Le geste est fort, sans précédent de la part d'un roi des Belges et jusqu'à nouvel ordre salué de toutes parts. Philippe a parlé ou plutôt a écrit et bien écrit. Il a donc su trouver les mots justes, usé du ton qu'il convenait en prenant sur lui d'exprimer, avec la bénédiction d'un gouvernement soulagé, " ses plus profonds regrets " pour tout le mal jadis infligé au peuple congolais par ses colonisateurs.
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Le geste est fort, sans précédent de la part d'un roi des Belges et jusqu'à nouvel ordre salué de toutes parts. Philippe a parlé ou plutôt a écrit et bien écrit. Il a donc su trouver les mots justes, usé du ton qu'il convenait en prenant sur lui d'exprimer, avec la bénédiction d'un gouvernement soulagé, " ses plus profonds regrets " pour tout le mal jadis infligé au peuple congolais par ses colonisateurs.Des noms ? Il en est un qui saute aux yeux et trotte dans toutes les têtes, qui n'en finit plus de défrayer la chronique depuis que ses statues ne sont plus les bienvenues. Trop pour un seul homme. Trop facile, de réduire la question belgo-congolaise à une affaire personnelle. Pas de Léopold II explicitement épinglé dans le texte royal, mais l'oeuvre colonisatrice du deuxième roi des Belges figure en bonne place dans les regrets émis par son arrière-petit-neveu : c'est bien l'Etat indépendant du Congo qui a été le cadre d'actes de violences et de cruautés éminemment regrettables. Trop simple là encore de lui en attribuer le monopole. La longue période coloniale passée sous le pavillon de l'Etat belge a aussi engendré son lot de souffrances et d'humiliations, se plaît à rappeler Philippe. Ou comment desserrer l'étau autour du roi à la barbe fleurie accablé de tous les maux en invitant à brasser large dans la mise à plat du douloureux passé colonial. C'est un système bien plus qu'une tête couronnée qu'il appartient de faire passer en jugement. Il y a les mots pour le dire et le canal emprunté pour les exprimer. Philippe a opté pour l'écrit plutôt que l'oral pour formuler ses regrets. " La lettre permet un ton plus direct, plus personnel, là où l'allocution radio-télévisée aurait sans doute eu un côté plus rigide, plus solennel ", analyse le constitutionnaliste et ex-parlementaire CDH Francis Delpérée. Pas d'irruption du roi sur le petit écran dans les foyers belges à l'heure du repas, ce que Philippe avait à dire était destiné aux Congolais à travers leur président. C'est un chef d'Etat qui a pris la plume à l'intention d'un autre chef d'Etat. D'égal à égal. " La chorégraphie est assez logique, le roi a saisi le moment propice pour s'exprimer, le 30 juin, jour du soixantième anniversaire de l'indépendance du Congo. Il ne pouvait faire usage de la traditionnelle allocution royale du 21 juillet puisque celle-ci s'adresse aux Belges ", observe l'historien et spécialiste de la monarchie, Vincent Dujardin (UCLouvain). Des regrets, pas d'excuses. Chaque chose en son temps. Ce pas supplémentaire, ce sera éventuellement pour plus tard, lorsque les représentants du peuple investis de la mission de remuer et de fouiller 75 ans de domination belge au Congo se seront fait une religion. Le roi a fait sa part du chemin, il balise le terrain en admettant lourdement qu'il y aurait matière à s'excuser. En prenant les devants, il évite sans doute à l'institution monarchique d'avoir à passer des moments difficiles lors des travaux parlementaires. De se présenter sous un mauvais jour, comme obstinément insensible à la souffrance d'autrui pour finalement être associée à un mea culpa qui lui serait arraché sous la contrainte politique. Il s'agit aussi de faire un peu oublier ces autres propos royaux tenus voici soixante ans, le 30 juin 1960, lorsque Baudouin invitait les Congolais désormais indépendants à se rappeler que Léopold II ne s'était pas présenté à eux en conquérant mais en civilisateur.