Nous sommes des citoyen·ne·s actif·ve s dans de nombreux domaines de la société. Nous sommes bien conscients que la crise sanitaire est complexe et évolutive. Mais nous souhaitons alerter sur les risques d'un clivage social et le besoin fondamental d'une réelle solidarité.

Comme tout le monde, nous avons subi les confinements, les tests et quarantaines à répétition, les bulles de vie sociale atrophiée, parfois avec un·e jeune à la maison en décrochage scolaire virtuel ou un·e conjoint·e en dépression. Nous aspirons toutes et tous à retrouver une vie sociale épanouissante.

Nous déplorons les vagues d'hospitalisation en Belgique et dans le monde.

Mais nous déplorons également l'actuelle polarisation de la société, dans laquelle hésiter ou choisir de ne pas se faire vacciner serait un objet de honte. Le sujet est souvent tabou ou conflictuel au sein des familles, entre amis ou collègues. Dans l'espace public, les discours deviennent radicaux. "Faut-il soigner ceux qui ont refusé le vaccin, s'ils ont besoin de soins intensifs et qu'on manque de lits ?", titrait ainsi un éditorialiste québécois. "Il est temps de convaincre les non-vaccinés d'une façon moins amicale", lançait récemment le virologue flamand Marc Van Ranst. D'où vient cette radicalisation ?

Lire aussi: Antivax, hésitants: les racines d'un mouvement à contre-courant

Le passe sanitaire divise la société

L'introduction d'un pass sanitaire dans la plupart des démocraties amplifie ce clivage, pénalise et exclut les personnes hésitantes, qui auront un accès difficile à la vie sociale, sportive et culturelle dont nous avons pourtant tous tant besoin en ce moment. Cela nous inquiète pour la cohésion sociale de notre société.

Le Comité d'urgence de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) s'est prononcé contre l'instauration des passes sanitaires, notamment parce qu'ils peuvent "aggraver les inégalités" mais aussi en raison des "preuves limitées concernant la performance des vaccins sur la réduction de la transmission".

Le passe sanitaire (Covid Safe Ticket en Belgique) pose en effet de nombreuses questions scientifiques, éthiques, juridiques, démocratiques, sociales et culturelles, régulièrement exposées dans la presse.

L'ensemble du secteur culturel s'y oppose, comme expliqué dans une carte blanche : "Si nous avons un rôle à jouer, c'est celui de maintenir du lien dans un cataclysme social, de préserver la vie sociale des effets anxiogènes et clivants de la crise sanitaire, de surmonter les inégalités d'accès et de participation à la culture. (...) Nous pensons qu'il y a d'autres manières d'envisager une campagne de santé publique et de s'adresser à la population non vaccinée" (2).

Personne n'est dupe : Les gouvernements utilisent surtout le passe sanitaire pour convaincre les non-vacciné·e·s à se faire vacciner rapidement.

L'Italie a généralisé cette mesure, y compris pour se rendre sur son lieu de travail. Un exemple qui intéresse déjà la Belgique et plusieurs autres pays européens.

Les gouvernements délivrent ainsi un "permis de citoyenneté", quitte à empiéter sur les autres droits : droit de circuler librement, droit au travail, droit à la culture, ...

"La généralisation des passes sanitaires marque l'émergence d'un nouveau modèle de politique de prévention fondé sur la gêne et la honte, au risque d'une division de la population", constate ainsi le socio-anthropologue Pascal Ducournau (1).

Or il est important de rappeler que la médecine moderne suppose le consentement libre et éclairé du·de la patient·e à un traitement, quel qu'il soit.

Et les questions sur les vaccins - toujours en phase test - sont légitimes, même si ceux-ci ont montré jusqu'ici leur efficacité pour se protéger des formes graves de la Covid-19.

Une hésitation grandissante ?

Nous nous orientons probablement vers des campagnes de vaccination à échéances régulières, au fil des variants et des connaissances scientifiques, en vue d'atteindre une immunité collective. Nous devrons sans doute vivre longtemps avec ce virus et ses mutations, comme le note le virologue belge renommé Peter Piot, qui a dirigé jusqu'à cet été la London School of Hygiene and Tropical Medecine (3).

