire alliée (sur tous les fronts).

En effet, l’accroissement massif de la production ne peut survenir d’un coup. Il requiert un management lourd et progressif. Les Etats-Unis devinrent ainsi « l’arsenal de la démocratie ». Cela seul permit la survie de la Grande-Bretagne, le redressement de 1943 et les grandes offensives de 1944 (en ce compris sur le front soviétique). On notera que l’initiative comportait des risques politiques très importants pour Roosevelt. Elle survenait dans un climat toujours isolationniste. Elle risquait de fracturer la coalition du New Deal. Elle intervenait juste avant une élection présidentielle très difficile, puisque le président souhaitait demander – sans le moindre précédent – un troisième mandat. Pourtant, il l’adopta et la soutint, même contre l’opposition de certains conseillers et militaires. Vision claire, stratégie réfléchie, mobilisation complète et prise de risques calculés pour des objectifs essentiels : telle est la définition du leadership. Le malheur de l’Europe est que, pour le moment, le Conseil européen n’en contient même pas assez pour remplir un dé à coudre.

Franklin Dehousse, professeur à l’Université de Liège, ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes et ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne

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