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Portrait de Céline Nieuwenhuys, porte-voix des plus précaires: l’élégance du bulldozer

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif

Elle ne cache pas les maux, elle ne mâche pas ses mots: seul porte-voix du secteur social au sein des groupes d’experts fédéraux mobilisés par la crise du Covid, Céline Nieuwenhuys a dû crier fort pour se faire entendre. Deux ans plus tard, alors que le GEMS sera dissous ce 8 avril, ceux qui avaient des doutes ont cessé de douter: elle a convaincu.

Sur l’écran, où on la devine interviewée chez elle, elle a ses cheveux foncés tirés vers l’arrière, façon enfant sage, et les yeux non cernés. Nous sommes en mars 2020. Le pays vient de glisser sous cloche, en confinement. La pandémie de Covid sévit, annonçant son cortège de dégâts collatéraux. Mars 2022. La voix de Céline Nieuwenhuys n’a pas changé. Peut-être y décèle-t-on un peu plus de hargne. Mais on lui voit des ambitions de cernes sous les yeux. Et ses cheveux ont pris sur eux la grisaille qui a si longtemps teinté nos existences.

Comment s’est déroulée sa vie, durant ces deux ans, sinon dans un tunnel d’urgences, de coups de gueule, de pressions? Le 8 avril, le Gems, le groupe d’experts de stratégie de crise pour le Covid-19, auquel elle participe depuis décembre 2020, sera dissous. Laissant la secrétaire générale de la Fédération des services sociaux essorée. Et transformée: plus consciente que jamais de la précarité galopante, de la réalité des rapports de force, des raisonnements politiques qui la sidèrent. De la logique de l’efficacité qui broie. Et de la vulnérabilité d’un équilibre personnel en plein tsunami. Car c’est bien un tsunami, professionnel, personnel et collectif, qui a chamboulé sa vie il y a deux ans.

Je me prends souvent des murs, parce que je ne vois pas les angles morts. Mais les murs sont passionnants.

On parlait de l’état du monde

Lui fallait-il voir le jour dans une famille qu’elle qualifie d’atypique pour être qui elle est? Sans doute. Céline Nieuwenhuys est née il y a une quarantaine d’années, à Washington DC, dans une famille classique en apparence. Des quatre enfants, elle est la dernière. Les mutations de son diplomate de père décident de leurs lieux de vie. Varsovie puis Genève succèdent à Washington, avant un retour temporaire à Bruxelles. Elle a 8 ans lorsqu’elle débarque dans le quartier Montjoie, à Uccle, et sur les bancs de ses écoles catholiques. Chez elle, on est joyeux, créatif, adepte de la dérision. Sa maman peint, il y a de l’art dans l’air. Un côté décalé, léger, différent. Céline aime la danse et l’esprit scout. Un peu moins les études. Son père, figure d’autorité, a une petite touche théâtrale dont la génération suivante ne fera pas forcément l’économie. « C’est de lui que Céline tient le goût d’avoir une place et de s’imposer », décrypte une de ses proches. A table, on ne parle que de l’état du monde. « A l’époque, se souvient Véronique van der Plancke, amie et collègue, elle a un petit côté irrévérencieux, même si elle est aussi respectueuse. Elle n’est pas vite intimidée. Son totem: Impala, Cool Artaban… Elle a déjà une énergie flamboyante, un rire franc. Et elle prend de la place. De ce milieu familial privilégié, de haut niveau culturel – que certains lui reprochent d’incarner -, Céline Nieuwenhuys a conservé les codes sociaux, même si elle est à l’aise partout.