Dans ce contexte, il n'est pas sûr que les citoyen·ne·s soient prêt·e·s à se faire vacciner régulièrement, surtout si les vacciné·e·s subissent toujours des contraintes (tests, quarantaines, bulles sociales, ...). Beaucoup vont se lasser et finir par hésiter.

En outre, les autorités élargissent la vaccination aux catégories d'âge les moins concernées : les adolescent·e·s et bientôt les enfants de 5 à 11 ans. Nul doute que beaucoup de parents y seront réticents ou opposés.

Enfin, certain·e·s politiques évoquent une loi sur l'obligation vaccinale pour tous les adultes. Cela ne pourrait se faire qu'à travers un large débat parlementaire et un consensus sociétal. Nous en sommes loin.

Disons-le clairement : l'actuelle politique de vaccination, fondée sur la culpabilisation et l'exclusion, est vouée à l'échec et alimentera les tensions sociales.

Une attente légitime

Nous souhaitons proposer ici une autre approche.

"À travers le refus ou la temporisation à propos de tel ou tel vaccin, les citoyens manifestent leur besoin irrépressible d'explications. Prendre l'hésitation vaccinale comme la simple résultante d'un illettrisme médical et de l'empire des réseaux sociaux sur des populations passives pose problème. Car cette hésitation vaccinale peut être, dans beaucoup de cas, la preuve d'une attitude critique vis-à-vis des pouvoirs publics, et correspond à une attente, une demande légitime, à laquelle il faut effectivement prêter une attention respectueuse", peut-on lire dans la revue scientifique La vie des idées (3).

Pour obtenir un consentement, un dialogue de confiance doit être établi entre un médecin et un patient.

"Les médecins généralistes ayant été soigneusement tenus à l'écart du processus de vaccination, le dialogue en question est devenu totalement facultatif", écrit le politologue Vincent Laborderie, avant de poursuivre :

"Dans ce contexte, le débat est occulté, par crainte de renforcer les hésitations, au profit d'une communication univoque qui divise la population en deux : les partisans de l'effort collectif d'un côté, et les antivax complotistes, antisciences ou égoïstes de l'autre" (4).

Les chercheuses Hélène Lambert et Sėgolène Malengreaux (UCLouvain/IRSS-RESO), autrices d'une étude de référence intitulée "L'hésitation vaccinale : menace ou opportunité ?", soulignent, dans le même ordre d'idées, l'opportunité et l'enjeu démocratique que pourrait représenter l'organisation d'un tel dialogue :

"Dès lors, la vaccination contre la Covid-19 constitue une occasion pour les professionnel·les de la santé de dialoguer à ce sujet et d'accompagner les individus à faire des choix éclairés de manière à promouvoir, à maintenir et à améliorer leur santé et celle de leur entourage. (...) Nous pensons que les décideurs, les acteurs de terrain et les scientifiques disposent de conditions favorables au développement de politiques, d'actions de terrain et de recherches visant à améliorer la littératie en santé de la population qui, comme le démontre cette crise, relève d'un réel enjeu sociétal" (5).

Par une approche beaucoup plus souple, la Suède a par exemple réussi à mobiliser ses citoyens et à mener une campagne de vaccination sans passe sanitaire.

Ouvrir le dialogue avec les patients

Nous appelons dès lors les autorités à collaborer avec tous les acteurs et actrices de la santé, y compris les médecins généralistes, afin d'ouvrir un dialogue avec les patient·e·s. Pour être mieux compris, il est nécessaire d'abandonner les politiques stigmatisantes et de développer, au contraire, une information transparente sur les risques et bénéfices des vaccins, en respectant le libre choix. Il s'agit également d'encourager la prévention et le renforcement de l'immunité naturelle. Abandonnons aussi les discours anxiogènes et parlons plutôt d'aide psychologique et de bien-être.

À court ou moyen termes, des traitements crédibles et efficaces contre les symptômes de la Covid-19 seront également disponibles et la vaccination ne sera sans doute plus la seule voie à suivre.

Refinancer les soins de santé

Mais en fin de compte, la polarisation sociale nourrie entre vacciné·e·s et non-vacciné·e·s ne masque-t-elle pas l'essentiel ?

