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Six mois de guerre en Ukraine: « La population russe est habituée aux difficultés »

Thierry Denoël
Thierry Denoël Journaliste au Vif

L’économie russe résistera-t-elle à la guerre menée en Ukraine et aux sanctions occidentales ? Les deux principaux écueils pour Moscou sont l’inflation, qui mine le pouvoir d’achat, et la pénurie de produits intermédiaires, qui paralyse l’industrie, selon Julien Vercueil, économiste et spécialiste de la Russie (1), professeur à l’Inalco à Paris .

Poutine a-t-il envisagé et préparé la guerre énergétique et alimentaire conséquente à l’invasion en Ukraine ?

On surinterprète fréquemment le degré de préparation des autorités russes aux conséquences économiques de la guerre d’invasion en Ukraine. En 2014, l’annexion de la Crimée n’était pas préméditée. Elle a été le produit d’une analyse à chaud d’une situation qui échappait totalement au pouvoir russe du fait du rejet par la population ukrainienne du régime pro-russe de l’époque et de l’opportunité que constituait politiquement le retour de la Crimée dans le giron russe. En revanche, l’invasion militaire de l’Ukraine a été préparée, même si elle s’est soldée militairement par une série d’échecs. Mais il ne faut pas en déduire que toutes ses conséquences avaient été anticipées. La panique qui s’est emparée du système financier russe au lendemain du lancement des troupes en Ukraine en est la démonstration. Le rouble a bien failli être emporté par la guerre et les sanctions occidentales qui en ont découlé. A ce jour, on estime que la guerre aura coûté dix points de PIB en 2022 à la Russie, ce qui est considérable, sans compter les conséquences à moyen et long termes de sa coupure commerciale, financière et technologique avec les pays occidentaux, qui pourraient durer plusieurs années.

La Russie ne compte-t-elle pas sur les ressources de l’Ukraine à terme ?

L’apport des ressources de l’Ukraine, surtout dans la configuration actuelle de la guerre, est négligeable. L’Ukraine est certes une économie riche de potentiels, mais c’est surtout un pays qui se relève à peine de plusieurs décennies de faiblesse institutionnelle et d’incurie politique de divers ordres qui ont transformé l’une des républiques les plus riches de l’ancienne Union soviétique en une économie singulièrement faible et vulnérable, en particulier d’un point de vue financier. En plus de ses conséquences humaines épouvantables, la guerre a d’ores et déjà provoqué des destructions matérielles massives et une chute très profonde de la production. L’objectif actuel de l’armée russe est d’infliger par ses bombardements et son blocus le maximum de dommages à l’économie ukrainienne. Les territoires qui sont sous contrôle russe ont été largement détruits, surtout ceux qui n’étaient pas sous contrôle des séparatistes avant la guerre. En comparaison, les rapines de guerre – confiscation et revente de la production agricole et, dans une moindre mesure, industrielle – sont minimes. Si les visées de la guerre étaient économiques, elles ont manqué leur objectif, jusqu’ici. 

Une récente étude de l’Université de Yale pointe l’état « particulièrement mauvais » de l’économie russe. Cela montre-t-il que les sanctions occidentales portent leur fruit ?

L’analyse de l’Université de Yale, qui propose une synthèse très utile, reprend des données et observations que l’on peut retrouver dans les sources russes (banque centrale, presse, institut national des statistiques Rosstat, analyses de centres de recherche russes sur l’économie, enquêtes journalistiques, etc.). En particulier, les conséquences à long terme de la trajectoire souhaitée par le pouvoir actuel – coupure des liens technologiques et scientifiques avec les pays occidentaux, emprise de l’Etat sur une part croissante de l’économie dans un logique d’isolationnisme et de surveillance accrue – sont néfastes pour le développement structurel de l’économie russe. Leurs effets se feront sentir de manière croissante à moyen et long terme si cette trajectoire est maintenue dans la durée. Toutefois, certaines des conclusions de l’étude tirées à partir de cet impressionnant travail collectif me paraissent un peu rapides. Elles pointent à juste titre les ressorts de la propagande russe, qui filtre les informations à destination de la population russe et sait depuis longtemps se servir de la liberté d’expression des démocraties occidentales pour faire de l’influence et de la désinformation à son profit. Mais ces conclusions ont tendance à sous-estimer les capacités de résistance de l’économie russe en situation de crise.

Qu’est-ce qui menace le plus l’économie russe ?

