De notre envoyé spécial en Pennsylvanie
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De notre envoyé spécial en PennsylvanieDernière journée cruciale qui en Pennsylvanie pour la fin de sa campagne. C'est peut être dans cet État que l'élection va se jouer, avec un dernier meeting mardi, à Pittsburgh, en compagnie de la chanteuse Lady Gaga, et en mode drive-in évidemment pour respecter les consignes sanitaires liées au Covid-19. Selon la moyenne des sondages réalisée par le site RealClearPolitics, deux jours avant l'élection, Joe Biden était en avance de 4,3 points de pourcentage sur Donald Trump en Pennsylvanie."Trump va gagner le 3 novembre, j'y mets ma main à couper. Les médias grand public racontent à nouveau n'importe quoi, comme il y a quatre ans." Tony, la cinquantaine avancée, petit employé dans le secteur des assurances dans la région de Philadelphie, et qui ne s'estime visiblement pas né de la dernière pluie, est catégorique : les jeux sont faits, le président conservera son mandat. Les statistiques et autres sondages d'opinion qui prédisent le contraire le laissent de marbre : " Je connais les Américains et je sais comment ils s'expriment, avance-t-il. Les démocrates n'hésitent pas à dire pour qui ils votent tandis que les électeurs républicains sont plus discrets, voire secrets, sur leurs sympathies, et souvent ne répondent pas aux sondages." Le jour venu, cette réalité trouvera à s'exprimer par une nouvelle victoire de son favori, il en est certain. "Les démocrates constituent un parti corrompu jusqu'à la moelle, clame-t-il. Rien n'a changé depuis quatre ans à leur sujet. Biden est un vieillard, et Kamala Harris (NDLR : la candidate démocrate à la vice-présidence) n'est que le nouveau visage de ces politiciens de carrière qui ont miné le pays ces dernières décennies." Passés ces états d'âme peu mesurés, le discours de Tony est représentatif d'une tendance incontournable de ces dernières années aux Etats-Unis : " l'homme de la rue " ne fait plus confiance à la classe politique. "C'est la force de Trump", confirme Robert, ancien ouvrier dans le secteur du gaz naturel, reconverti en chauffeur de poids lourd depuis sa blessure aux lombaires, il y a quatre ans. "Qu'on l'aime ou que l'on ne l'aime pas, il agit." Croisé dans la petite ville d'Hershey, où Donald Trump a tenu en décembre dernier un meeting passé à la postérité pour son côté décousu (pendant vingt minutes, il y avait vilipendé presque sans raison deux anciens agents du FBI), Robert, préretraité bedonnant, n'est qu'un autre exemple de cette génération d'Américains désabusés par l'action politique. Comme Robert et Tony, la majorité de ceux-ci sont Blancs, travailleurs, et issus de la classe moyenne et inférieure. "Les Etats-Unis sont un pays de patriotes et Donald Trump prend soin de ses concitoyens, mais à la façon d'un homme d'affaires. Voyez, il a renoncé à son salaire présidentiel. Qui ferait ça dans la camp démocrate ?" interroge Robert, espiègle.La Pennsylvanie n'est pas, dans le contexte de l'élection présidentielle, un Etat comme les autres, et ce, pour plusieurs raisons. Remporté par Donald Trump en 2016 avec moins d'un pourcent d'avance sur Hillary Clinton - une surprise de taille à l'époque -, il est à nouveau cité, avec la Floride, comme un des quelques Etats clés qui pourraient faire basculer le scrutin. En outre, Joe Biden, qui y est né, veille depuis un an à intensifier localement sa présence, et pour cause : l'Etat est riche de vingt grands électeurs alors qu'il en faut 270 pour remporter le scrutin. C'est donc sans surprise que les deux candidats multiplient les déplacements sur ces terres de grands enjeux : Joe Biden s'y est arrêté seize fois depuis le début de sa campagne, et Donald Trump à sept reprises, mais en y envoyant fréquemment sa garde rapprochée plaider pour lui, comme le dimanche 25 octobre, lorsque s'est déplacée sur place Nikki Haley, ancienne ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU et un des rares personnages d'envergure intellectuelle incontestable, avec le secrétaire d'Etat Mike Pompeo, que compte le cercle rapproché du président.Hormis les deux grandes villes de Philadelphie et de Pittsburgh, acquises de façon inconditionnelle aux démocrates, la Pennsylvanie est un Etat essentiellement rural, composé d'une myriade de petites villes comptant autour des dix mille habitants, comme Hershey, située à l'est de Harrisburg, la discrète et calme capitale de l'Etat. Au coeur des préoccupations locales figure l'exploitation du gaz naturel et du pétrole par fracturation hydraulique, aussi appelée fracking, dont les conséquences environnementales sont largement dénoncées par les organisations écologistes. Interrogés sur leurs intentions, le jeudi 22 octobre, lors du dernier débat télévisé organisé avant les élections, les deux candidats se sont contentés, outre un rappel de leurs approches générales opposées en matière