Rapporter la voix des perdus ne se met pas en chiffres.
Rapporter la voix des perdus ne se met pas en chiffres.© belga image

A la fin de ses études secondaires, elle est embarquée dans l’aventure Oxyjeunes avec, déjà, Grégor Chapelle, ex-patron d’Actiris, dont elle recroisera la route bien plus tard. L’association emmène en vacances, sur l’eau, des jeunes, notamment suivis par le tribunal de la jeunesse. Là s’éveille doucement sa conscience politique. Des études d’assistante sociale lui paraissent évidentes, suivies d’une licence en sociologie. « Pour la première fois, j’aimais apprendre », avoue-t-elle. Elle consacre son mémoire à la migration italienne, enchaîne avec un diplôme d’études approfondies en migration, à Paris, puis décroche un poste au Sireas, un service social pour étrangers.

Quand, en 2007, elle intègre la Fédération des services sociaux (FDSS), cet intermédiaire idéal entre le terrain et le politique, la maison compte huit travailleurs. Aujourd’hui, il s’en trouve dix fois plus. Sept ans plus tard, elle devient secrétaire générale. Elle est flattée d’avoir été choisie, elle n’en éprouve pas moins des doutes sur ses compétences. « J’ai pensé que cela valait la peine, au moins, d’essayer« , raconte-t-elle. Son mantra, en fait.

Grégor Chapelle (PS)
Grégor Chapelle (PS)© Etopia/DR/citydev/belga image

Franc battant, la nouvelle secrétaire générale, convaincue par les vertus de la gouvernance partagée, entreprend de repenser entièrement la structure de la fédération et de casser la structure de décision pyramidale. « Je ne me sentais pas tout à fait légitime dans la fonction. La gouvernance partagée est aussi une façon très catho de ne pas prendre le pouvoir », reconnaît-elle. Cette élégance de bulldozer, franche mais parfois maladroite, heurte l’équipe, qui le prend mal. « Je me suis pris des murs, sourit Céline Nieuwenhuys, parce que je ne vois pas les angles morts. Les murs sont passionnants. Ils me mettent par terre mais jamais tout à fait. »

« Effectivement, je ne dirais pas que son arrivée s’est passée calmement, euphémise Paul Hermant, chargé de mission à la FDSS. Elle a jeté en pâture la définition du rôle d’une secrétaire générale et cela a soulevé énormément de questions. » Passés quelques rétropédalages et ajustements, sa légitimité s’est renforcée. La fédération a trouvé sa vitesse de croisière. « Elle a pris ses fonctions quand la fédé aimait vivre cachée, rappelle Paul Hermant. Son arrivée a contribué à la rendre beaucoup plus connue et à remettre en priorité le travail de terrain, en première ligne. »

Oui ou non?

Lundi 6 avril 2020. Le téléphone portable de Céline Nieuwenhuys sonne. « Je ne vous dérange pas?, demande la voix. Je suis Sophie Wilmès. » La Première ministre et son gouvernement mettent sur pied un groupe d’experts, le Gees, chargé de penser la stratégie de sortie du confinement. Composé de dix personnes, cinq issues du monde socio-économique et cinq du monde de la santé, il doit intégrer au moins une voix sociale. Le microbiologiste Emmanuel André, qui s’inquiétait déjà depuis des semaines, avec Céline Nieuwenhuys, de l’impact de la crise sur la précarité, l’a sondée peu avant pour avoir des noms. Mais Sophie Wilmès ne veut pas de ceux-là. Il faut, en outre, un profil féminin et pas trop militant. Christine Mahy, à la tête du Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (RWLP), n’est pas retenue pour cette raison.

Elle ne voulait pas servir d’alibi social pour le Gees. Juste s’en servir pour ses combats. Mais la balance n’était pas très positive. »

François Perl, Solidaris.