On constate aujourd'hui une importante démotivation parmi le personnel soignant, épuisé par cette crise sanitaire (démissions, burn-out, ...) et les écoles de soins infirmiers sont vides, faute d'un métier attractif. Des lits ne peuvent accueillir de patient·e·s, car il manque de personnel pour assurer l'encadrement médical. Le nombre d'infirmier·ère·s diplômés par habitant est certes très élevé en Belgique, mais le ratio infirmier par patient est l'un des plus défavorables en Europe. Pourquoi ?

Depuis plusieurs décennies, les politiques menées au nom de la rentabilité se sont traduites par un manque de lits et de moyens humains dans les hôpitaux (6). Si nous souhaitons une meilleure gestion de cette crise sanitaire et une réelle solidarité avec les soignant·e·s, il est grand temps de revaloriser et refinancer les soins de santé et la sécurité sociale, comme le demande en Belgique la Coalition Corona (7), large plateforme qui réunit les syndicats, les mutualités et différents acteurs et actrices de la société civile, dans la perspective d'une société soutenable, juste et résiliente.

Précisément, plusieurs scientifiques renommé·e·s invitent à ne plus considérer l'épidémie de Covid-19 comme une pandémie mais plutôt comme une syndémie, où la progression de la maladie serait liée aux inégalités sociales et à la crise écologique (8).

Il s'agit, plus que jamais, de changer de modèle économique et social, de veiller à l'Etat de droit et de revitaliser nos démocraties.

Vacciné·e·s ou non, nous vivrons ensemble dans une société ouverte, solidaire et bienveillante.

*Cosignataires :

Raphaële Buxant, Bio-ingénieure et Professeure de sciences; Mélinda Le Bacquer, Sage-femme; Christophe Haveaux, Journaliste; Marie-Eve Tries, Médiatrice culturelle; Marie-Aurore Fox, Médecin anesthésiste; Françoise Lombaerde, Business developper; Gaëlle Delpierre, Agrégée en Philosophie; Fabio Cristofoli, Enseignant; Alain Van Hille, Directeur artistique; Véronique Olivier, Assistante sociale; Agnès Jacquemin, Styliste; Yasmine Devrim, Animatrice socio-culturelleCédric Verstraeten, Psychologue; Bigligiu Teodora, Médecin Anesthésiste; Pascal Warnier, Economiste, Diplômé en sciences de l'éducation; Alice Legrain, Formatrice en maraîchage biologique; Pascale Creplet, sage-femme; Nathanaelle Blanpain, Historienne d'art, Guide conférencière; Flore Maes, Infirmière psychiatrique; Michèle Warnimont, Sage-femme; Elisa Robert, Citoyenne active dans le domaine de l'éducation, du développement et de l'épanouissement de la petite-enfance; Aude Jacomet, Citoyenne active aux niveaux culturel et environnemental; Marie-Françoise Louche, Psychologue clinicienne; Emmanuel de Boissieu, Ingénieur du son; Elodie Pétré, Animatrice socio-culturelle; Mireille Ganem, Citoyenne; Claudia Ucros, Psychologue; Denis van de Walle, Kinésithérapeute; Nathalie Bougelet, Photographe; Thérèse Richard, Sage-femme; Luc Mampaey, Economiste; Evelyne Dehalu, licenciée en Sciences politiques; Barbara Colfs, Architecte urbaniste; Anne Goethals, Psychologue; Véronique Piscaglia, Enseignante; Sylvia Piqué, Sage-femme; Dr Catherine Ruyssen, Pédiatre; Christelle Cordonnier, Enseignante; Guy Degand, Citoyen; Claude Denis - Analyste de risques - Qualité de Vie au Travail; Florence Thibaut, Gestionnaire de projets socio-culturels; Violette Penasse, Architecte paysagiste; Johanna D'hernoncourt, Citoyenne active dans la Transition; Julie Antoine, Boulangère indépendante; Yoann Etienne, Boulanger indépendant; Marie Huybrechts, Psychothérapeute; Maxime Membrive - Philosophe et Comédien; Yannick Heselmans, Electronicien; Valérie Vanbussel, Biologiste et Enseignante; Donatienne Roels, Sage-femme; Marc Braun, Ingénieur retraité et écrivain; Catherine Brusselmans, Professeure de mathématiques; Paul Roland, Indépendant; Isabelle Foster Denys, Employée dans le domaine financier; Laurent Vier, Citoyen; Sandrine Barbeaux, Productrice artistique; Fré Werbrouck, Chorégraphe; Pascal Martin, Banquier; Frédéric Pacini, Bio-ingénieur et Enseignant; Eulalie Oldenhove, Employée dans le secteur socio-culturel

"Covid-19 : Le passe sanitaire n'oblige pas à la vaccination mais en vient à gêner l'individu qui souhaiterait s'y soustraire", Le Monde, 31/07/21.

