Le trumpisme existe-t-il comme doctrine politique? Au terme d'un mandat qui a été davantage marqué par la fulgurance des coups et des tweets que par la constance d'une ligne politique, du moins en apparence, la question est posée de l'héritage que laisseront quatre années de présidence de Donald Trump, si d'aventure il n'était pas reconduit dans ses fonctions le 3 novembre. Quelles seraient donc les composantes, les spécificités de cette idéologie qui hésite encore à donner son nom?
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Le trumpisme existe-t-il comme doctrine politique? Au terme d'un mandat qui a été davantage marqué par la fulgurance des coups et des tweets que par la constance d'une ligne politique, du moins en apparence, la question est posée de l'héritage que laisseront quatre années de présidence de Donald Trump, si d'aventure il n'était pas reconduit dans ses fonctions le 3 novembre. Quelles seraient donc les composantes, les spécificités de cette idéologie qui hésite encore à donner son nom? "De façon caricaturale, le trumpisme, c'est Trump, un cocktail dont l'élément principal est la polarisation à outrance autour d'une personne", ébauche Serge Jaumain, codirecteur d'AméricaS, le centre interdisciplinaire d'étude des Amériques de l'ULB. "Donald Trump mêle la volonté d'être proche du peuple en s'adressant directement à lui par-dessus les structures et celle d'être extrêmement opportuniste. On peut parler de "démagogie opportuniste"." Ses caractéristiques? L'usage régulier du mensonge, la propension à casser les codes, la brutalité de la gestion, inspirée de son émission de télé-réalité The Apprentice dont il a expérimenté le mot d'ordre "Vous êtes viré" auprès de ses collaborateurs de la Maison-Blanche, et l'absence de vision à long terme, décrypte en substance Serge Jaumain. "C'est l'intérêt immédiat qui est perçu, la même stratégie en définitive que celle appliquée par les hommes d'affaires." Ce cocktail, le spécialiste de l'ULB estime qu'il n'existera plus sous cette forme sans Donald Trump. En revanche, les principes qu'il sert vont perdurer. "Donald Trump n'est pas né du hasard, rappelle Serge Jaumain. Il est le fruit de l'évolution d'une partie de la population américaine blanche. L'aspiration de celle-ci à se replier sur une idéologie ultraconservatrice et sa peur de devenir minoritaire en raison du développement démographique des actuelles minorités resteront d'actualité. Ce qui va survivre à Trump n'est pas le trumpisme comme on le connaît aujourd'hui, mais bien une idéologie très conservatrice." Pour Tanguy Struye de Swielande, professeur de relations internationales à l'UClouvain, le mélange trumpien du début de mandat s'est peu à peu dogmatisé sous l'impulsion de Steve Banon, le mauvais génie du président américain issu du site d'information de droite radicale Breitbart News, avec lequel il s'est finalement brouillé. "Avec le trumpisme, on est clairement dans une logique populiste et extrêmement conservatrice. L'accent est mis sur la menace qui pèse démographiquement sur les Blancs. Le trumpisme reprend aussi les théories du complot liées à l'enjeu de l'"Etat profond". Il entretient une méfiance énorme à l'encontre des institutions, des médias et, de manière générale, du gouvernement, analyse l'expert de l'UCLouvain. Corollaire, les corps intermédiaires sont ignorés. L'objectif est d'installer une situation de fait où les citoyens qui votent pour Trump ne voient que lui. Cette logique populiste conduit à penser qu'un régime autoritaire ne serait pas nécessairement une mauvaise chose, si on élimine tous les intermédiaires considérés comme des freins à l'évolution de la société américaine." Aux yeux de Tanguy Struye de Swielande, par son populisme, son protectionnisme, l'entretien de la peur de l'autre, le trumpisme se rapproche des partis d'extrême droite européens. A cette différence près, peut-être, que le culte de la personnalité a atteint une autre dimension chez les républicains américains et que Trump a instauré un lien direct avec le parti que l'on n'observe pas nécessairement avec Marine Le Pen