© Anthony Dehez

Portrait d’Euphrasie Mbamba: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra

Après avoir joué avec les fèves de cacao de son grand-père durant son enfance, Euphrasie Mbamba a voulu les transformer en chocolat. Elle a créé Sigoji, pour proposer un produit éthique et de qualité.

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Le songo est un jeu traditionnel d’Afrique centrale, constitué de deux rangées de sept trous. Chacun à leur tour, deux joueurs font transiter des pions à travers le plateau dans le but d’en amasser plus que l’adversaire. Euphrasie Mbamba n’est encore qu’une petite fille de 10 ans lorsque le songo anime les longs après-midi passés à Bafia, son village, au centre du Cameroun. Elle creuse les cases dans la terre et en guise de pions, utilise des fèves. Des fèves de cacao issues des plantations de son grand-père, chez qui elle vit en attendant d’avoir l’âge de rejoindre sa maman, employée en Belgique. «Je n’avais pas de jouets, donc j’ai toujours considéré les fèves comme mes amies», sourit celle qui, à l’époque, n’est jamais très loin lorsqu’il s’agit de récolter les graines des cacaoyers familiaux. De novembre à décembre puis de février à avril, à chaque fois pendant une dizaine de jours, elle aide à couper les cabosses, à récolter les fèves et à les stocker dans des seaux. «J’adorais être avec mon grand-père et mes cousins: il y avait de la vie, on discutait, on suçait la chair des fèves, on pique-niquait, c’était la fête. Parfois, il arrivait que mon grand-père aille donner un coup de main ailleurs et nous laisse seuls dans ses plantations. On n’aimait pas du tout ça: on avait peur et on se dépêchait de récolter les cacaoyers en les entassant n’importe comment… donc, nous étions obligés de recommencer le lendemain.»

Mon déménagement dans le village de Schaltin. J’étais un peu comme le chanteur Kamini à Marly-Gomont: j’étais coupée de tout et je ne parlais pas wallon. Aujourd’hui, je suis une vraie Schaltinoise

sa plus grosse claque

L’aïeul d’Euphrasie est un commerçant. Forcément, dès que les récoltes sont suffisantes, il part les vendre ou les échanger contre d’autres denrées. «A chaque fois, j’avais l’impression qu’il m’enlevait mes amies. De toute mon enfance, je n’ai jamais su ce qu’elles devenaient.» Ce n’est pas un hasard si une trentaine d’années plus tard, la Camerounaise crée Sigoji, une chocolaterie artisanale qui utilise, entre autres, les fèves des terres familiales léguées par son grand-père. «Elles étaient à l’abandon, mais j’étais consciente de leurs richesses. Au lieu d’aider ma famille en envoyant de l’argent, j’ai proposé à mes cousins de relancer les plantations et je me suis formée au métier de chocolatière pour travailler notre propre matière première.» A l’époque, la méthode du «bean-to-bar», littéralement «de la fève à la tablette», qui consiste à produire le chocolat de A à Z, est encore peu répandue. Rares sont ceux, d’ailleurs, qui croient au projet d’Euphrasie: la matière est trop compliquée à transporter et à transformer, et, surtout, trop chère. «Modifier une tradition fortement enracinée – « On a toujours fait le chocolat belge comme ça » – n’est pas évident. Il a fallu réfléchir à la façon de mettre en avant la qualité et l’aspect équitable de ce chocolat pour faire accepter le changement.» Pas vraiment une sinécure pour celle qui avait déjà émis le souhait de devenir chocolatière plus tôt dans sa vie, sans succès.

Prendre langues

Adolescente, Euphrasie rejoint sa mère en Belgique pour terminer ses études secondaires à l’athénée royal de Woluwe-Saint-Lambert. Une période rendue compliquée par l’adaptation au froid hivernal et à ces gens qui «ne se disent pas bonjour et qui marchent très vite en ville». En tombant sur une émission télé dédiée à la fabrication des tablettes de chocolat, une envie folle de s’y essayer la prend. Sa maman l’en dissuade: ce n’est pas sa place… «Une femme noire pour un métier typiquement masculin? On était trop loin du cliché de la femme qui cuisine à la maison et de l’homme dans les grands restaurants. Je sais aujourd’hui que ça n’a aucun sens, mais avec le recul, je pense que mon parcours atypique, loin des écoles hôtelières, m’a permis d’échapper à cette discrimination.» Tout juste majeure, la native de Bafia hésite pourtant encore entre des études de journaliste ou d’avocate, puis opte finalement pour la traduction.

Rien n’est possible sans passion

son mantra

Diplômée, elle parle couramment l’anglais, l’allemand et le néerlandais, ce qui lui permet d’intégrer l’Organisation de l’unité africaine (OUA) puis la Commission européenne. Elle y exerce surtout le chuchotage auprès de ministres et d’ambassadeurs à qui elle traduit en direct les propos d’une assemblée. «Ça me plaisait de vivre dans un milieu cosmopolite. Je ne me sentais pas différente des autres, contrairement à ce que j’ai vécu par la suite à mon arrivée en Wallonie, où je m’estimais à part parce que je ne voyais pas beaucoup de gens comme moi.» Son déménagement dans la partie sud du pays se fait en accord avec son époux, Richard. Lui n’aime pas la vie à Bruxelles, à laquelle il préfère celle de Schaltin, à quelques encablures de Ciney. Elle devient navetteuse, car elle aime son boulot et suit en plus des cours de management à l’Ichec. «C’était très fatigant, d’autant que le train de 7 h 01 était toujours supprimé ; j’arrivais constamment en retard au boulot.» Malgré un salaire confortable, Euphrasie jette rapidement l’éponge et accepte un job de prof de langues à l’institut Sainte-Begge, à Andenne. Où la sauce ne prend pas vraiment. «J’avais en face de moi des enfants qui estimaient ne pas avoir besoin de l’anglais pour leur future carrière. Et moi, je manquais sans doute de pédagogie…»

