Carte blanche

Franklin Dehousse

Pourquoi la stratégie occidentale en Ukraine est fondée (carte blanche)

Franklin Dehousse Professeur à l'ULiège

Récemment, l’économiste Bruno Colmant critiquait, dans Trends, la stratégie européenne face à la guerre en Ukraine. Une sortie qui a fait réagir le professeur Franklin Dehousse, qui s’oppose à plusieurs arguments.

Le 24 février 2022, l’armée russe a attaqué l’Ukraine. Il s’agit d’un événement historique majeur depuis 1945, pour plusieurs raisons. La masse des troupes (quelque 200 000 soldats, émanant de la plus grande armée en Europe). La grandeur du territoire (un des plus vastes du continent). Les ambitions exprimées (non seulement liquider le régime ukrainien, mais remettre en cause tous les accords conclus sur l’Europe de l’est après 1989). Et enfin le caractère vicieux des combats, et encore plus de l’occupation. Depuis lors, les pays occidentaux ont développé une stratégie d’aides croissantes à l’Ukraine, et de sanctions économiques croissantes contre la Russie.

Dans un commentaire récent, Bruno Colmant a émis diverses critiques à cet égard. Elles m’inspirent des doutes, et méritent un débat. D’abord, elles circulent dans divers cercles politiques et surtout économiques. Ensuite, leur auteur est largement lu. Enfin, et surtout, elles minimisent le défi existentiel que cette agression constitue pour l’Europe. Ici, une large responsabilité incombe aux dirigeants européens, en raison de la profonde médiocrité de leur communication à cet égard. Ils restent comme d’habitude les grands promoteurs du déni de réalité.

Première critique contre la stratégie occidentale : « Le surarmement ukrainien va conduire à l’inverse de ce qu’exige la paix : la diplomatie. » Il y a ici deux simplifications.

D’une part, il n’y a pas de surarmement ukrainien. Il suffit de rappeler que les armements de la Russie équivalent à dix fois ceux de l’Ukraine. Or, la majeure partie des moyens russes se trouve maintenant sur le front ukrainien. Leur supériorité aboutit d’ailleurs à une occupation progressive du territoire de l’Ukraine. Les transferts occidentaux ne font donc que compenser – très partiellement – la supériorité russe.

D’autre part, depuis des années, les Occidentaux ont recouru jusqu’à la nausée à la diplomatie. Il suffit de rappeler les événements depuis 15 ans. Invasion de la Géorgie en 2008 : beaucoup de discussions, pas de sanctions. Occupation de la Crimée en 2014 : beaucoup de discussions, sanctions limitées. Guerre gelée du Donbass depuis 2015 : beaucoup de discussions, pas de sanctions. Hacking du référendum britannique sur le Brexit : pas de réaction. Hacking de l’élection présidentielle américaine de 2016 : pas de réaction. Hacking de l’élection présidentielle française de 2017 :  pas de réaction. En outre, tous les leaders se sont succédé à Moscou au début de 2022 pour répéter à Poutine que l’Ukraine ne rentrerait pas dans l’Otan, qu’une neutralisation pouvait être débattue, et qu’une série de garanties de sécurité seraient offertes à la Russie. Effet de tout cela : zéro. La diplomatie est un bel art, mais comme le tango, il faut être deux. Cela fait longtemps qu’elle n’intéresse pas Poutine, ce que confirment encore les discussions avec l’Ukraine à Ankara.

Deuxième critique : « Les Américains ne cessent de mettre de l’huile sur le feu ». Cela semble une inversion de la réalité.

Avant même le début de l’invasion, Poutine a déclaré qu’il entendait non seulement sortir tout le Donbass de l’Ukraine et liquider le gouvernement en place, mais aussi rétablir une emprise sur les territoires naguère parties de l’empire soviétique, et évacuer l’Otan de tous ses membres de l’Europe de l’est. Il a ensuite menacé tout le monde de ses armes nucléaires. Ont encore suivi le bombardement répété des zones civiles, la pulvérisation de Marioupol (qui ressemble maintenant à Stalingrad 1942), l’élimination systématique des nationalistes et la découverte de charniers dans les zones occupées. Certaines femmes y ont été violées, abattues d’une série de balles dans le dos, puis brûlées.

Par ailleurs, les Américains ne font que répondre non seulement à une agression russe, mais à de multiples demandes des pays européens alliés. Certes, il ne l’ont pas toujours fait (de l’Irak en 2003 à l’Afghanistan  en 2021). Néanmoins, ici, c’est clairement le cas. Dès lors, franchement, il faut beaucoup d’imagination pour les qualifier de « provocateurs ».

Troisième critique: le danger économique. « Tant le patronat que la Bundesbank avaient mis en garde contre toute escalade et exprimé le risque grave de récession ». Il s’agit d’un argument à la fois ambigu et dangereux.