(2) "La généralisation du Covid Safe Ticket, un dangereux précédent, selon le secteur culturel", Le Soir 07/10/21.

(3) "Le coronavirus restera longtemps parmi nous", L'Echo, 15 octobre 20214) "L'hésitation vaccinale, ou les impatiences de la santé mondiale", La revue des idées, 04/05/21.

(5) "Éloge de l'hésitation", L'Echo, 22 mai 21.

(6) "L'hésitation vaccinale: menace ou opportunité?", Service universitaire de la promotion de la santé UCLouvain/IRSS-RESO, mai 2021. Disponible sur https://educationsante.be

(7) Lire par exemple "Hôpitaux saturés, patients sacrifiés : relire l'histoire des politiques de santé pour comprendre", France culture, 24/03/20, disponible sur https://www.franceculture.fr. Lire également les analyses du mouvement belge La Santé en lutte sur www.lasanteenlutte.org.

(8) www.coalitioncorona.be

(9) Lire l'éditorial de la prestigieuse revue scientifique The Lancet, 26 septembre 2020, disponible sur Wikipedia > Syndemie. Lire également l'ouvrage de la philosophe Barbara Stiegler "De la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation", Galimard, 2021.

Nous sommes des citoyen·ne·s actif·ve s dans de nombreux domaines de la société. Nous sommes bien conscients que la crise sanitaire est complexe et évolutive. Mais nous souhaitons alerter sur les risques d'un clivage social et le besoin fondamental d'une réelle solidarité.Comme tout le monde, nous avons subi les confinements, les tests et quarantaines à répétition, les bulles de vie sociale atrophiée, parfois avec un·e jeune à la maison en décrochage scolaire virtuel ou un·e conjoint·e en dépression. Nous aspirons toutes et tous à retrouver une vie sociale épanouissante.Nous déplorons les vagues d'hospitalisation en Belgique et dans le monde.Mais nous déplorons également l'actuelle polarisation de la société, dans laquelle hésiter ou choisir de ne pas se faire vacciner serait un objet de honte. Le sujet est souvent tabou ou conflictuel au sein des familles, entre amis ou collègues. Dans l'espace public, les discours deviennent radicaux. "Faut-il soigner ceux qui ont refusé le vaccin, s'ils ont besoin de soins intensifs et qu'on manque de lits ?", titrait ainsi un éditorialiste québécois. "Il est temps de convaincre les non-vaccinés d'une façon moins amicale", lançait récemment le virologue flamand Marc Van Ranst. D'où vient cette radicalisation ?L'introduction d'un pass sanitaire dans la plupart des démocraties amplifie ce clivage, pénalise et exclut les personnes hésitantes, qui auront un accès difficile à la vie sociale, sportive et culturelle dont nous avons pourtant tous tant besoin en ce moment. Cela nous inquiète pour la cohésion sociale de notre société.Le Comité d'urgence de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) s'est prononcé contre l'instauration des passes sanitaires, notamment parce qu'ils peuvent "aggraver les inégalités" mais aussi en raison des "preuves limitées concernant la performance des vaccins sur la réduction de la transmission".Le passe sanitaire (Covid Safe Ticket en Belgique) pose en effet de nombreuses questions scientifiques, éthiques, juridiques, démocratiques, sociales et culturelles, régulièrement exposées dans la presse.L'ensemble du secteur culturel s'y oppose, comme expliqué dans une carte blanche : "Si nous avons un rôle à jouer, c'est celui de maintenir du lien dans un cataclysme social, de préserver la vie sociale des effets anxiogènes et clivants de la crise sanitaire, de surmonter les inégalités d'accès et de participation à la culture. (...) Nous pensons qu'il y a d'autres manières d'envisager une campagne de santé publique et de s'adresser à la population non vaccinée" (2).Personne n'est dupe : Les gouvernements utilisent surtout le passe sanitaire pour convaincre les non-vacciné·e·s à se faire vacciner rapidement.L'Italie a généralisé cette mesure, y compris pour se rendre sur son lieu de travail. Un exemple qui intéresse déjà la Belgique et plusieurs autres pays européens.Les gouvernements délivrent