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« Les poussées nationalistes ? Pour repenser un monde commun, les gens le réduisent »

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

La philosophe et psychanalyste française Cynthia Fleury salue les nouvelles combinaisons de souverainetés démocratiques qu’engendrent les accords internationaux, comme celui de Paris sur le climat. Emmanuel Macron, qui offre une vraie alternative, trouve davantage grâce à ses yeux que Donald Trump, figure antipolitique. Mais le mouvement le plus exaltant de 2017 est le renversement par les femmes de l’état de domination patriarcale.

L’impact de l’affaire Weinstein peut-il contribuer à l’émergence d’une « révolution morale » dans l’appréhension de la place de la femme dans la société ?

L’importance du phénomène ne fait pas de doute. C’est un des grands mouvements de l’année. Va-t-il pour autant enclencher une transformation des rapports entre les hommes et les femmes ? Il est compliqué à ce stade de déterminer la consolidation d’un tel phénomène et l’avènement durable de nouvelles relations de genre plus égalitaires. En tout cas, ledit phénomène est paradigmatique dans la mesure où il a déplacé sensiblement le seuil de tolérance et de non-remise en cause des comportements sociaux.

Ce qui était « toléré » par certains est-il devenu inacceptable ?

Très clairement. On vient d’un univers de tutelle patriarcale. En soi, une tutelle peut être bien ou mal intentionnée. Il n’empêche qu’elle ne remet jamais en cause le fait qu’elle est une tutelle qui induit une inégalité des sujets en présence. Il est évident qu’aujourd’hui, la soumission à ce modèle patriarcal n’est plus possible. Il est passionnant de décrypter le cycle d’alerte, de dénonciation et bientôt de régulation qui se met désormais en place, grâce en partie aux réseaux sociaux – et demain, au retour de la judiciarisation -, et comment une minorité sociologique, même si elle est majoritaire quantitativement, parvient à renverser un état de domination. L’affaire Weinstein, et surtout le phénomène #MeToo, sont singuliers parce qu’ils ont provoqué une vague mondiale, disons occidentale, de réactions et parce qu’ils ont permis une démultiplication des histoires personnelles. Les milliers de récits sont tous différents. Et pourtant, leurs invariants racontent la même sempiternelle histoire de domination, de ce que Françoise Héritier, disparue cette année, appelait la  » valence différentielle des sexes « . Le spectre est très vaste : cela va de la banalisation sexiste à la violence ordinaire ou plus grave encore. Tout ne se vaut pas, mais tout relève de l’acceptation d’une culture sexiste consciente ou inconsciente. Quant à la différencialisation institutionnalisée entre hommes et femmes, il ne faut pas regarder du côté de l’écart des salaires, qui est de l’ordre en moyenne de 22 à 30 %, mais du côté du différentiel entre les montants des pensions de retraites qui, en France, est de 47 % au désavantage des femmes. Après tant et tant d’années de travail et de prise en charge des enfants, de leur éducation voire de l’aide aux aînés, au final, la femme pâtit d’un déficit de retraite de 47 %. Ostensiblement, le calcul pose problème.

Macron est intéressant parce qu’il a balayé un certain type de rentes et de dysfonctionnements des partis traditionnels

La lutte pour l’écriture inclusive est-elle essentielle ou accessoire ?

Le combat auquel renvoie l’écriture inclusive est essentiel : comment une langue peut-elle garder la rémanence d’une domination, la consolider, et d’une certaine manière lui assurer un avenir ? C’est là un vrai questionnement. En revanche, la formalisation par laquelle passe l’écriture inclusive donne l’impression d’une farce triste. Quand bien même on adopterait l’écriture inclusive, l’ordre  » hiérarchique  » reste le même. Le masculin précède le féminin. Donc, on risque de ne jamais s’en sortir. Disons que le débat a le mérite de tenter de formaliser et de verbaliser le problème, même si, à titre personnel, je suis habituée à vivre cette langue française comme un vecteur universel. Et j’ai l’impression que la catégoriser constituerait un recul. Mais la jeune génération ne partage pas nécessairement cette vision.

Le phénomène Macron revitalise-t-il la démocratie ?

