C'était il y a un siècle, une éternité : Marine Le Pen n'a pas encore accédé à la présidence du FN, Joe Dassin est déjà décédé. Avant janvier 2011, date de son élection à la tête du parti, la fille de Jean-Marie Le Pen, par opposition à son père, affiche alors une figure respectable : visage de la dédiabolisation, malgré un nom de famille faustien. Elle est celle qui parvient à établir un pont entre Nanterre, siège de son sulfureux mouvement, et le Paris journalistique, qu'elle cajole. Face à ce vieux ringard de Bruno Gollnisch moqué par ses proches, elle s'impose.
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C'était il y a un siècle, une éternité : Marine Le Pen n'a pas encore accédé à la présidence du FN, Joe Dassin est déjà décédé. Avant janvier 2011, date de son élection à la tête du parti, la fille de Jean-Marie Le Pen, par opposition à son père, affiche alors une figure respectable : visage de la dédiabolisation, malgré un nom de famille faustien. Elle est celle qui parvient à établir un pont entre Nanterre, siège de son sulfureux mouvement, et le Paris journalistique, qu'elle cajole. Face à ce vieux ringard de Bruno Gollnisch moqué par ses proches, elle s'impose. Cinq ans et demi plus tard, en quoi la fille du tribun déchu a-t-elle progressé ? L'actualité la plus terrible, avec son lot de colères, de peurs et de haines, la porte certes vers le haut, mais Marine Le Pen peine plus que jamais à démontrer qu'elle s'est hissée au niveau de ses ambitions : comme si elle avait atteint son plafond de verre personnel. Une tournée des cadres du FN engendre des réponses à la fois identiques et hors sujet : chacun avance les scores électoraux - très bons - comme preuve de l'évolution de " Marine ". Personne n'évoque spontanément l'intuition géopolitique, la science macroéconomique, la hauteur de vue, la capacité de gouvernance, la sérénité ou la largeur d'épaules. Elle est forte, car ça marche. C'est tout. Pour l'année 2016, afin de " solenniser " sa démarche, prétendait-on dans son entourage, Marine Le Pen choisit une option encore plus radicale que les cours d'orthophoniste prescrits par un père indélicat au sortir de son premier discours de n° 1 du FN : se taire. Ce silence médiatique apparaît vite relatif : en juin, mois de Brexit, la présidente du FN s'affiche sur LCI, TF 1, France Ô et France 3. Ce qui ne représente rien et beaucoup à la fois. Résultat : on ne sait si elle n'imprime pas parce qu'elle parle peu ou parce qu'elle ne dit pas grand-chose quand elle parle. Son passage au micro d'Europe 1, le 20 mai, intervient alors que son dernier média remonte au 25 avril, sur France 2. Il ne donne lieu qu'à une maigre dépêche de l'Agence France-Presse. Contenant pour toute formule choc ce commentaire : " L'Etat d'urgence est bidon. " Réaction d'un soutien de Marion Maréchal-Le Pen : " Si l'on n'a rien à dire, il faut savoir s'abstenir. " Une année sans élection a tout d'un calvaire pour une spécialiste de l'ébullition. Parti des marges, le FN s'amuse trop des combats pour apprécier les faux plats. Les dissensions remontent à la surface, les médias surfent sur les bureaux politiques houleux, l'exclusion de Jean-Marie Le Pen, les divergences entre Florian Philippot, le vice-président, et Marion Le Pen. Plus inquiétant : dans un documentaire diffusé le 10 juin dernier sur France 2, mêlant reportage et reconstitutions, le personnage de Marine Le Pen se résume à celui d'une femme agacée, voire éruptive. L'un de ses amis l'affirme sans mégoter : " Elle est d'une mauvaise foi absolue. " Et elle ne souffre aucune contradiction. " Lors du séminaire de début d'année, elle s'est crue dans un débat télévisé et s'est prise au jeu du combat dialectique ", expose un participant. Elle avait pourtant commencé la réunion par cette contrition : " Excusez-moi si, ces derniers mois, j'ai été désagréable. " La transmutation de la présidente du FN, roman politique vendu aux médias dans les premiers jours de 2016, aura fait long feu. Sans doute à cause d'une certaine forme de timidité, Marine Le Pen a énormément de mal à se montrer d'un abord autre que difficile. Un ancien assistant frontiste au Parlement européen à Strasbourg se veut sans appel : " Elle ne sait pas manager et voit toute discussion comme une agression. " Personne ne lui conteste le statut de n° 1 : elle demeure la meilleure machine de guerre de son parti. " Je ne crois pas qu'elle ait de doutes, qu'elle se sente maudite, indique Joffrey Bollée, directeur de cabinet de Florian Philippot. Elle a des difficultés à trancher entre les hommes ? C'est l'histoire particulière d'un parti particulier. Ils ont été peu nombreux pendant longtemps, et cela crée des fidélités. " Ou des obligations. A l'image de son père, Marine Le Pen a du mal à couper les têtes et à se défaire de ses affects au moment de composer les équipes. Leur nom ne dira rien à personne mais, si on consulte la liste des députés européens du FN, on tombe sur un certain nombre d'individualités absolument pas à la hauteur de leur tâche, ni de leur responsabilité, ni de leur rétribution. Voilà donc le type de bateau s'avançant vers 2017 avec Marine Le Pen à sa barre. D'ores et déjà, une petite musique s'installe dans l'orchestre frontiste, y compris chez les premiers violons : " Ce ne sera pas pour ce coup-ci " ou " Le véritable objectif, ce sont les législatives ". Les uns la poussent à être plus clivante, " à axer sa campagne sur l'autorité plus que sur la solidarité : la France apaisée (NDLR : thème d'une des dernières affiches du FN), on va vite en sortir ". Les autres prédisent un Nicolas Sarkozy doublant, sur l'immigration et l'identité, une Le Pen " incapable de s'adresser à la droite patrimoniale ". Sans surprise, Jean-Marie Le Pen assure que " si la candidate du FN va à la bataille sans qu'ait été réglée la question du président d'honneur, elle ne sera pas au second tour ". Critiquant les propositions économiques du FN, le père expose : " Durant la présidentielle, le candidat a vocation à être majoritaire : son programme peut être différent de celui du parti. Son contenu doit être plus ouvert. " La campagne de 2017 s'annonce d'autant plus floue que Marine Le Pen n'est pas... une femme de campagne. Il faut se souvenir de 2012 : pendant que Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de gauche, investit les plages et les places, faisant chanter sa voix dans un tonitruant français à frissons, elle traverse la période sans éclat. Que retient-on comme slogan, comme grand-messe ? Quelques meetings et quelques passages télévisés lui auront suffi à glaner 18 % des voix. Un score bien en deçà de ses meilleurs sondages. L'espoir vient de l'étranger. Si, si. Un eurodéputé frontiste note : " Donald Trump, le Brexit, les élections en Autriche : à force de coups de boutoir, le système va finir par céder. " La comparaison met cependant en exergue un autre élément : depuis 2011, Marine Le Pen n'a pas tout à fait défini son personnage. Elle ne possède ni le profil du notable, tel l'Autrichien Norbert Hofer, rassurant dans son costume impeccable, ni la fibre totalement populo du Hongrois Viktor Orban, ce Lula d'extrême droite danubien, capable de manger un sandwich gras dans la tribune non VIP d'un stade de football. Et si la question pour Marine Le Pen, en 2017, n'était pas " que dire ? ", mais " qui être ? " Par Tugdual Denis.