ainsi un "permis de citoyenneté", quitte à empiéter sur les autres droits : droit de circuler librement, droit au travail, droit à la culture, ..."La généralisation des passes sanitaires marque l'émergence d'un nouveau modèle de politique de prévention fondé sur la gêne et la honte, au risque d'une division de la population", constate ainsi le socio-anthropologue Pascal Ducournau (1).Or il est important de rappeler que la médecine moderne suppose le consentement libre et éclairé du·de la patient·e à un traitement, quel qu'il soit.Et les questions sur les vaccins - toujours en phase test - sont légitimes, même si ceux-ci ont montré jusqu'ici leur efficacité pour se protéger des formes graves de la Covid-19.Nous nous orientons probablement vers des campagnes de vaccination à échéances régulières, au fil des variants et des connaissances scientifiques, en vue d'atteindre une immunité collective. Nous devrons sans doute vivre longtemps avec ce virus et ses mutations, comme le note le virologue belge renommé Peter Piot, qui a dirigé jusqu'à cet été la London School of Hygiene and Tropical Medecine (3).Dans ce contexte, il n'est pas sûr que les citoyen·ne·s soient prêt·e·s à se faire vacciner régulièrement, surtout si les vacciné·e·s subissent toujours des contraintes (tests, quarantaines, bulles sociales, ...). Beaucoup vont se lasser et finir par hésiter.En outre, les autorités élargissent la vaccination aux catégories d'âge les moins concernées : les adolescent·e·s et bientôt les enfants de 5 à 11 ans. Nul doute que beaucoup de parents y seront réticents ou opposés.Enfin, certain·e·s politiques évoquent une loi sur l'obligation vaccinale pour tous les adultes. Cela ne pourrait se faire qu'à travers un large débat parlementaire et un consensus sociétal. Nous en sommes loin.Disons-le clairement : l'actuelle politique de vaccination, fondée sur la culpabilisation et l'exclusion, est vouée à l'échec et alimentera les tensions sociales.Une attente légitimeNous souhaitons proposer ici une autre approche."À travers le refus ou la temporisation à propos de tel ou tel vaccin, les citoyens manifestent leur besoin irrépressible d'explications. Prendre l'hésitation vaccinale comme la simple résultante d'un illettrisme médical et de l'empire des réseaux sociaux sur des populations passives pose problème. Car cette hésitation vaccinale peut être, dans beaucoup de cas, la preuve d'une attitude critique vis-à-vis des pouvoirs publics, et correspond à une attente, une demande légitime, à laquelle il faut effectivement prêter une attention respectueuse", peut-on lire dans la revue scientifique La vie des idées (3).Pour obtenir un consentement, un dialogue de confiance doit être établi entre un médecin et un patient."Les médecins généralistes ayant été soigneusement tenus à l'écart du processus de vaccination, le dialogue en question est devenu totalement facultatif", écrit le politologue Vincent Laborderie, avant de poursuivre :"Dans ce contexte, le débat est occulté, par crainte de renforcer les hésitations, au profit d'une communication univoque qui divise la population en deux : les partisans de l'effort collectif d'un côté, et les antivax complotistes, antisciences ou égoïstes de l'autre" (4).Les chercheuses Hélène Lambert et Sėgolène Malengreaux (UCLouvain/IRSS-RESO), autrices d'une étude de référence intitulée "L'hésitation vaccinale : menace ou opportunité ?", soulignent, dans le même ordre d'idées, l'opportunité et l'enjeu démocratique que pourrait représenter l'organisation d'un tel dialogue :"Dès lors, la vaccination contre la Covid-19 constitue une occasion pour les professionnel·les de la santé de dialoguer à ce sujet et d'accompagner les individus à faire des choix éclairés de manière à promouvoir, à maintenir et à améliorer leur santé et celle de leur entourage. (...) Nous pensons que les décideurs, les acteurs de terrain et les scientifiques disposent de conditions favorables au développement de politiques, d'actions de terrain et de recherches