au Rassemblement national ou avec Tom Van Grieken au Vlaams Belang. "Le trumpisme, c'est une droite qui ose parler d'identité, d'immigration et de sécurité. C'est une droite protectionniste à l'extérieur, et en ce sens nationaliste, et libérale économiquement à l'intérieur", développe de son côté Alexandre Mendel, journaliste français auteur de Chez Trump (L'Artilleur). Mais, ajoute-t-il, ce qui le distingue de l'extrême droite hexagonale est le programme économique. Car celui de Marine Le Pen apparaîtrait comme communiste aux Etats-Unis. On retrouve donc dans le trumpisme la vision dichotomique que les populistes européens de l'acabit du dirigeant hongrois Viktor Orban développent entre nationalistes et mondialistes. Maya Kandel, chercheuse associée à l'université Paris-III Sorbonne Nouvelle, approfondit ce biais, dans une interview au Monde, en rappelant qu'une conférence réunissant des intellectuels conservateurs avait tenté, le 14 juillet 2019, de théoriser le "conservatisme national" que la présidence de Trump pourrait inspirer. Un théoricien politique israélien, Yoram Hazony, présidait cette assemblée. Dans son livre paru récemment en français, Les Vertus du nationalisme (éd. Jean-Cyrille Godefroy), il développe effectivement une pensée qui ne semble pas très éloignée de ce qu'a expérimenté le président américain sortant. "Un ordre d'Etats nationaux permet une compétition fructueuse entre les nations, puisque chacune d'elles essaie de développer au mieux ses capacités et celles de ses membres, soutient Yoram Hazony. Il donne à l'Etat la seule base connue pour développer des institutions libres et des libertés individuelles. Il a donc des avantages considérables." A cette aune, l'essence du trumpisme serait donc le nationalisme. Pour Maya Kandel, l'illibéralisme de Trump doit être compris comme antiprogressiste, antiuniversaliste, au plan sociétal, et antinéolibéral, au plan économique, c'est-à-dire , à travers laquelle Trump estime les Etats-Unis grugés par la Chine, et à l'ordre libéral international. Le trumpisme, de tout évidence, survivra à l'issue, fût-elle négative, de l'élection présidentielle. Mais le Parti républicain entretiendra-t-il l'héritage? La campagne du candidat Trump en 2016 avait suscité quelques questionnements stratégiques et idéologiques parmi les caciques du parti. Avant que l'engouement consécutif à sa victoire ne fasse officiellement taire les critiques. "Il a mis le Parti républicain sous sa coupe. Même si en tant qu'homme de l'instant et égocentrique, il n'a rien préparé pour son éventuelle "succession". En dehors de ses tout proches, personne ne pourra revendiquer l'héritage, commente Serge Jaumain, le codirecteur du centre d'étude AmericaS de l'ULB. Même s'il se retirait de la politique active, il restera une personnalité très populaire au sein d'une partie de l'électorat, dont les candidats républicains aux élections auront besoin." > "Au sein même du Parti républicain, il n'y a pas que des membres qui n'osent pas contredire Donald Trump. Il y en a aussi qui pensent exactement comme lui, complète Tanguy Struye de Swielande, de l'UCLouvain. D'office, l'héritage sera assumé à la Chambre des représentants et au Sénat. En outre, le Grand Old Party a clairement évolué vers le conservatisme. L'aile plus ouverte sur le monde et plus favorable au commerce international et à la dérégulation, qui existait dans le passé, a complètement disparu aujourd'hui. Enfin, les électeurs républicains s'inscrivent ouvertement dans une logique populiste. Les prétendants à la présidentielle de 2024 devront passer le cap des primaires. Et là, c'est la base républicaine qui vote. Une base très populiste. Ils seront obligés d'adopter un rhétorique inspirée du trumpisme pour espérer les gagner." Jusqu'en 2024 au moins, le Parti républicain ne pourra pas renier un Donald Trump qui ne serait pas réélu et entretiendra ainsi une doctrine dont on n'aurait pas cru dépositaire le dynamiteur de l'establishment conservateur en 2016. Les Américains n'en ont donc certainement pas fini avec le trumpisme. Quoi qu'il arrive le 3 novembre.