environnementale, de se renvoyer accusations de mensonge et autres invectives : Donald Trump soutient sans surprise la pratique - elle garantit selon lui des dizaines de milliers d'emplois - et accuse Joe Biden de vouloir y renoncer, ce que le candidat démocrate dément mordicus. Le choix de Robert, ancien fracker désormais chauffeur, de soutenir Trump s'explique sans surprise par la position du président sortant en matière environnementale : "J'ai travaillé pour des entreprises d'extraction de gaz et de pétrole en Ohio, en Pennsylvanie et en Virginie-Occidentale, soit les trois Etats où la pratique du fracking crée le plus d'emplois, explique-t-il. J'ai confiance en notre président pour sauvegarder notre gagne-pain. Les jobs du secteur sont très bien payés et profitent à toute la région. Avant de devoir arrêter, je gagnais près de deux mille dollars par semaine. Donald Trump a permis aux Etats-Unis de restaurer leur indépendance énergétique, et, de plus, il a fait la paix au Moyen-Orient." Au-delà de la question de la fracturation hydraulique, le positionnement de Robert résume un sentiment général dans cette catégorie de l'électorat. La classe politique est jugée avec une grande circonspection, et les médias traditionnels encore plus. La performance du candidat démocrate lors du dernier débat télévisé, policé à l'extrême, même si elle a été jugée positivement par son propre camp et par les médias nationaux, est l'illustration d'un positionnement de " gentil de service " difficilement supportable pour une partie des électeurs américains - majoritairement masculins - à qui on ne la fait pas. Outre un dédain supposé pour l'autorité, sentiment qui est profondément inscrit dans l'ADN national, c'est le côté paternaliste du Parti démocrate qui agace. " Les politiciens à Washington, surtout les démocrates, savent toujours ce qui est bon pour vous, avance Robert avec une exaspération non feinte. J'ai regardé le débat. Les politiciens de carrière, nous n'en voulons plus. Voyez Biden : comme le dit notre président, il a eu huit ans, sous Obama, pour faire avancer les choses, et rien n'a été fait. Ce ne sont que promesses et promesses. Au nom de quoi ferait-il demain ce qu'il a été incapable de faire hier ? Incapable, ou réfractaire ? " conclut-il dans une pirouette avant de regagner son poids lourd. Comme en a attesté la réaction gênée de Joe Biden lors du dernier débat télévisé où, accusé d'inaction, il en a rejeté la responsabilité sur un appareil législatif hostile pendant ses huit années de vice- présidence, les démocrates peinent à se positionner de manière convaincante face à la communication agressive du président sortant. " Donald Trump base toute sa stratégie sur la calomnie ", indique Brendan Welch, directeur de la communication du Parti démocrate en Pennsylvanie. Sur le fracking, que nous considérons essentiel à la bonne santé du marché du travail en Pennsylvanie, le Parti démocrate ne nourrit aucun projet d'interdiction, contrairement aux déclarations du président. Tout au plus nous opposons-nous à ce que cette pratique soit exercée sur des domaines publics. " Dans cette élection particulière où le débat de fond est très souvent occulté par les antagonismes idéologiques et la profusion de mensonges, certainement dans le chef du président sortant, le Parti démocrate dépense beaucoup d'énergie dans sa communication à se défendre plutôt qu'à construire. " C'est effectivement une élection spéciale à ce niveau, confirme Brendan Welch. Il n'empêche, la stratégie du Parti démocrate en Pennsylvanie repose sur trois axes solides, qui, nous le pensons, motiveront les électeurs à se rendre dans les bureaux de vote. La première consiste à mettre à mal le bilan présidentiel en matière de gestion de la crise sanitaire. En second lieu, nous pensons que la Pennsylvanie a souffert, principalement dans le secteur de l'acier, des guerres tarifaires imposées par Trump à la Chine. Enfin, les électeurs de Pennsylvanie ne pardonneront pas au président d'avoir démantelé l'Obamacare, privant d'assurance santé des dizaines de milliers de personnes souffrant de pathologies préexistantes. "Jeune étudiante impliquée dans les manifestations proclimat dans la région de Philadelphie, Sabirah Mahmud offre le visage de cette nouvelle génération démocrate qui, bien qu'acquise à Joe Biden pour l'élection à venir, nécessité faisant loi, se reconnaît davantage dans les tendances progressistes représentées par Bernie Sanders et Elizabeth Warren : " Les millenials et les membres de la génération Z s'identifient moyennement à la personne de Joe Biden. Même s'ils feront entendre leur voix le 3 novembre en le soutenant, ils attendent du parti qu'il opère un vrai changement idéologique dans les années à venir, principalement en matière environnementale. " A voir si Kamala Harris saura mobiliser cette frange de l'électorat, réputée politisée mais peu encline à se déplacer pour voter.