Dans le salon des Esperate Housewives

Les communes de Verviers, Dison et Pepinster ont modifié leur règlement de police, en 2008, pour interdire de cacher son visage en public. Rencontre avec trois rebelles, avocates de la burqa.

Devenues des ombres noires dans la rue, Fatima, Nadia et Sara (prénoms d’emprunt) ont grandi à Verviers ou à Dison, dans une ambiance qui les a conduites à se couper de la société tout en quêtant paradoxalement sa reconnaissance. Narcissisme, hypertrophie du sentiment familial, influence de lectures et de rencontres salafistes prêchant le retour à la pureté de l’islam… Tous ces ingrédients se sont heurtés à l’interdiction communale, devenue effective en 2009, de circuler en ville le visage masqué. La pratique a donc été découragée, mais elle n’a pas disparu complètement.

Sur les quelque 35 femmes en burqa répertoriées en ville, quelques-unes ont accepté de revenir au foulard ordinaire. Un couple avec enfant a choisi d’aller vivre en Arabie saoudite. Une autre femme est retournée au Maroc. Les femmes tchétchènes qui avaient adopté le niqab, en rupture avec leurs traditions religieuses, ont quitté la région. Une autre, asthmatique, a enlevé son voile à la demande de son médecin. Quelques rebelles, en revanche, refusent absolument de s’en séparer. Elles ont renoncé à sortir de leur maison, ont interrompu des formations et – sacrifice suprême – ne peuvent plus aller chercher leur enfant à l’école. Mais il y a des contreparties à cet enfermement volontaire : du pouvoir sur leurs hommes et l’espoir d’une meilleure place au Paradis. En 2010, Fatima, Nadia et Sara réinventent le harem, toutes voiles dehors.

FATIMA, 32 ANS : retirée de l’école à 13 ans

Fatima, 5 enfants, est vêtue d’un pantalon, d’une tunique et d’un voile violet. Elle est légèrement maquillée. Depuis qu’elle a décidé de porter le voile intégral, à l’âge de 16 ans, c’est une copine qui lui achète ses produits de beauté, car elle n’a pas renoncé à la coquetterie. Elle a toujours vécu dans la région verviétoise. Itinéraire d’une femme qui se dit libre :  » J’avais un père très, très protecteur et j’étais l’aînée de la famille. Il avait vu tellement de filles mal tourner qu’à l’âge de 13 ans il m’a retirée de l’école et inscrite à l’enseignement à distance de la Communauté française. Je lui en suis reconnaissante. Je n’ai jamais été triste de ne pas avoir été à l’école, même si j’aurais voulu devenir institutrice. D’ailleurs, je n’exclus pas de reprendre un jour des études. Mais, pour le moment, je fais la classe à mes enfants et à ceux de mes amies et, ensuite, viendra, le temps des petits-enfants. Mon mari est gradué en électronique et il subvient à mes besoins. Il est très bricoleur. Il fait tout dans la maison.  » C’est lui aussi qui a affronté l’école, lorsqu’il s’est obstiné à l’y conduire couverte d’un foulard, en dépit d’un règlement communal l’interdisant dans le réseau primaire de Dison. Il n’a pas eu gain de cause devant la justice verviétoise. La fillette finit sa sixième en privé. Ensuite, elle ira dans une des rares écoles secondaires de Verviers qui acceptent encore le foulard.

Un vélo d’appartement trône dans le salon de Fatima. La jeune femme ne sort pratiquement plus.  » Je suis très respectueuse des lois. Ce serait une humiliation d’être interpellée par la police.  » Les livres, Internet et le réseau de sociabilité féminin (y compris des professionnelles non musulmanes : assistante sociale, policière, institutrice…) suppléent au manque de contacts extérieurs. La saga de l’interdiction de la burqa dans la zone de police Vesdre, en 2008, lui a donné accès à une forme de citoyenneté.  » Nous avons essayé d’entrer en dialogue avec les autorités communales. Elles nous ont menées en bateau, en nous faisant croire qu’un compromis était possible. J’ai été très choquée que le bourgmestre ait tenté de faire passer des messages via les mosquées. Les imams n’ont aucun pouvoir sur nous. Les textes religieux sont là. J’obéis à un ordre divin, fruit d’un long cheminement, et j’y trouve mon bien-être, mon bonheur. Je crois au Destin et au Jugement dernier. Qu’on ne me parle pas d’islam radical, il n’y a qu’un seul islam. Notre religion interdit la rencontre entre les hommes et les femmes en dehors de la famille, mais je peux parler aux hommes. Avec les gestes, le c£ur, les yeux qui plissent quand on sourit, la communication existe. En cas de nécessité, je ne refuserais pas de me laisser soigner par un médecin et si je dois absolument discuter avec mon avocat en l’absence de mon mari, je lui demande la permission par téléphone et je le fais. Mais si je sortais dévoilée, je me sentirais nue. Les gens ne comprennent pas. Pourtant, même avec ce que je vois à la télé, je ne juge personne. Qu’on ne me juge pas non plus ! « 

NADIA, 29 ANS, à cache-cache avec les policiers

Même drapée de pied en cap, Nadia ne peut dissimuler sa silhouette élastique, aisément reconnaissable aux yeux des policiers.  » J’ai déjà été verbalisée à deux reprises, une fois devant la maison de ma mère, l’autre fois avec mes enfants. J’ai expliqué au policier que je ne voulais pas le provoquer mais que ma foi m’interdisait de me dévoiler. Il m’a répondu qu’il ne faisait que son devoir. Je ressens beaucoup de respect chez les gens.  » Cette joueuse de basket a dû refréner ses envies de mouvement depuis l’entrée en vigueur du règlement interdisant la burqa.  » Lorsque j’étais encore à l’école secondaire, je portais un voile et une djellabah. Le directeur croyait que je subissais des pressions à la maison. Il m’a proposé de me mettre à l’abri dans un appartement pour que je diminue la longueur de mon voile. Je lui ai cité les versets du Coran qui m’y obligeaient. Il n’a plus rien dit. C’est moi seule qui ai décidé de m’habiller ainsi, déjà avant mon mariage. Au début, mon mari, qui termine un graduat en informatique, était gêné de sortir avec moi, mais il s’y est fait. Tous les hommes sont un peu jaloux, non ? « 

Nadia s’est prise de passion pour la langue arabe. Elle cite les versets du Coran traitant du voile, mais surtout l’avis des savants qui, comme Al Boukhari et Mouslim, ont fixé les pratiques sunnites en s’inspirant des faits et gestes attribués au Prophète. Son visage s’illumine en brandissant le livre de Safiyour-Rahman Al-Mubarakpuri, Muhammad. L’ultime joyau de la Prophétie (éditions Maison d’Ennour).  » L’islam nous enseigne le bon comportement. A l’égard de notre mari, des enfants, des amies… Le Prophète lui-même était très doux avec les femmes.  » En menant une vie conforme à sa foi, elle espère se retrouver au Paradis  » au plus haut degré, à côté du Prophète. « 

SARA, 19 ANS, en révolte

Elle est la plus jeune et aussi la plus rétive.  » Je n’ai pas pu conduire ma petite fille de 2 ans chez le médecin quand elle était malade parce que mon mari travaillait.  » Elle porte le niqab depuis cinq ans.  » Mes parents étaient contre. Au début, mon mari n’était pas vraiment pour. Les maris ont peur qu’on croit qu’ils frappent leur femme ou les enferment. Mais moi je veux sortir en étant préservée du regard des autres. « 

Entretien : M.-C.R.

 » Les maris ont peur qu’on croit qu’ils frappent leur femme ou les enferment « 

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