« C’est oui, ou non? Le communiqué de presse doit partir dans dix minutes », presse Sophie Wilmès. La secrétaire générale se jette à l’eau: il faut absolument que quelqu’un occupe le poste social et porte la voix des plus précarisés au sein du Gees. Si l’affaire n’est pas concluante, un ou une autre prendra le relais, se dit-elle. Son entrée dans le Gees suscite des grincements de dents. A la fédération d’abord, qui ne souhaite pas prêter main-forte à un gouvernement d’experts. « Il y a eu un vrai questionnement sur la légitimité de Céline et sur l’impact que ça aurait sur la fédération », confirme Julie Kesteloot, secrétaire générale adjointe. Pas mieux à l’extérieur. « Cela a suscité des jalousies, confirme Charles Lejeune, ancien patron de la FDSS. Certains ont considéré que c’était une traîtrise d’accepter le mandat, qui avait une dimension de piège et de risque. Mais c’était une opportunité à laquelle on ne peut pas se soustraire. »

Céline Nieuwenhuys est du genre à recueillir informations et conseils. Elle a dû apprendre très vite.
Céline Nieuwenhuys est du genre à recueillir informations et conseils. Elle a dû apprendre très vite.© Hatim Kaghat

Le milieu social n’est jamais friand de ce qui se décline à la première personne du singulier. Des voix insistent donc pour inciter Céline à jouer collectif, avec le RWLP, les syndicats, les mutuelles. « Elle ne doit pas être la star de la pauvreté! », fustige-t-on. « Elle occupait la place alors qu’existe tout un appareil de concertation sociale, pointe un autre. Elle outrepassait la parole des syndicats et des mutuelles et il était quasi impossible de lui faire comprendre qu’elle devait se mettre entre parenthèses au profit de la question sociale. » Cela ne l’arrête pas.

Le vol des McKinsey

Le tsunami est lancé. A partir de là, Céline Nieuwenhuys passera de trois à quatre heures par jour en réunion avec les membres du Gees, auxquelles s’ajoutent les réunions des groupes de travail et les notes à préparer. Comme ses alter ego, elle reçoit des dizaines d’appels téléphoniques par jour, qui la transforment en entonnoir et réceptacle de toutes les douleurs sociales. « On bossait jour et nuit, confirme l’économiste Mathias Dewatripont. On s’est vus des centaines d’heures. » Les réunions, en anglais, ont lieu par vidéoconférence ou parfois à la Banque nationale. « Au début, on était un peu écrasés par l’enjeu, se souvient l’épidémiologiste Marius Gilbert. On était tous conscients de représenter quelque chose qui nous dépassait. Céline s’est peu à peu affirmée. Une fois qu’elle a trouvé ses marques, sa parole était très libre, sans aller au clash, et ses valeurs, bien affirmées. »

Les équipes du consultant McKinsey volettent autour des experts, abattant un travail colossal qui s’épluche en tableaux Excel. Mais le social ne se décline pas de cette manière. « Rapporter la parole des perdus, comme le fait Céline, ça ne se met pas en chiffres, éclaire le sociologue Andrea Rea. Les perdus sont dans la survie, pas dans le Covid. » En réunion, Céline s’évertue à porter leur inchiffrable réalité de vie. Elle pose les questions auxquelles personne d’autre ne se risque. Elle répète qu’il faut profiter de cette crise pour améliorer la situation des plus pauvres, mais ses revendications sociales se heurtent aux positions de Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque nationale, et de Johnny Thijs, qui incarne le patronat. Eux se focalisent sur l’impact économique de la crise. Ce qui la fâche et la frustre.

Christophe Derenne (Ecolo)
Christophe Derenne (Ecolo)© Etopia/DR/citydev/belga image

Les nuits sont courtes. Le combat, ardu. En réunion, il faut arracher son droit de parole puis s’assurer que ses propos figurent bien dans le PV. « Céline n’est pas quelqu’un qui montre son éventuel désarroi. Elle va plutôt recueillir, en tornade, informations et conseils. Elle a dû apprendre très vite face à des pointures masculines triomphantes« , observe Véronique van der Plancke. L’adrénaline la tient debout, elle n’empêche pas les trous d’air. Mais elle l’empêche de dormir. Les réunions qui commencent à 22 heures ne sont pas rares. Sur chaque point, il faut proposer une solution, sans quoi le sujet est balayé. « C’était un vrai choc, pour moi, avoue la secrétaire générale de la FDSS. Je n’avais pas postulé à la fédération pour faire ça. Rien dans ma vie personnelle n’était adapté à cette réalité. Mon couple et mes enfants ont trinqué. Rien non plus en matière de support logistique. Je n’étais pas en mesure de prendre cette mission en charge mais je devais la prendre. »

Il faut les reins solides pour traverser tout cela. Elle n’a jamais été dépassée. » Christophe Derenne, Etopia.