D’une part, ce n’est pas l’aide occidentale qui crée ce danger, mais l’attaque russe. La Russie travaille d’ailleurs à notre déstabilisation économique depuis 2021, quand elle a systématiquement provoqué une rareté du gaz, et par conséquent une élévation des prix. D’autre part, la stratégie recommandée par Bruno Colmant consiste en réalité à ne pas aider l’Ukraine, à laisser la Russie l’occuper et dicter ses conditions, le tout pour retrouver rapidement de l’énergie abordable, des marchés à l’est, et de la croissance. Mieux vaudrait le dire clairement. Cela revient en effet à sacrifier notre sécurité au nom de la croissance. Tant qu’à mentionner de Gaulle, on l’imagine mal en 1939 déclarant : « Oui, Hitler a attaqué la Pologne, c’est bien triste, mais on ne va tout de même pas la soutenir car cela risque de diminuer l’activité, ou de nous faire courir un risque ».

Si nous arrêtons de soutenir l’Ukraine, les conséquences sont très prévisibles. Il suffit de revoir les discours et les campagnes antérieures de Poutine. Tout le territoire sera occupé, de façon directe ou indirecte. Toute personne ayant une indépendance de pensée sera soit liquidée, soit incarcérée en camp. Les ressources naturelles et industrielles de l’Ukraine seront mobilisées pour renforcer la capacité militaire et diplomatique de la Russie. Celle-ci se retrouvera avec une armée renforcée face à une très longue frontière de l’Union européenne (l’armée russe se trouve de nouveau au Bélarus). Les pays de l’est dans l’Union européenne l’ont bien compris. Ils sont le prochain plat sur le menu russe, et cela explique leur mobilisation et leurs initiatives frénétiques.

Cette perspective constitue un risque existentiel. Dans pareil contexte, les autres Etats européens devront alors déterminer la portée réelle de l’article 5 de la Charte de l’Otan, et du très ambigu article 47 du traité sur l’Union définissant la solidarité militaire des membres. L’intervention occidentale, même indirecte, peut avoir l’immense mérite d’éviter ce scénario, de l’affaiblir, ou au minimum de le retarder.

Hélas, par définition, les crises n’offrent qu’un choix entre des options très désagréables et extrêmement désagréables. Après l’attaque du 24 février, les pays occidentaux n’avaient en synthèse le choix qu’entre trois options. 1) Entrer directement dans le conflit (option dure, suggérée par divers bellicistes, qui menait à une guerre mondiale). 2) Se détourner en fait de la guerre, et laisser l’Ukraine se faire pulvériser par la Russie (option molle, suggérée par Bruno Colmant). 3) Assister au maximum l’Ukraine par des aides militaires et des sanctions économiques, mais sans intervention directe (option intermédiaire, choisie par les pays alliés). Certes, cette option présente des coûts et des risques, comme l’indique Bruno Colmant. Toutefois, comparée aux autres, elle en présente moins.

Certes, comme d’habitude, les guerres appauvrissent. Les gouvernements européens doivent toutefois payer leurs multiples erreurs du passé. Celles-ci ne proviennent pas du tout du fait « que l’Allemagne n’a pas été réarmée après la réunification ». Après 1990, tout réarmement allemand aurait provoqué des inquiétudes en Europe. De plus, dans la détente promue par Gorbatchev et Eltsine, il n’aurait pas eu de sens. La première erreur consistait à élargir l’Union en 2004 et 2007 sans réelle politique étrangère et de défense. Comme je l’ai indiqué voici vingt ans, il y a pour les Européens un fort risque à s’offrir une longue frontière avec la Russie sans les moyens de sécurité requis (The enlargement of the European Union: opportunities and threats, Egmont, 2002). La deuxième consistait à ne pas entamer un réarmement européen – et non allemand – après les agressions de Poutine en Ukraine en 2014, alors que le menace devenait tout à fait claire (Ukraine putinised: the greatest external challenge to the European Union since 1989, Egmont, 2014). La troisième erreur résidait dans le flirt gazier éhonté avec la Russie. A chaque fois, les dirigeants européens ont préféré la solution facile, hypothéquant l’avenir. Il ne faut pas s’illusionner : corriger autant d’erreurs perpétuées pendant autant d’années sera douloureux.

L’invitation de Bruno Colmant à la diplomatie paraît toutefois très fondée sur un point : il serait utile que l’Otan, et spécialement les Etats-Unis, communiquent que leur ambition se limite au territoire ukrainien, et à défendre les règles du droit international pour protéger les minorités en ce qui concerne la Crimée et le petit Donbass, où demeurent des populations en partie russophones, et même pour abandonner progressivement les sanctions. Ils ne peuvent en rester à des considérations strictement militaires. Pour le reste, nous devons nous garder de reproduire, en les légitimant, les mensonges de Poutine. En effet, suivant ici aussi le grand exemple de Hitler, c’est un agresseur qui n’arrête pas de se présenter comme un agressé. Les menaces, les provocations, les responsabilités et les atrocités, dans cette catastrophe, viennent de Moscou, et non de l’ouest.

Franklin Dehousse, professeur à l’Université de Liège, ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne

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