Les deux principales difficultés qui frappent à court et moyen terme l’économie russe sont l’inflation et la désorganisation des approvisionnements. L’inflation touche la demande des ménages, dont le pouvoir d’achat est entamé et qui ne bénéficie pas pour l’instant de programmes de soutien à la hauteur des enjeux. Certes, la population russe est habituée aux difficultés, mais elle est aussi très consciente du peu de cas qui est fait par l’entourage de Poutine de son niveau et de ses conditions de vie, la priorité ayant été donnée de longue date aux objectifs de stabilité, de souveraineté et de puissance. Le deuxième problème touche l’offre, qui se trouve dans certains cas presque paralysée par le manque de produits intermédiaires et de composants. C’est par exemple le cas de l’industrie automobile, mais certaines observations font état aussi de pénuries dans le complexe militaro-industriel, pourtant prioritaire en ce moment. La combinaison d’une crise de demande et d’une crise d’offre explique la chute actuelle du PIB.

Moscou a déjà réduit considérablement sa fourniture en hydrocarbures à nombres de pays européens (Pologne, Bulgarie, Finlande, France, Italie, Allemagne…). Est-ce tenable pour les recettes russes ? Poutine peut-il compter sur des partenaires comme l’Inde pour compenser ?

Le budget russe se trouve actuellement face à un risque de crise des ciseaux. D’un côté, les dépenses ont augmenté, particulièrement dans le domaine militaire, dont les dépenses ont au moins doublé en roubles constants dans le contexte de guerre en Ukraine. D’un autre côté, en situation de crise économique, les recettes dépendent plus que jamais du maintien des prix des hydrocarbures à leur niveau exceptionnel du début d’année et de la poursuite de la capacité d’exporter largement aux pays occidentaux. L’Inde a profité d’opportunités d’accéder à du pétrole à un prix relativement bas et continuera de le faire à l’avenir, si la Russie parvient à faire accepter aux pays de l’OPEP+  qu’elle peut continuer de jouer une sorte de rôle de passager clandestin en pratiquant des rabais par rapport aux prix mondiaux. L’Inde a certes considérablement augmenté ses achats de pétrole russe par rapport aux années précédentes, mais sa part reste modeste dans les exportations russes. La Chine joue également un rôle dans le soutien à la rente pétrolière de la Russie en augmentant ses achats de pétrole.  

Que ce soit pour les hydrocarbures et les céréales, l’UE s’est-elle montrée trop naïve par rapport à sa dépendance à la Russie ?

Il est évident que l’empressement de l’Allemagne à consolider ses liens avec Gazprom depuis la fin des années 2000 – Nordstream 1 puis Nordstream 2, ouverture du capital de certaines sociétés gazières allemandes à Gazprom, etc. – pose question à beaucoup d’observateurs aujourd’hui. C’est pourtant une vieille question, qui est débattue par les économistes économistes depuis le milieu des années 2000, lorsque la Russie et l’Ukraine, puis la Russie et le Bélarus se sont violemment opposées sur le terrain des livraisons de gaz par Gazprom. En ce qui concerne l’Allemagne, ces choix ne relèvent pas que de la naïveté : des intérêts privés étaient aussi en jeu, et Gazprom a toujours su en jouer pour diviser l’Europe. En ce qui concerne l’indépendance alimentaire, il ne faut pas déformer la réalité. La politique agricole commune européenne (PAC), qui a eu pour objectif de soutenir les revenus et la production agricoles dans la CEE puis dans l’UE, date de 1962. Elle a contribué à la puissance agricole de l’Union Européenne en dépit de toutes les attaques dont elle a été l’objet par les thuriféraires du marché qui considéraient qu’il fallait laisser le reste du monde nourrir les Européens. Cette vision était portée par des pays agricoles hors Europe (Etats-Unis, Australie, Amérique latine par exemple) à l’OMC, mais aussi en interne par de nombreux partis européens. Sans la PAC et sans les impôts consentis par les citoyens européens pour la financer, l’UE serait beaucoup plus dépendante du reste du monde en matière alimentaire qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Quel est le calcul de Poutine au niveau agricole dans ce conflit ?

Conjoncturellement, on voit bien que la Russie n’a pas intérêt à apparaître comme une puissance agricole qui utilise la dépendance alimentaire des pays en développement à des fins géopolitiques et politiques propres. C’est l’une des raisons de l’accord sur la sortie des stocks de grains d’Ukraine par la mer en dépit du blocus maritime imposé par la Russie en Mer Noire. Compte tenu des possibilités de substitution à moyen terme, l’instrumentalisation politique de sa position conjoncturelle de monopole dans certains secteurs ne sert pas la Russie. 

(1) A lire : « Economie politique de la Russie, 1908-2018 », Julien Vercueil, Seuil éd.

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