Après trois semaines à ce rythme fou, Céline Nieuwenhuys prend une pause de 48 heures, loin de tout et de son téléphone: dans ces conditions, sachant que les politiques décident, sans relayer l’existence même de leurs propositions, tout autre chose que ce que suggèrent les experts, cela a-t-il du sens de continuer? Ne risque-t-elle pas de perdre ainsi toute crédibilité? Certains lui conseillent de claquer la porte, elle pense qu’il vaut mieux rester. Lors d’une explication virile avec Sophie Wilmès, elle annonce qu’à partir de là, elle racontera, dans les médias, le travail effectué en coulisses et le décalage observé entre experts et monde politique.

Jusque-là, elle avait fui la presse, attachée à respecter la confidentialité des débats. Dès lors, elle dira les choses telles qu’elles sont. Avec une spontanéité et une fraîcheur qui lui sont propres. L’interview qu’elle accorde à Zin TV, en octobre 2020, dans laquelle elle détaille le poids des lobbys et l’évidente primauté de l’économique sur le social, fait plus que mouche, elle fait mal. D’ailleurs, elle fâche le fédéral, ce qui lui vaut un coup de fil ministériel furieux à 23 heures. Mais alors que le rapport de force lui était peu favorable jusque-là, au sein du Gees, elle est, d’un coup, plus écoutée… Elle comprend aussi que si elle quitte le groupe d’experts, sa parole ne sera plus audible.

Les relations se tendent aussi entre Céline Nieuwenhuys et sa fédération. Contrainte de travailler dans l’urgence, la première juge ses équipes trop lentes à réagir. Pour elle, il y a le feu, 24 heures sur 24: l’urgence est devenue sa norme, un rythme qu’à ses yeux tous devraient suivre. Mais ce n’est pas le cas. « Avec de tels enjeux en tête en permanence, on ne supporte plus rien qui ne soit directement efficace, analyse-t-elle. Même quand mon fils de 6 ans me parlait, je m’énervais parce qu’il n’allait pas droit au but. Je suis devenue de plus en plus ingérable – ce que plusieurs confirment. C’est ce qui se passe quand on n’a pas une minute à perdre, en permanence. » La tyrannie de l’efficacité. Impatiente, elle va chercher à l’extérieur de la fédération l’appui dont elle a besoin et laisse à d’autres la gestion quotidienne de la FDSS.

« Céline ne fonctionne pas à l’ambition, assure François Perl, directeur du pôle acteur social et citoyen chez Solidaris. Elle n’avait pas d’intérêt personnel à faire ce qu’elle a fait et elle n’était pas payée pour. Elle ne voulait pas servir d’alibi social pour le Gees. Juste s’en servir pour ses combats. Mais la balance n’était pas très positive. »

Antoine de Borman (jadis proche du CDH)
Antoine de Borman (jadis proche du CDH)© Etopia/DR/citydev/belga image