Il est intéressant parce qu’il a balayé un certain type de rentes et de dysfonctionnements des partis traditionnels. De façon définitive ou provisoire ? L’avenir le dira. C’est tout de même précieux parce qu’un renouvellement de la classe politique s’est opéré et que, soudainement, la vérité de la démocratie qui est l’alternance, une vraie, pas une de pacotille, a été rendue possible. Reste à voir la compétence de cette alternance. La question est encore ouverte. Plus classique est la posture d’Emmanuel Macron au plan international, qui me paraît anachronique et un peu parodique. Croire aujourd’hui que l’on peut avoir un impact aussi fort que celui du général de Gaulle est improbable. Macron est le premier à le savoir. Cela signifie que, sciemment, il est dans la farce. Cyniquement, il n’a pas tort car la farce mène le monde. Mais, éthiquement, politiquement, intellectuellement, la posture est peu inventive. Au niveau national, le test de validité de sa politique sera la loi travail, la simplification des règles au niveau des entreprises. Avec Macron, nous avons néanmoins une tentative d’adéquation entre le dire et le faire, ce qui est rafraîchissant dans un monde où la parole politique a subi une telle décomposition. Enfin, parce qu’il a l’âge qu’il a et qu’il a pris certains risques, il produit un phénomène d’autorisation assez inédit, et de remise en cause nécessaire chez les individus et les groupes. Certes il a eu de la chance – c’est la prérogative du leader de faire advenir la fortune pour soi -, mais il a su cristalliser la dynamique de rejet des anciens partis, et notamment du Front national.

Le phénomène #MeToo a permis une démultiplication des histoires personnelles qui a fait la force de la réaction à l'affaire Weinstein, souligne Cynthia Fleury.
Le phénomène #MeToo a permis une démultiplication des histoires personnelles qui a fait la force de la réaction à l’affaire Weinstein, souligne Cynthia Fleury.© Laurent Chamussy/ISOPIX

Donald Trump est-il un homme politique ?

Si derrière le terme politique, on ne met que la réalité sociologique d’un miroir de nos dysfonctionnements, oui, il est un homme politique parce qu’il raconte le ressentiment des foules, le mépris des élites pour le reste de la société – ce qui peut sembler contradictoire -, la société délirante du spectacle et de la consommation… Si on définit la politique comme la recherche de l’intérêt général et l’invention d’un monde commun, il est une figure antipolitique. Donald Trump incarne une des grandes vérités de ce monde, la collusion, qui n’a peut-être jamais été aussi forte, entre des oligarchies : les puissances du spectacle, des médias, de l’économie et, plus spécifiquement, de la finance. Son élection suggère aussi une question vieille comme le monde : qu’est-ce qui se cache derrière celui qui désire le pouvoir ? On a coutume de dire que  » le pouvoir rend fou « . On s’était peut-être trompé : c’est peut-être le fou qui désire le pouvoir. Comment la démocratie peut-elle encore succomber à cette figure du pseudo-chef alors qu’elle est antinomique avec l’Etat de droit ? Le plus terrible aujourd’hui est la validation de ce délirium par les élites républicaines. On a visiblement matière à déclencher une procédure d’impeachment : les révélations sur une mise en danger de secrets d’Etat à travers le Russiagate, la question interpellante de la santé mentale et psychique du président, et les quantités de conflits d’intérêts dont lui ou son entourage sont les acteurs. La figure de Trump n’est pas solitaire. Elle raconte un dysfonctionnement général de la politique américaine.

A l’aune des affaires Publifin, Samusocial et autres qui ont marqué l’actualité en Belgique, comment certains pouvoirs et dirigeants n’arrivent-ils pas à respecter une éthique qui s’applique sans problème à d’autres responsables dans d’autres pays ?

Il n’y a pas d’essentialisation de la corruption. Les choses peuvent évoluer. Il se fait que certains pays commencent seulement à s’intéresser aux pratiques de transparence de la vie publique, à en inventer les outils, à verbaliser et à sanctionner. Installer un cadre contribue certainement à la moralisation de la vie publique. Comment accélérer cette évolution ? Grâce à l’open data, aux lanceurs d’alerte, au partage de l’information publique et par la dénonciation des dysfonctionnements de nos institutions. Il est symptomatique de voir des députés à l’Assemblée nationale française venir vous expliquer qu’il leur est impossible de remplir des notes de frais.

