© Antonin Weber

Portrait de Hippolyte Leibovici: sa plus grosse claque, ses plus gros risques, son mantra

Hippolyte Leibovici a deux visages. Celui des festivals et des récompenses, notamment aux Magritte, et l’autre, marqué par les années de harcèlement et une éternelle quête de bonheur. A la clé, un réalisateur passionné et tourmenté.

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Ce soir de février 2022, tout de noir vêtu, du costume aux cheveux, Hippolyte Leibovici reçoit le Magritte du meilleur court métrage documentaire pour Mother’s, une incursion dans le quotidien de quatre drag queens bruxelloises. Au moment de l’annonce, le Saint-Gillois le sait: sensible comme il est, il devrait fondre en larmes. Au lieu de ça, il reste de marbre et intellectualise le fait de ne pas pleurer. «On cherche toujours à justifier ce que l’on fait par une espèce de quête du bonheur, commente-t-il, son chat Elton John sur les genoux, quelques semaines après la cérémonie. Quand j’avais 13 piges, je me disais que je serais heureux le jour où je ferais des films. Puis j’ai fait des films, mais je n’étais pas heureux. J’ai alors pensé que je serais heureux quand je serais fier de mes films. Pareil. Puis j’ai cru que je trouverais le bonheur une fois que mes créations auraient du succès. Mother’s a marché, mais là, je n’étais toujours pas heureux…»

Videur et drag queen

D’aucuns diraient que le réalisateur de 22 ans a pourtant de quoi l’être, lui dont le documentaire, réalisé dans un cadre scolaire, n’avait théoriquement aucune chance d’être présenté à la cérémonie récompensant le cinéma belge. Il a de quoi fanfaronner, lui dont les profs n’ont pas cru en son projet. «L’Insas, c’était un rêve de gosse, mais j’ai été un peu déçu de ce que j’y ai appris. En revanche, ce passage a été déterminant pour la suite de ma carrière puisque c’est là que j’ai réellement commencé à prendre position. C’était une sorte de lutte permanente pour pouvoir faire mes films de la manière dont je l’entendais. A chaque fois qu’on me disait que ça ne marcherait pas, ça me donnait mille fois plus envie de le faire. Jusqu’à présent, ça a plutôt porté ses fruits.»

Après les Magritte, je comprends que relier le bonheur à la réussite est une connerie

Sa plus grosse claque

Dans cet univers artistique assez personnel, le jeune homme accepte de faire des concessions, mais estime tout aussi important de pouvoir s’écouter. Même si, parfois, le résultat final n’est pas celui escompté. Comme avec Vénus, une fiction de 2017 qu’il qualifie de décourageante et dont il se reproche la gestion de son équipe. Le dernier jour de tournage, elle l’emmène pourtant boire un verre au cabaret Mademoiselle, à deux pas de la Grand-Place de Bruxelles. Là, le cinéaste tombe sous le charme des drag queens. «J’y suis retourné les soirs suivants pour boire ma chope, au point de devenir un pilier de comptoir. Je sentais qu’il y avait un film à faire… mais j’ignorais encore lequel.» Un jour, la direction lui annonce qu’elle souhaite embaucher un videur. Hippolyte n’en a ni la carrure ni la formation, mais il accepte, se place devant la porte. Une sacrée expérience. «J’aurais pu mourir à plusieurs reprises, mais ça m’a permis de me rapprocher encore davantage du cabaret.»

Ça va marcher et je vous ferai des fucks de loin quand ça arrivera

son mantra

Au début du confinement, son job est mis entre parenthèses. «Quand la vie a repris, j’avais tellement « désappris » à être en société que, pour moi, ce n’était plus envisageable.» De toute façon, il a eu suffisamment accès aux loges pour cerner les contours du film qu’il veut tourner sur le rôle de la drag mother, cette personne ressource pour chaque nouvelle drag queen. Mademoiselle Boop, Kimi, Loulou Velvet et Maman acceptent d’être filmées à la condition que leur interlocuteur devienne lui-même drag queen. Pas de problème, il s’achète des souliers à talons hauts, une robe et s’offre une petite présence scénique d’un soir. «Le regard sur moi a changé: je me suis même fait draguer alors que ça ne m’arrive jamais. Et puis, je n’aurais pas pu être totalement honnête si je n’avais pas vécu dans la peau d’une drag queen. En docu, on ne peut pas tricher.» En parallèle, le coming out de son frère jumeau bouleverse son processus créatif. Hippolyte ne réalisera pas un film pour lui-même, mais pour son frangin et tous ceux qui ont besoin de s’assumer ou de dévoiler leur homosexualité, ce que certains lui confieront avoir fait à la suite du documentaire. «J’ai compris qu’une œuvre pouvait être utile et, depuis, j’ai envie de faire des films qui rendent les gens heureux.» Alors pourquoi ne pas l’être, lui?