Le quatuor de l’ombre

Voyant que la fédération ne parvient pas à l’épauler comme elle le voudrait, Céline Nieuwenhuys change de tactique. Elle a besoin d’être soutenue, politiquement et médiatiquement, par des gens qui sont familiers de ces codes particuliers à l’échelon fédéral. Ainsi réunit-elle, à partir de mai 2020, un quatuor de différentes couleurs politiques: Christophe Derenne (Ecolo), Antoine de Borman (jadis proche du CDH), Vanessa Issi (MR) et Grégor Chapelle (PS). Ils se voient deux à trois fois par semaine par blocs de trois heures, en soirée, soit par écrans interposés, soit en face à face, dans un petit resto bio du centre de Bruxelles. D’eux, elle attend des avis, des conseils, des mises en garde. Les leviers qu’elle n’a pas encore dans le milieu politique. Les analyses de ses prestations médiatiques et le mode d’emploi même des médias. Elle leur envoie ses questions et ils se répartissent le travail. « Le quatuor me sortait la tête de l’eau, confesse-t-elle aujourd’hui. Je n’avais plus le sentiment d’être seule. » Il leur arrive de suggérer des thèmes à aborder. Et la préparent aux confrontations à venir: à quels journalistes et à quelles questions s’attendre? Comment peser dans cette réunion du Gees? Sur quels points faire comprendre qu’elle bloquera et qui prévenir qu’elle ne bougera plus d’un pouce?

« Elle n’avait pas les codes par rapport à ce cénacle de pouvoir où des voix dominantes se font entendre, qui parfois l’agressaient, analyse Vanessa Issi. Elle a dû apprendre, avec humilité, à se construire une image. On a un peu voulu la protéger, parce qu’elle avait une forme de naïveté ou d’idéalisme. Ce n’était pas facile pour elle d’intégrer ces règles de fonctionnement: elles ne correspondaient pas à ses valeurs. Mais elle a compris que sa transformation médiatique était nécessaire, qu’il fallait faire attention aux mots, aux chiffres, aux polémiques. Parce qu’elle avait une vocation d’alerte sociale. Aujourd’hui, l’élève surpasse le maître. »

Jamais un de ces cinq-là ne manquera une réunion. Ensemble, ils auront énormément travaillé. Mais aussi ri, chanté, dansé. « Il faut les reins solides pour traverser tout cela, relève Christophe Derenne, directeur d’Etopia, le Centre d’animation et de recherche en écologie politique. Elle n’a jamais été dépassée, mais si elle en sentait le risque, elle allait respirer ailleurs. C’est une femme exceptionnelle. »

Acrobate

En décembre 2020, le Gems, chargé de la stratégie de crise pour le Covid, remplace le Gees. Céline est à nouveau approchée pour en faire partie. Est-elle toujours la même? « On ne peut pas avoir participé à ça sans en sortir transformé », tranche Marius Gilbert. « En deux ans, abonde Charles Lejeune, elle a grandi. Sa présence à elle-même est plus forte. Quand on développe son pouvoir d’agir, on répond à beaucoup de questionnements… »

Elle a ainsi été fort active sur le terrain, dans les maisons de quartier et les maisons médicales, pour mettre en oeuvre la vaccination des plus précarisés. « Elle reste en permanence dans un rôle d’acrobate, analyse Emmanuel Bawin, directeur des Petits Riens. Elle doit à la fois représenter ses membres et être dans l’innovation sociale. Elle peut se dire que c’est le bon moment politiquement pour prendre telle ou telle position mais est-ce le bon moment pour ses membres? Ceux-ci restent de petites structures de cinq personnes, dont la chaudière lâche. Il faut être sûr que tout le monde la suive… Trouver le juste rythme entre ces deux impératifs, c’est ça qui fut l’enfer pour elle pendant deux ans. »

Tout le monde lui est aujourd’hui reconnaissant du travail qu’elle a abattu. Elle l’a fait. » Véronique van der Plancke, son amie et collègue

Aujourd’hui, Céline Nieuwenhuys parle à beaucoup de monde. Son nom et celui de sa fédération sont connus. Son carnet d’adresses a pris de l’épaisseur. « Tout le monde lui est reconnaissant du travail qu’elle a abattu », tranche Véronique van der Plancke. Certains objectifs ont été atteints en six mois au lieu de dix ans, des chantiers sont lancés, même s’il reste du pain sur la planche. Ça en valait vraiment la peine… « Céline est ce que l’on pourrait appeler un cadeau inespéré de la pandémie« , illustre Vincent Yzerbyt, professeur de psychologie sociale à l’UCLouvain.