© Anthony Dehez

Chocolat éthique

De pédagogie, peut-être, mais certainement pas de passion pour le chocolat. Après s’être mise d’accord avec ses cousins pour relancer la récolte des fèves dans les plantations familiales au Cameroun, la jeune femme entame une formation de chocolatière en horaire décalé au Cefor, à Namur, tout en continuant son job de prof. Problème: les choses n’avancent pas assez vite à son goût. Sans parler du fait que ses formateurs lui apprennent à travailler directement avec des pépites, et non avec les fèves. «C’était de la confiserie, ça ne m’intéressait pas.» Elle opte finalement pour des cours particuliers, qu’elle suit de nouveau en soirée au sein d’une grande enseigne. Euphrasie veut faire du chocolat, mais pas n’importe comment. Elle tient notamment à ce que ses plantations servent d’exemple pour aller vers une rémunération équitable et une meilleure formation.

La linguiste contacte un oncle ingénieur agronome, tout juste retraité, pour l’aider à mettre en place un cahier des charges reprenant les bonnes méthodes de traçabilité, de récolte et de fermentation afin d’obtenir une fève de qualité. Une façon de la distinguer de la «fève de masse», celle des industriels qui ne s’enquièrent guère de son excellence puisqu’ils la mélangent de toute façon à des procédés chimiques. «Aveuglé par ces méthodes, et sachant que le cacao camerounais a toujours été mal coté, le cacaoculteur ne se rend pas compte qu’une bonne fève peut lui procurer un meilleur revenu.» Avec Sigoji, la torréfaction et la transformation ont lieu en Belgique mais la récolte, la fermentation, le séchage et le stockage dans des sacs de jute se font au Cameroun. La chocolatière entend en effet jouer un rôle dans le développement économique des campagnes, de plus en plus abandonnées au profit des deux villes principales du pays, Yaoundé et Douala.

Dire adieu à un salaire confortable pour me lancer dans le projet Sigoji

son plus gros risque

«Pour attirer les jeunes dans les plantations, il fallait leur montrer la carotte. C’est ce que l’on a fait, en leur prouvant que l’on pouvait avoir un meilleur niveau de vie en cultivant du cacao en « province » plutôt qu’en vendant des bouteilles d’eau ou des cartes de gsm asiatiques à la capitale.» En 2014, une fois formée et convaincue par le business plan, l’artisane ouvre un magasin au bout de son jardin. «J’ai juste suivi mon cœur et ma passion, je n’ai jamais pensé aux difficultés. Il n’y avait pas grand-chose dans le village, ouvrir un commerce en plus ne pouvait être que bénéfique. Je pense d’ailleurs que les Schaltinois ont rapidement été fiers de pouvoir offrir un produit de chez eux quand ils étaient invités quelque part.»

Le succès est rapidement au rendez-vous: Euphrasie remporte des médailles au Salon du chocolat de Bruxelles en 2016, elle est sacrée Meilleure artisane de l’année 2017 par La Vitrine de l’artisan puis est élue Meilleure chocolatière wallonne en 2019 par le guide gastronomique Gault & Millau. Au fil du temps, Sigoji grandit et… se dédouble. D’abord à Ciney, puis à Rochefort, où l’actuelle maman de deux garçons teste toujours de nouvelles créations. Tantôt de son invention, tantôt suggérées par des amis ou des clients qui lui apportent du poivre ou de l’alcool qu’ils l’imaginent marier au chocolat. Elle s’associe avec des producteurs locaux, aussi, notamment pour utiliser des spéculoos et du rhum de Dinant. «On a la chance d’exercer un métier qui nous oblige à toujours penser: qu’est-ce que je fais à la fête des pères, à la Saint-Valentin…? La quête constante d’innovation, c’est notre moteur. Si ça marche, on garde. Sinon, on cherche autre chose. Il y a de toute façon quelques classiques qui fonctionnent.»

Dates clés
·         2013 «La naissance de mon premier fils, Siméo. J’en ai aujourd’hui un deuxième, Hugo.»
·         2017 «Je gagne le concours de Meilleur artisan, la première grosse reconnaissance, qui plus est d’un ensemble d’acteurs de secteurs différents.»
·         2018 «Je rejoins les Chocolatiers engagés, un club d’artisans qui entend changer les règles du commerce international de cacao.»
·         2019 «J’ouvre l’atelier et un deuxième magasin à Rochefort. Aujourd’hui, mon équipe est constituée de huit personnes.»
·         2022 «La situation des femmes en gastronomie évolue, mais pas aussi bien qu’on le voudrait. Je suis heureuse d’être parmi les premières chocolatières noires, mais j’espère que d’autres suivront.»
 

Huit ans après les débuts, Euphrasie a encore la même sensation quand elle rentre dans son atelier et qu’elle ouvre un sac de fèves. L’odeur du Cameroun y est tellement forte qu’elle lui donne l’envie de plonger la tête à l’intérieur. «Tous les souvenirs remontent et j’aime ça: c’est un peu mon fil conducteur.» Celui qui lui permet de retrouver ses amies. De boucler la boucle.

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