© Antonin Weber

Lou Boland, artiste atypique: «Je ne dirais pas que j’ai des pouvoirs»

Dès l’enfance, Lou Boland a su qu’il voulait devenir pianiste. Un single, un CD et une demi-finale de The Voice plus tard, le Bruxellois, atteint d’un syndrome de Morsier qui le prive de la vue et de l’odorat, vit désormais de son art.

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La tondeuse taille en sol, l’alarme de la maison de campagne résonne en la majeur et David pleure en sol et en mi dans la cour de récré. Ce genre d’analyses a de quoi déboussoler, surtout quand elles sortent de la bouche d’un enfant. Elles viennent pourtant naturellement à l’esprit de Lou Boland, et ce, dès le plus jeune âge. «Je ne dirais pas que j’ai des pouvoirs. Je suis un mec normal», nuance le jeune homme de 23 ans, bien qu’il fasse partie du groupe très fermé des quelques centaines de Belges à avoir l’oreille absolue.

Cette aptitude à identifier une note sans référence préalable serait entre autres liée à l’activité plus intense de certaines régions du cerveau, notamment celle qui gère la mémoire associative. Elle serait aussi le résultat d’un apprentissage musical précoce. Il est vrai qu’à 6 ans, Lou s’était déjà essayé au xylophone, au kalimba, au djembé, à la guitare et au synthé, sur lequel placer les doigts comme un pro et sans l’aide d’un professeur ne lui prit que dix-huit mois. Dès ce moment, il parvient à rejouer tout ce qu’il entend. Sans partition. «Encore aujourd’hui, j’éprouve la même sensation à chaque fois: du kif! La musique a toujours été comme une évidence. Mes parents ont senti cet attrait donc ils ont voulu m’y immerger pour que je ne meure pas con (rires).»

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Quand le Boitsfortois résume sa jeunesse, c’est «manger, dormir et faire de la musique». Partout où il va avec sa famille, chez des amis ou en vacances, il faut qu’il emporte son clavier, sous peine de crise de panique. Quand c’est impossible, comme lors d’un voyage en Corse il y a quelques années, Lou finit par s’éclater avec un instrument trouvé sur place, dans ce cas-ci un clavecin entreposé dans une chambre d’hôte. A la maison, il baigne en permanence dans un environnement mélodieux, rythmé par les émissions radio ou les CD de ses parents. «J’ai des souvenirs assez précis de mes premiers contacts avec la musique: je pense qu’à 9 mois, je fredonnais Baby Alone in Babylone, de Jane Birkin. Très vite, j’ai adoré la face romantique de Serge Gainsbourg. Puis je me suis fait à son côté provocateur, direct, « vulgaire ».»

A mesure que l’âge lui permet de le comprendre, Lou apprécie aussi l’humour trivial de Brassens et de Brel, lui qui reproche à la société de manquer considérablement de dérision et d’ouverture. «Le politiquement correct me pèse: faire un câlin à une fille en public, c’est risquer d’être considéré comme un agresseur sexuel… A l’école, j’ai eu pas mal de problèmes avec des professeurs qui me reprochaient ce comportement alors que, pour moi qui suis aveugle, le contact physique est fondamental: j’ai besoin du toucher.»

Le groupie et le pianiste

Lou est atteint du syndrome de Morsier, une malformation congénitale qui concernerait un enfant sur dix mille. L’ absence de cloison entre les deux hémisphères de son cerveau a provoqué une atrophie du nerf optique, entraînant la cécité, ainsi qu’une anosmie, une forme d’autisme et une insuffisance hormonale qui l’a longtemps contraint à prendre des hormones de croissance. Aujourd’hui encore, il suit un traitement médicamenteux. «Mon hémisphère droit est fort développé, je suis donc beaucoup dans l’émotionnel et le récréatif. A l’inverse, je manque parfois de rationalité, régie par l’hémisphère gauche. Quand j’étais enfant, je ne mettais pas de frein à mes émotions: je pouvais entrer dans une rage folle, prendre très vite peur ou me marrer pendant trois heures après avoir entendu une blague. Et puis, j’avais énormément besoin d’être rassuré, je voulais avoir la certitude que tout allait bien autour de moi.»

Une stabilité qu’il ne trouve pas à l’école pour aveugles où ses parents l’inscrivent dès les primaires. Lou y vit une période compliquée, perturbé par un certain élitisme en cours qui l’oblige à apprendre le braille avec sa mère et à comprendre par lui-même l’usage de la canne. «Il y avait là un manque total de compétences sur le plan de la prise en charge du handicap mental, pourtant présent. Au-delà de la maltraitance psychologique de certains profs, il y avait aussi des profiteurs que je croyais être mes amis, mais qui me laissaient tomber dès que l’on se faisait pincer après une connerie.»

