© getty images

Guerre Israël-Hamas: une trêve s’impose d’urgence pour éviter une famine à Gaza

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint

La tragédie de la distribution d’aide non maîtrisée et meurtrière pourrait pousser à la conclusion d’un cessez-le-feu. Pas sûr qu’elle ait un autre effet.

Des enfants meurent de malnutrition dans la bande de Gaza. Quinze d’entre eux auraient succombé au déficit d’alimentation et à la déshydratation à l’hôpital Kamal Adwan dans la ville de Gaza à la fin de la semaine passée, a affirmé le ministre palestinien de la Santé, le 3 mars. Cette cause de mortalité est confirmée par des organisations d’aide humanitaire. Pour répondre à cette catastrophe, de plus en plus de pays, dont les Etats-Unis et la Belgique, recourent au largage d’aide par les airs, une solution d’urgence qui n’offre pas les garanties les plus grandes d’acheminement réussi. Dans le même temps, la tragédie du 29 février au cours de laquelle 115 Gazaouis sont morts, à la suite de tirs de l’armée israélienne et de bousculades, dans le nord du territoire palestinien, a mis en lumière l’extrême difficulté de la distribution de l’aide humanitaire dans la situation de guerre et de chaos que connaît Gaza. Les Etats, les instances onusiennes et les organisations non gouvernementales s’accordent donc pour estimer que seule une trêve humanitaire d’une certaine durée permettra d’éviter les conséquences désastreuses d’une famine.

Des ennemis aussi irréductibles soient-ils peuvent trouver un intérêt commun à coopérer.

Des négociations sont engagées depuis plusieurs semaines au Qatar, en France et en Egypte pour forger un cessez-le-feu avant le début du jeûne musulman du ramadan, le lundi 11 mars. Celui-ci permettrait, sur une première période de six semaines, un envoi plus massif d’assistance humanitaire, la libération de quarante otages détenus par le Hamas, et leur échange contre quatre cents détenus palestiniens des prisons israéliennes.

Pas d’impact sur l’objectif de guerre

On pourrait penser que le drame du 29 février, pour lequel la responsabilité d’Israël est engagée, serait de nature à entraver la conclusion de ce cessez-le feu. Ce n’est pas l’avis du géopolitologue Frédéric Encel. «La première trêve humanitaire en novembre dernier est intervenue juste après que des coûts humains extrêmement élevés ont été infligés aux Palestiniens et après qu’un attentat du Hamas a frappé Jérusalem. Dans la guerre, tout le monde continue à discuter. Ce n’est pas forcément du cynisme. A un moment M sur un théâtre d’opération T, des ennemis aussi irréductibles soient-ils peuvent trouver un intérêt commun à coopérer. La tragédie du 29 février ne doit pas nécessairement nous rendre plus pessimistes sur la conclusion d’un accord», explique l’auteur de l’Atlas géopolitique d’Israël (Autrement, 2023).

Au vu des réactions de certains gouvernements occidentaux à la tragédie du 29 février mettant en cause Israël, on pourrait également imaginer qu’elle fasse office de «game changer» dans le conflit. «Les pressions sur le gouvernement Netanyahou pour l’acceptation de la trêve s’accroîtront, juge Frédéric Encel. Cependant, si les exigences du Hamas augmentent parallèlement, cela ne marchera pas. Si ces exigences sont acceptables (NDLR: ce qui ne semblait pas être le cas en début de semaine, le Hamas réclamant le retrait de Tsahal de la bande de Gaza), même si Benjamin Netanyahou les trouvent trop sévères, là oui, certaines chancelleries pourraient lui “tordre le bras”. Mais cela vaut pour la dimension humanitaire de la guerre qui, dans l’entendement israélien, n’est pas primordiale. Pour Israël, la dimension politique prime. En aucun cas, le gouvernement n’acceptera un vrai cessez-le-feu qui marquerait la fin des hostilités. Les Israéliens sont d’une détermination qu’on a du mal à comprendre en Europe. De plus, la résolution du président américain Joe Biden à continuer à soutenir les Israéliens dans la non-imposition d’un cessez-le-feu est très forte.»