Décrypter comment une minorité sociologique (les femmes) parvient à renverser un état de domination, c’est passionnant

La politique européenne à l’égard des migrants n’a-t-elle pas été essentiellement guidée par la peur d’une partie des électorats nationaux. L’Europe a-t-elle perdu le sens de l’hospitalité ?

L’après-guerre a été le lieu d’une hospitalité parce que la guerre avait été sa destruction. Puis l’économie de la reconstruction et de l’Etat providence a assimilé hospitalité et croissance. Dans une économie de la dette publique, l’hospitalité institutionnelle, publique, se raréfie. Sur le terrain, la situation est ambivalente : d’un côté, le rejet des migrants par les populations locales, de l’autre, quantité de collectifs qui se constituent pour aider les réfugiés. La difficulté est aujourd’hui de penser une vraie politique de l’accueil, au niveau européen. On continue à laisser chaque pays gérer son rapport à l’immigration alors que le dossier est interconnecté comme jamais. Il faut bien évidemment travailler avec les pays d’origine des migrants. Il s’agit d’un énorme problème de géopolitique, d’autant que viennent s’ajouter de plus en plus de réfugiés climatiques. Cela fait vingt-trois ans que l’on organise des COP (NDLR : conférences des parties, en l’occurrence dans la lutte contre le réchauffement climatique). Très bien. On a mis vingt-trois ans pour déterminer que le dérèglement climatique était vraiment un problème. Maintenant, il est temps d’acter autre chose que ce seul consensus mou. A cet égard, la faiblesse des Etats est étonnante. Sur l’accord de Paris par exemple, ce ne sont pas les Etats qui vont être à la manoeuvre mais bien les villes, soit des territoires à visage humain. Calcutta, New York, Paris… vont interconnecter leurs expériences alors qu’elles dépendent de systèmes nationaux différenciés. Il est réjouissant de voir que l’on peut inventer aujourd’hui des combinaisons de souverainetés démocratiques entre une ville, un groupement de peuples autochtones, des entreprises, des collectifs de lanceurs d’alerte… Ce genre de cohortes de régulation est tout à fait nouveau par son efficacité. Ainsi se construisent une nouvelle légitimité, une nouvelle dynamique et une nouvelle opérationnalité. Un exemple : la déclaration de New York sur la déforestation, qui annonce sa fin en 2030. La conjonction des signataires était improbable parce qu’ils répondaient à des normativités et à des structures de représentativité différentes. Et pourtant, cela fonctionne.

A l’exclusion des Etats ?

Les Etats n’en sont pas exclus. Mais ils n’en sont plus les pionniers. Et ils ne peuvent plus y faire obstacle ; ce qui a été longtemps le cas. Ils avaient un pouvoir monopolistique sur la régulation. Aujourd’hui, c’est fini. C’est énorme parce que cela rénove complètement l’action politique. Elle n’est pas morte et ne se réduit pas à l’action des Etats. Avec ces nouvelles aires de régulation, les réseaux sociaux et un certain type d’expertise scientifique, on accède à un nouveau temps de l’expérimentation démocratique.

 » La vérité première de la migration clandestine est la dévalorisation de la vie humaine « , dénonce Cynthia Fleury en référence à l’esclavage auquel sont réduits des migrants en Libye.© TAHA JAWASHI/BELGAIMAGE

Les poussées nationalistes sont-elles la réponse logique à la globalisation ?

L’indépendance est avant tout le souci de ne pas se sentir soumis à l’arbitraire de l’autre et d’être avec lui dans un rapport de justice et d’égalité. C’est donc tout sauf un rapport  » déconnecté « . La globalisation a accéléré les phénomènes de déterritorialisation, de délocalisation, d’atomisation des espaces-temps. Résultat : les gens se sentent en permanence déplacés et n’arrivent plus à savoir où ils sont et où ils habitent. Le monde est rendu invivable et inhabitable. Par résistance et autoprotection, se produit le phénomène inverse : la mise en place d’une communauté d’affinités électives, d’intérêts communs avec mes voisins… La globalisation a gommé la notion de monde commun. Pour en repenser un, les individus le réduisent. L’aspect négatif réside dans la désignation d’un bouc émissaire pour mieux ressouder la communauté. C’est le chômeur, le migrant, le travailleur européen détaché… La précarisation a produit dans les sociétés occidentales, pour une partie de la population, un déclassement. Or le déclassement ne fait pas une conscience de classe. Il détruit la classe et la conscience. Néanmoins, il est possible de penser la constitution de collectifs qui ne seraient pas réactionnaires.