© Antonin Weber

Le cinéma salvateur

Pour se mettre du baume au cœur, face aux photographes, le Magritte en main, Hippolyte aurait pu repenser à ses débuts au cinéma. Ou à sa jeunesse difficile. Ou aux deux, puisqu’ils sont indéfectiblement liés. A Paris, où il est élevé avec son jumeau, il est victime de harcèlement scolaire – physique et moral – de la primaire jusqu’au secondaire. «On m’a jeté des cailloux, on a essayé de me mettre la tête dans les chiottes, on m’a insulté et tabassé… Je n’ai jamais trop compris pourquoi: est-ce que ça venait de moi? Ou des autres? Forcément, je l’ai mal vécu. A l’adolescence, cela m’a amené à avoir des idées noires.» Quand il en parle, ses éducateurs lui disent de faire profil bas. Alors il se tait. A la maison aussi. «Mine de rien, le harcèlement a un peu construit ma personnalité: cette violence et cette haine expliquent peut-être pourquoi j’ai tant de mal avec les relations humaines. Je n’ai jamais eu ce besoin de me constituer un groupe d’amis parce que pour moi, ça a toujours signifié que, potentiellement, je risquais de me faire tabasser.»

A la suite des différents confinements, Hippolyte Leibovici assume aujourd’hui beaucoup plus facilement son côté asocial, et avoue préférer passer du temps dans son appartement avec ses chats, ses scénarios et sa PlayStation plutôt que de s’obliger à sortir dans les bars. Mais à l’époque, il ne peut rien contre ces dix années de vie à se lever tous les matins la peur au ventre. «Je n’avais plus envie d’aller en cours. A 13 ans, par le biais d’un ami, je me suis retrouvé à servir du café sur des plateaux de tournage. Les meilleurs moments de ma vie. Non seulement je ne me faisais pas castagner, mais, en plus, je découvrais le cinéma.» Au sein d’une boîte de production africaine qui lui permet rapidement de se former au renfort image, au casting, au montage… et lui donne l’envie de réaliser son propre film. Il met de l’argent de côté en mangeant tous les midis du riz à un euro dans un resto chinois et, au bout de quelques mois, s’il n’est plus capable d’en avaler le moindre grain, il peut s’acheter une caméra et un micro. «J’ai commencé par filmer la fenêtre de ma chambre, puis j’ai tourné mon premier film, Babel, à 15 ans. On y parlait d’êtres humains qui ne parvenaient pas à communiquer entre eux. C’était mauvais, mais je n’ai jamais été si fier d’accomplir quelque chose. Aujourd’hui, ma motivation consiste à retrouver ce sentiment – qui ne reviendra sans doute jamais.»

Refuser de céder aux consignes d’une boîte de prod. Cela aurait été tellement plus simple de dire ‘oui’ à tout et de faire carrière chez eux.

Son plus gros risque

L’épée de Damoclès

Le réalisateur ne manque décidément pas de fierté, sous les spots du Square, le soir des Magritte. Simplement, il appréhende ce qui l’attend… parce qu’il sait par où il est passé. Plébiscité dès sa sortie en 2019, Mother’s a fait le tour des festivals et s’est retrouvé dans des salles qui ne diffusent pratiquement jamais de courts métrages documentaires. «Le docu n’a reçu aucune critique négative. Je sais que ça n’arrivera plus jamais à l’avenir. Dès la sortie, je me suis donc mis sous pression, je pensais au film suivant, mais je n’ai pas trouvé l’idée pendant des mois. Là, je me suis dit que Mother’s était peut-être un coup de chance, que le reste serait nul.» Aujourd’hui encore, Hippolyte vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Il estime ne pas avoir droit à l’erreur – «je n’ai pas d’issue de secours: je ne sais rien faire d’autre que du cinéma» – mais ne veut pas faire de film «tiède».

Dates clés

2008 «Je sens que je veux raconter des histoires. Je prends des cours de manga, mais je suis vraiment mauvais.»

2012 «Je réalise mon premier film, Babel. Une histoire de communication impossible.»

2020 «Sans les comédies musicales, je ne pense pas que j’aurais aussi bien vécu le confinement.»

2021 «La sortie de Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson. Tout est tellement absurde dans ce film, quel bonheur!»

2022 «Je reviens avec une comédie musicale, Beyond The Sea.»

Après la bataille menée pour réaliser Mother’s comme il l’entendait, il prend conscience qu’il devra justifier ses choix et lutter pour défendre chacun de ses projets. «C’est fatigant et frustrant d’être sans arrêt dans le doute. Si une plus grande confiance était accordée aux auteurs et autrices, je pense que tout le monde se sentirait mieux. Chaque jour, en Belgique, un film meurt parce qu’on ne croit pas au projet. Pourtant, c’est la prise de risque qui fait qu’existent de si belles œuvres.» Alors, lorsque la boîte de production de ses rêves lui fait un appel du pied, en 2019, le cinéaste se dit qu’il pourra prendre ces risques. Son idée? Tourner une comédie musicale dans un cabaret. Son obstacle? Le producteur n’aime pas ce genre de film. Il réécrit alors le scénario de fond en comble, en intégrant les retours et les consignes de sa production. «J’ai traversé une dépression de neuf mois. C’était l’horreur de sentir que le film me filait entre les doigts. J’ai failli céder, juste pour bosser avec cette boîte.» Finalement, sa dernière mouture ne convainquant pas, Hippolyte propose d’en rester là. Deux mois plus tard, il trouve un autre producteur et obtient directement un financement. Le film devrait voir le jour fin 2022. Hippolyte est content. Mais heureux? Après les Magritte, il est rentré chez lui et s’est blotti dans le canapé pendant trois jours, à regarder le plafond. «On rattache automatiquement le bonheur à la réussite, mais c’est une connerie. Ma vie durant, je me demanderai ce qui me rendra heureux dans mon métier. Peut-être que dans cinquante ans, j’aurai compris qu’il s’agit plutôt d’être en paix.»

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