Le largage d’aide alimentaire par les airs, une action d’urgence qui ne peut pas remplacer un acheminement par la route.
Le largage d’aide alimentaire par les airs, une action d’urgence qui ne peut pas remplacer un acheminement par la route. © getty images

Détruire le Hamas avant tout

L’hypothèse d’une trêve contre la libération d’otages reste donc plausible. Au-delà de l’intérêt direct qu’il y trouverait, le gouvernement israélien pourrait aussi estimer qu’améliorer la situation alimentaire des civils est de nature à servir ses objectifs militaires dans le sens où cela éviterait de confronter l’armée à une multiplication d’émeutes de la faim devenant de plus en plus incontrôlables. «Les Israéliens ont pour but de guerre affiché la destruction militaire du Hamas. Je pense qu’ils iront jusqu’au bout. A partir du moment où là est leur variable primordiale de prise de décision, le reste, notamment le sort des civils palestiniens, est par définition secondaire, nuance Frédéric Encel. Ce n’est pas nul, mais c’est secondaire. Après la nature “progromiste” du massacre du 7 octobre, les Israéliens sont enragés, même s’ils détestent le gouvernement en fonction à cette date qu’ils tiennent pour responsable de la catastrophe, et même s’ils sont très défiants à l’égard de Benjamin Netanyahou. La population, l’état-major de l’armée, qui doit nécessairement se réapproprier une crédibilité dissuasive, et le gouvernement, tout le monde est au diapason pour écraser militairement le Hamas. C’est encore mieux, bien sûr, si l’armée peut se comporter de façon à ce que beaucoup plus d’habitants de Gaza puissent vivre mieux. Mais ce n’est pas la priorité.»

En vertu de cet implacable constat, l’offensive terrestre promise par le gouvernement de Benjamin Netanyahou à Rafah aura donc bien lieu, selon Frédéric Encel. «Pas sous la forme de bombardements aériens comme ce fut le cas pendant les premières semaines de l’offensive israélienne dans la bande de Gaza, parce que la frontière égyptienne est dans Rafah et que les accords de paix de Camp David sont trop précieux pour tout le monde. Ça, c’est impossible. Les Américains mettront leur veto. La nature de l’offensive sera donc différente. Les Israéliens seront obligés d’y aller “à la baïonnette”. Mais elle aura lieu.»

L’image écornée de Tsahal dans la guerre

Le massacre du 7 octobre et le traumatisme qu’il a provoqué ont transformé la société et l’armée israéliennes. Les bombardements indiscriminés, les pertes civiles (femmes et enfants constituent deux tiers des victimes dénombrées), la dégradation de la situation alimentaire, les bavures… provoquent peu le débat au sein de la population israélienne majoritairement tendue vers l’objectif de venger ses morts en éradiquant le Hamas. Face à cet enjeu, l’altération de l’image de l’armée vantée jadis comme «la plus morale au monde» pèse de peu de poids. Frédéric Encel y voit «une normalisation de l’armée israélienne dans la perception qu’on en a, y compris en Occident, après une série d’opérations». «Son image n’a-t-elle pas déjà été entachée, en 1982, au Liban? En 1987 et dans les années qui ont suivi avec la première intifada? A partir de fin 2000 avec la deuxième intifada? Mais rien n’est absolu et tout est relatif, et notamment en temps de guerre. On peut, par exemple, se demander comment se serait comportée l’armée russe à Gaza après le 7 octobre?», interroge le géopolitologue.

La référence n’est sans doute pas la plus opportune pour un Etat qui se targue d’être la seule démocratie de la région. «On peut parler d’une forme de brutalisation de Tsahal au regard de la nature “pogromiste” du massacre du 7 octobre, qui a concerné beaucoup de jeunes militaires, et sans doute aussi du fait de l’intégration de jeunes recrues moins expérimentées, si tant est que l’expérience puisse permettre d’éviter des exactions, reconnaît Frédéric Encel. J’ajouterais une troisième hypothèse, celle de la droitisation religieuse d’une partie de l’opinion publique et donc, mécaniquement, d’une partie de l’armée, puisque Tsahal est l’armée du peuple.» Une droitisation qui n’est sans doute pas étrangère, non plus, à la conduite, très radicale, de la guerre par les dirigeants israéliens.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Contenu partenaire