La globalisation peut-elle provoquer un recul civilisationnel, comme le suggère le sort des migrants africains réduits en esclaves en Libye ?

Oui. L’histoire n’est pas linéaire. Le xxe siècle nous a appris que le progrès n’est pas une évidence, mais une construction. La technique peut produire des choses merveilleuses et, dans le même temps, renforcer les stigmatisations et les inégalités. La vérité première de la migration clandestine est la banalisation de la violence et la dévalorisation de la vie humaine. Il suffit de lire les témoignages des migrants pour s’apercevoir que la migration aujourd’hui, ce sont des traumatismes, de la violence, des viols, du racket, de la traite, de la séparation des familles, de l’utilisation de la violence devant les familles, de la torture. Et notre refus de penser des politiques publiques d’accueil et de justice valide cette situation. Il faut se rendre compte dans quel état arrivent les migrants chez nous. Ces êtres sont, pour une grande part, brisés et  » non opérationnels  » pour la société. Du coup, des moyens financiers et humains surréalistes devront être engagés pour intégrer des personnes que l’on a sciemment laissées se faire désintégrer. Cela dépasse même les politiques de l’accueil. Comment pensons-nous nos modèles de justice à l’époque de la globalisation ? Tant qu’on refusera de penser cela politiquement, on sera contraint de  » gérer  » la catastrophe.

Par rapport à la menace terroriste, ne sommes-nous pas entrés dans une normalité où l’idée de l’attentat a été intégrée dans la vie quotidienne ?

La classe politique a acté le terrorisme comme une donnée dont elle ne veut plus interroger les prémices. Certes, nous ne sommes pas intégralement responsables de cette situation. Mais il y a tout de même un décryptage à faire dans notre responsabilité active et dans notre lâcheté par rapport à ce que nous avons laissé faire sur nos territoires. On assiste à une banalisation de l’état d’exception, de la stigmatisation des uns et des autres, de la sécurisation à outrance qui, hélas, ne peut pas empêcher la vérité d’un terrorisme qui a de nouvelles formes, beaucoup plus atomisées, en quelque sorte du  » terrorisme de garage « .

Nos comportements quotidiens en sont-ils modifiés ?

Extérieurement, on ne modifie pas nos comportements. Intérieurement monte tout de même un ressentiment qui se cristallise dans un certain type de votes ou une forme de nihilisme qui fait que l’univers de défiance actuelle n’est pas le même que celui qui prévalait il y a trente ou quarante ans. Il y a une suradaptation très forte à l’inacceptable, à la violence banalisée. On se met en mode  » machinique  » pour encaisser.

Pourquoi un fan accepte-t-il de son idole, star de la chanson comme Johnny Hallyday, ou de football, un comportement qu’il serait le premier à réprouver chez un chef d’entreprise ?

Toutes ces figures ne sont pas assimilables, tout de même. Laissons Johnny, qui renvoie à quelque chose de très franco-français. Prenons Trump. La partie des Américains qui a voté pour lui ne l’a nullement réprouvé. Bien au contraire. Pour celle-ci, Trump incarne la contrexemplarité, la toute- puissance, celui qui ne respecte rien et qui a tout. En somme, l’idéal-type pervers, celui que promeut la rationalité instrumentale de l’hypercapitalisme et qui a le profit comme seule religion. Une figure du succès, ubuesque, mais totalement adaptée, là encore, à la société du spectacle. Quant à la permissivité face au  » talent « , c’est vrai qu’elle existe mais il n’est pas sûr qu’elle soit définitive. Le talent est censé incarner un don individuel, une rareté. On lui pardonne beaucoup s’il donne à partager son  » génie « .

Bio express

1974 Naissance à Paris.

2000 Thèse de doctorat en philosophie, La Métaphysique de l’imagination, à l’université Paris Sorbonne.

2005 Publie Les Pathologies de la démocratie (Fayard).

2009 Commence à exercer en tant que psychanalyste.

2010 Parution de La Fin du courage (Fayard).

2015 Publie Les Irremplaçables (Gallimard).

2017 Professeur associé à l’Ecole nationale supérieure des mines de Paris.

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