Algérie Femmes courage

Juillet 2001, près d’un site pétrolier du Sahara : une centaine d’hommes lynchent un groupe de travailleuses, à la suite du prêche virulent d’un imam. Rencontre avec deux victimes qui, bravant les tabous, témoignent dans un livre-document.

DE NOTRE CORRESPONDANT

Un deux-pièces, quelque part près d’Oran, dans le nord-ouest de l’Algérie. Trois femmes sont assises dans un obscur petit salon où flotte une odeur de soupe et de détergent. Un épais foulard sur les cheveux, la maîtresse des lieux débarrasse la table du midi et sert le café avec raideur.

Oranaise de souche, mère divorcée, Rahmouna, aujourd’hui âgée de 44 ans, a travaillé pendant cinq ans comme femme de ménage et cuisinière à proximité du chantier pétrolier de Hassi Messaoud, une ville perdue dans le désert algérien. Avec Fatiha, une amie proche, âgée de 35 ans, elle y a mené une rude vie d’ouvrière. Des centaines de femmes s’étaient installées là, à la recherche d’un salaire décent. Elles y ont vécu un cauchemar.

Cette nuit du 12 au 13 juillet 2001, Rahmouna et Fatiha étaient chez elles, comme chaque soir, dans leurs maisons du bidonville d’El Haïcha, près de Hassi Messaoud. Dans cette favela saharienne au toponyme horriblement prédestiné (El Haïcha veut dire  » bête sauvage  » en arabe algérien), elles vont connaître l’horreur. Avec 36 autres femmes, elles sont la proie de criminels déchaînés. Pendant près de cinq heures, aux cris d' » Allah Akbar  » mêlés d’appels au  » djihad « , elles sont tabassées, injuriées, violées, souillées et mutilées par une horde de voyous  » talibanisés « . Un imam intégriste leur avait mis dans la tête que toute femme travaillant et vivant seule,  » portant hijab ou pas « , ne pouvait être qu’une prostituée et une menace pour la sérénité de la communauté. Ils commettent l’innommable.

Comédienne et militante féministe, Nadia Kaci a suivi le combat contre l’oubli de deux victimes (1). L’épisode atroce est connu en Algérie et fait déjà l’objet d’un film (2). Mais l’originalité du livre tient au récit mené à la première personne : le drame est raconté  » de l’intérieur « , à la première personne du singulier. Neuf ans après, l’horreur est intacte.

 » Tous mes membres étaient en sang « 

Les assaillants étaient une centaine, explique Rahmouna :  » Ils m’ont lacéré les cuisses et le ventre. Tout mon être et tous mes membres étaient en sang. Ils étaient plusieurs sur moi.  » Fatiha intervient :  » L’un d’eux, un monstre, m’a jetée sur son épaule comme une bête d’abattoir et traînée jusqu’au cimetière proche pour me violer, en menaçant de m’égorger avec un morceau de ferraille.  » Ce soir-là, conclut Nadia Kaci, l’une et l’autre sont  » laissées pour mortes « .

Depuis lors, beaucoup des survivantes vivent dans le silence et la honte. Elles craignent les représailles et restent victimes de l’opprobre social. Rahmouna et Fatiha auraient pu retourner à l’existence auxquelles elles semblent destinées – celle typique des femmes de condition modeste, privées d’enfance, sorties de l’école avant l’âge, jetées dans l’uni-vers violent des mères répudiées et rendues coupables de mariages ratés. Il en sera autrement.

Rahmouna et Fatiha refusent de baisser les bras. Dans la douleur, bravant le mépris et l’ignorance, elles font le tour des tribunaux autour de Hassi Messaoud et racontent leur calvaire afin de confondre les auteurs du crime et leurs complices. Pour rappeler à la bonne société, aussi, qu’elles ne sont  » ni des prostituées ni des femelles dépravées « , mais des victimes d’individus  » imbéciles et barbares « .

A l’issue d’un procès, en 2004, trois hommes sont condamnés à des peines de prison – huit, six et trois ans respectivement – tandis que six autres sont acquittés.  » Surtout, précisent-elles, 20 condamnations à vingt ans, 4 à dix ans et une à cinq ans l’ont été par contumace . » Ces coupables-là courent toujours. Rahmouna et Fatiha craignent chaque jour d’en croiser un dans la rue. Elles cherchent à tourner la page, sans pour autant oublier :  » Nous avons refusé d’être sacrifiées une deuxième fois, disent-elles. C’est l’essentiel. « 

Ces dernières années, Fatiha a épousé un ancien collègue de travail qui l’a soutenue dans son épreuve. Cette union lui a permis de se réconcilier avec ses parents, qui ne voulaient plus entendre parler d’elle. Rahmouna, elle, regrette de ne pas avoir pu revoir son frère aîné avant la mort de celui-ci. Il l’accusait d’avoir sali la réputation de la famille. Elle aurait tant voulu lui expliquerà

(1) Laissées pour mortes, témoignages recueillis par Nadia Kaci. Editions Max Milo, 2010.

(2) Vivantes, long-métrage de Said Ould Khelifa sorti en Algérie en 2008.

ANIS ALLIK

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