A 18 ans, le Bruxellois est déscolarisé et ses parents mettent en place un enseignement à domicile. Lou a de toute façon déjà trouvé sa voie depuis longtemps: il sera musicien. Il ne peut en être autrement quand on s’est offert à 10 ans une session de 35 minutes avec Maurane, durant laquelle on a enchaîné dix-huit titres sans s’arrêter, laissant la chanteuse improviser. Mais le véritable déclic intervient plus tard, lorsqu’il rencontre le pianiste de jazz Charles Loos. En pleine répétition pour leur représentation en duo au Théâtre 140, le jeune musicien choisit deux morceaux du répertoire du jazzman, dont Eau pétillante. Lorsque Loos lui demande en quel ton il veut le jouer, le jeune homme lui répond «en si bémol mineur», suscitant un sourire en coin chez le pianiste. Puis Lou s’exécute et transpose le titre en direct. Loos en reste pantois: «Ça, ça représente quatre heures de boulot pour moi», souffle le jazzman. «C’est grâce à cette expérience au 140 que j’ai compris que j’aimais jouer en groupe et communier avec le public, reprend Lou. Au tout début, pourtant, quand les gens criaient trop, je me bouchais les oreilles tellement j’étais impressionné. Aujourd’hui, j’adore chauffer une salle.»

© Antonin Weber

Motivé, l’ado passe ensuite de longs moments dans son studio pour revisiter des chansons connues et, surtout, composer les siennes. Après l’immense succès sur le Net de son titre Je m’appelle Lou, en 2012, il donne ses premiers concerts en solo cinq ans plus tard puis sort un album, Je vous kiffe, en 2019. En parallèle, il prend part aux émissions télévisées La France a un incroyable talent, en 2017, et The Voice Belgique, édition 2021, où il se hisse dans les deux cas en demi-finale. «Ça participe à la construction d’une carrière. Je n’ éprouve jamais autant de plaisir qu’en concert, mais grâce à ces deux aventures, j’ai gagné en expérience – même si je n’ai pas eu le trac – et en notoriété.»

La route de l’ autonomie

A ce jour, il n’existe pas d’étude scientifique établissant clairement un lien entre cécité et don pour la musique. Pas plus que pour les porteurs du syndrome de Morsier. Pourtant, ils semblent disposer d’une formidable aisance dans l’exercice du quatrième art. «En 2019, un gamin atteint du même mal que Lou a gagné America’s Got Talent: ils sont six ou sept dans le monde à mener une petite carrière de musicien professionnel et ils jouent pratiquement tous du piano», remarque Luc Boland, père de l’artiste. Tantôt manager, tantôt porte-parole du fiston, le sexagénaire souligne l’influence de sa maladie sur son parcours. Sur son don, avant tout, mais sur la difficulté à percer dans le milieu musical, aussi. «Je sens une certaine réticence: l’atypisme de Lou rend frileux les tourneurs, les maisons de disques et les impresarios. Ils nous remballent. Poliment, mais ils nous remballent. Faute de place, ou car c’est plus facile de promouvoir une jolie blonde, certes talentueuse, qu’une personne souffrant de handicap.»

Même si Lou a appris à gérer et à accepter la nouveauté et les changements de programme, il n’est pas pour autant prêt, physiquement, à supporter un rythme de carrière qui lui ferait enchaîner trois cents concerts par an et ça, «ça n’est pas « bankable »», conclut le papa. Qu’importe, le jeune Bruxellois continue de faire au quotidien ce qu’il fait de mieux: interpréter, transmettre ses émotions à travers ses chansons, partager certains éléments de sa vie privée, comme dans Mes gros mots, où il évoque la hantise de l’interdiction des jurons qui l’a longtemps poursuivi. Il dévoile aussi son monde imaginaire, «celui de la déconne», assure-t-il. «J’ai toujours aimé les contes de Marlène Jobert qui m’ont fait flasher sur la façon dont les gens pouvaient prendre des voix pas possibles. Je me suis notamment inventé mon propre univers, celui des Kirkailles, une contrée imaginaire avec une langue, des jurons et des dizaines de personnages aux voix très spéciales.»

Aujourd’hui encore, le musicien vit chez ses parents mais travaille avec une ergothérapeute pour gagner toujours davantage en autonomie. Il apprend à dresser la table et à cuisiner – «J’ai fait mon premier spaghetti bolo il y a quelques semaines» – ou, progressivement, à se déplacer en ville. Depuis peu, il est capable de prendre le taxi seul pour aller voir ses amis et sortir du cocon familial. «J’aime la confiance que mon père a désormais en moi. Il ne panique plus, il n’a plus peur pour mon avenir comme cela a pu être le cas par le passé.» Plus jeune, Lou ne percevait pourtant pas l’utilité d’être indépendant ; il a limité ses efforts jusqu’au jour où il a compris que cette autonomie allait déterminer les frontières de sa liberté, notamment par rapport à ses parents. «Je veux malgré tout conserver la complicité que l’on a depuis ma naissance. Quand mon père a appris que j’avais un handicap, son cœur a dû crier: « Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? » Mais il s’est battu avec ma mère pour m’accompagner au mieux. Si j’en suis là, c’est grâce à eux.»

Son mantra

«Je préfère l’espoir à la crainte.»

Dates clés

2008 «Ma première télévision, à l’âge de 10 ans, et mes premiers contacts avec Maurane.»

2011 «La rencontre avec Christophe Maé, dont j’étais fan.»

2013 «Mon premier concert (sold-out): La Jam de Lou, au Théâtre 140.»

2016 «L’invitation et la discussion avec le groupe Archive à l’Ancienne Belgique, à la suite d’une reprise de leur morceau Shiver que j’avais diffusée.»

2017 «Je remporte le concours Proximus aux Francofolies de Spa.»

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