Elle-même a pris conscience de la richesse des acteurs sociaux et de sa chance d’être à la fédé, dont elle s’est parfois éloignée: elle sait plus que jamais combien cette boîte, composée d’âmes brillantes qu’elle recroise désormais, la nourrit. Son retour dans cette structure n’a pas été que simple: tant de peines avaient coulé sous les ponts!

Toute la fédération a subi les conséquences de sa montée en puissance. L’équipe compte aujourd’hui quatre-vingts personnes, le double d’il y a deux ans. La structure s’est adaptée: Céline Nieuwenhuys assure un rôle plus politique, soutenue par le bureau politique, tandis que Julie Kesteloot assure la gestion quotidienne. « Elle est un peu comme une machine agricole à moteur diesel, illustre sa collègue Catherine Rousseaux. On a parfois du mal à la suivre et il faut bien tout un bureau politique pour ça! »

Et maintenant? « C’est une fille bien, qui évoluera certainement vers d’autres fonctions, pronostique la ministre Caroline Désir (PS). Elle a parfois pris des positions très antipolitiques, arguant que la politique était très déconnectée de la réalité des gens. Ce n’est pas toujours vrai. Mais ce n’est pas toujours faux. » Certains l’imaginent d’ailleurs en politique. Elle pas. Elle a reçu quelques propositions mais les logiques de parti et « d’autoflatterie » ne lui conviennent pas. Elle se dit, aussi, trop imprudente. « Je ne sais pas si elle restera longtemps à la fédé. C’est un beau promontoire », reconnaît Paul Hermant. Elle assure y apprendre encore, même s’il faudra peut-être en partir un jour.

Vanessa Issi (MR)
Vanessa Issi (MR)© Etopia/DR/citydev/belga image

Aujourd’hui, Céline quitte chaque matin l’habitat groupé qu’elle occupe à Schaerbeek, avec son mari et ses enfants, pour rejoindre la fédération. Elle récupère. Elle rit, toujours friande de blagues, d’apéros et d’autodérision. Plusieurs fois pendant la crise, elle a pris le temps de tout couper, s’éloignant dans la nature, marchant, méditant, pratiquant le yoga. Elle est en croisade permanente contre le culte du bien-être et de l’épanouissement personnel, qui l’énerve profondément. Mais là, c’est autre chose. On a le sentiment, de toute manière, que par rapport aux enjeux vitaux qui font son quotidien, rien ne peut peser. Le temps consacré à ce portrait la laisse songeuse. Elle n’y voit pas beaucoup de sens et comme elle ne tait rien de ce qu’elle pense, elle ne tait pas cela non plus.

« Vieillir est une chance », assure-t-elle. On croit voir passer entre ses mots l’ombre de cette âme jumelle, si proche d’elle, désormais envolée mais omniprésente. De là ce sentiment d’urgence qui lui coule dans les veines, la rage qui la pousse à saisir chaque prise, sur chaque montagne, la hargne de ceux qui savent, plus douloureusement que d’autres, qu’il n’y a pas une minute à perdre. « Depuis, je vis pour deux, affirme-t-elle. Je ne m’autorise plus à dire « c’est trop ». » Ça tombe bien: elle a fait le travail. Mais tout reste à faire.

Bio express

  • 1979: Naissance à Washington DC.
  • 1999-2002: Etudes d’assistante sociale.
  • 2002-2004: Etudes en sociologie à l’UCLouvain.
  • 2004-2005: DEA en sociologie des migrations à l’université de Paris.
  • 2014: Devient secrétaire générale de la FDSS .
  • 2020: Intègre le Gees.

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