visant à améliorer la littératie en santé de la population qui, comme le démontre cette crise, relève d'un réel enjeu sociétal" (5).Par une approche beaucoup plus souple, la Suède a par exemple réussi à mobiliser ses citoyens et à mener une campagne de vaccination sans passe sanitaire.Nous appelons dès lors les autorités à collaborer avec tous les acteurs et actrices de la santé, y compris les médecins généralistes, afin d'ouvrir un dialogue avec les patient·e·s. Pour être mieux compris, il est nécessaire d'abandonner les politiques stigmatisantes et de développer, au contraire, une information transparente sur les risques et bénéfices des vaccins, en respectant le libre choix. Il s'agit également d'encourager la prévention et le renforcement de l'immunité naturelle. Abandonnons aussi les discours anxiogènes et parlons plutôt d'aide psychologique et de bien-être.À court ou moyen termes, des traitements crédibles et efficaces contre les symptômes de la Covid-19 seront également disponibles et la vaccination ne sera sans doute plus la seule voie à suivre.Mais en fin de compte, la polarisation sociale nourrie entre vacciné·e·s et non-vacciné·e·s ne masque-t-elle pas l'essentiel ?On constate aujourd'hui une importante démotivation parmi le personnel soignant, épuisé par cette crise sanitaire (démissions, burn-out, ...) et les écoles de soins infirmiers sont vides, faute d'un métier attractif. Des lits ne peuvent accueillir de patient·e·s, car il manque de personnel pour assurer l'encadrement médical. Le nombre d'infirmier·ère·s diplômés par habitant est certes très élevé en Belgique, mais le ratio infirmier par patient est l'un des plus défavorables en Europe. Pourquoi ?Depuis plusieurs décennies, les politiques menées au nom de la rentabilité se sont traduites par un manque de lits et de moyens humains dans les hôpitaux (6). Si nous souhaitons une meilleure gestion de cette crise sanitaire et une réelle solidarité avec les soignant·e·s, il est grand temps de revaloriser et refinancer les soins de santé et la sécurité sociale, comme le demande en Belgique la Coalition Corona (7), large plateforme qui réunit les syndicats, les mutualités et différents acteurs et actrices de la société civile, dans la perspective d'une société soutenable, juste et résiliente.Précisément, plusieurs scientifiques renommé·e·s invitent à ne plus considérer l'épidémie de Covid-19 comme une pandémie mais plutôt comme une syndémie, où la progression de la maladie serait liée aux inégalités sociales et à la crise écologique (8). Il s'agit, plus que jamais, de changer de modèle économique et social, de veiller à l'Etat de droit et de revitaliser nos démocraties.Vacciné·e·s ou non, nous vivrons ensemble dans une société ouverte, solidaire et bienveillante."Covid-19 : Le passe sanitaire n'oblige pas à la vaccination mais en vient à gêner l'individu qui souhaiterait s'y soustraire", Le Monde, 31/07/21.(2) "La généralisation du Covid Safe Ticket, un dangereux précédent, selon le secteur culturel", Le Soir 07/10/21.(3) "Le coronavirus restera longtemps parmi nous", L'Echo, 15 octobre 20214) "L'hésitation vaccinale, ou les impatiences de la santé mondiale", La revue des idées, 04/05/21.(5) "Éloge de l'hésitation", L'Echo, 22 mai 21.(6) "L'hésitation vaccinale: menace ou opportunité?", Service universitaire de la promotion de la santé UCLouvain/IRSS-RESO, mai 2021. Disponible sur https://educationsante.be(7) Lire par exemple "Hôpitaux saturés, patients sacrifiés : relire l'histoire des politiques de santé pour comprendre", France culture, 24/03/20, disponible sur https://www.franceculture.fr. Lire également les analyses du mouvement belge La Santé en lutte sur www.lasanteenlutte.org.(8) www.coalitioncorona.be(9) Lire l'éditorial de la prestigieuse revue scientifique The Lancet, 26 septembre 2020, disponible sur Wikipedia > Syndemie. Lire également l'ouvrage de la philosophe Barbara Stiegler "De la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation", Galimard, 2021.