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Joe Biden, le candidat démocrate à la présidentielle du 3 novembre, s'est entretenu pendant une heure avec la famille de George Floyd, le lundi 8 juin, à Houston, où avaient lieu le lendemain les funérailles de l'Afro-Américain de 46 ans tué par un policier de Minneapolis. Au même moment, le président Donald Trump recevait des responsables de la police à la Maison-Blanche et assurait que " 99,9 %, ou au moins 99 %, des policiers sont des gens formidables et font un travail qui bat des records ". Dans le rôle de défenseur de la loi et l'ordre dont il s'est paré après les émeutes qui ont émaillé les premières manifestations restées depuis pacifiques, le président américain se heurte à une coalition anti-Trump élargie. Elargie à d'anciens responsables militaires qui ont peu goûté son intention de faire intervenir l'armée contre la rue, à la hiérarchie religieuse qui n'a pas apprécié son instrumentalisation à des fins politiques des dégradations commises à l'église Saint John de Washington, à d'anciens dirigeants républicains qui ne se reconnaissent pas dans sa stratégie de division permanente de la société.Un geste fédère aujourd'hui à la fois la contestation contre les violences policières et cette opposition à Donald Trump : le genou posé à terre. Par le chef de la police de New York, par le maire démocrate de Minneapolis Jacob Frey, par la présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi... Le take a knee est pourtant né sous la présidence de Barack Obama. Le 1er septembre 2016, le joueur de football américain des 49ers de San Francisco Colin Kaepernick met le genou au sol au moment où résonne l'hymne américain en ouverture d'un match de la National football league (NFL). Il entend protester contre le racisme et contre les violences policières alors que plusieurs affaires à la George Floyd ont endeuillé la communauté noire les mois précédents. Pour les républicains, le geste est une offense au drapeau américain et une marque caractérisée d'antipatriotisme. A peine élu, Donald Trump fustige devant ses partisans, avec une virulence à faire peur, le rebelle et son geste : " N'aimeriez-vous pas qu'un des propriétaires de la NFL dise, quand un joueur manque de respect au drapeau : "Sortez ce fils de pute du terrain tout de suite ! Dehors ! Il est viré !" ? " Même si la réprobation originelle du genou au sol émanait d'élus républicains, il a quand même fallu que sa signification évolue pour qu'il soit adopté quatre ans plus tard par l'ancien vice-président démocrate Joe Biden sans que l'Amérique, hors les partisans les plus fervents de Trump, ne crie au sacrilège. " Certains estimeront que le geste perd de sa signification en raison d'une réappropriation culturelle et politique qui l'éloigne de sa revendication d'origine, commente Nicolas Baygert, professeur en communication politique à l'Ihecs, à l'ULB et à Sciences Po Paris. Quand on observe que Joe Biden, le Premier ministre canadien Justin Trudeau, ou des élus du MR en Belgique se plient à ce rite, on peut dire qu'il est devenu une gestuelle obligée pour tout dirigeant se disant progressiste et désireux de montrer de manière ostentatoire sa sensibilisation à la cause. D'autant qu'un des slogans des manifestants décrète que rester silencieux, c'est se rendre coupable de discrimination. " Pour le spécialiste, " on associe davantage aujourd'hui le take a knee au rejet de Donald Trump qu'à la défiance envers l'emblème américain. Cette évolution s'explique par la réaction outrancière et violente du président à la démarche de Colin Kaepernick et de ceux qui l'ont suivi. Même si cette dimension anti-Etat peut ressurgir dans le chef des militants les plus radicaux, moins de la part des parlementaires du MR. " Depuis le meurtre de George Floyd par Derek Chauvin qui l'a asphyxié de longues minutes durant par pression du... genou, la gestuelle de Colin Kaepernick a été réutilisée, à côté du slogan Black lives matter et du bras levé le poing serré, comme marqueur de solidarité avec la communauté noire américaine, à Bruxelles, à Londres, à Paris, à Berlin et, plus étonnamment, à Tokyo et à Séoul. " Les réseaux sociaux favorisent la diffusion de ce type de rituels politiques, diagnostique Nicolas Baygert. On est dans un militantisme à la Netflix. Les mêmes séries sont consommées en Europe, aux Etats-Unis, en Asie. Il y a pareillement une circulation planétaire des représentations sociales et des conscientisations politiques. Pourtant, les luttes sociales sont particulières et liées chacune à un contexte national. L'histoire de l'esclavage aux Etats-Unis n'est pas du même registre que la colonisation en Belgique ou en France. Mais une même grille de lecture vient se plaquer sur des revendications particulières dans différents pays. L'internationalisation des luttes se traduit donc à la fois par une standardisation des mobilisations et par l'émergence d'un activisme franchisé, adapté à la réalité locale. " " La franchise, c'est un espèce de copier-coller d'un cahier des charges éprouvé ailleurs et transposable rapidement dans un autre pays, complète le professeur de l'Ihecs. En copiant la gestuelle utilisée précédemment, on s'assure une reprise médiatique. Le genou à terre valide l'imbrication dans le récit commun et mondial, même si chaque communauté s'en empare et l'agrémente de ses accents particuliers. C'est ce que j'appelle la syntonisation militante : c'est le fait, comme en musique, de tous s'accorder pour élaborer un même récit global. " Malgré son adaptation aux réalités locales, le genou à terre n'échappe pas à la controverse. En raison de sa récupération par le marketing. Aux Etats-Unis, Nike s'était emparé du phénomène Colin Kaepernick pour marquer son soutien à la lutte antiraciste et... doper ses ventes malgré une campagne hostile de la frange la plus réactionnaire de la population américaine. Par la crainte aussi d'une américanisation de la lutte antiraciste en Europe. On l'a vu, les contextes sont différents. Et les militants au Royaume-Uni, en France ou en Belgique ont peu ou prou décliné le discours de Black lives matter selon les particularismes locaux. Il n'empêche, une petite musique a parcouru les mobilisations pour assimiler les comportements racistes de quelques policiers documentés de Paris à Bruxelles au racisme systémique de certaines polices municipales aux Etats-Unis. La militante laïque française Nathalie Bianco a dénoncé cette homogénéisation pernicieuse de la lutte antiraciste sur Facebook. " Cette vague surréaliste de culpabilité collective et de génuflexion servile qui nous arrive des USA ne passera pas par moi ", s'est-elle exclamée, fustigeant en outre l'indignation sélective de certains " militants " antiracistes. Un travers que l'on a pu observer également à Bruxelles, certains organisateurs de la manifestation du 7 juin refusant d'étendre le crédit de la mobilisation aux victimes des discriminations d'origine maghrébine. " Insérer une réalité locale dans un récit global qui tend à standardiser plutôt qu'à tenir compte des nuances n'est pas sans risque, reconnaît Nicolas Baygert. Des court-circuitages, des anachronismes, des raccourcis... peuvent choquer et faire perdre leur pertinence à certaines de ces mobilisations. A contrario, sa dilution par sa diffusion internationale peut aussi dénaturer la portée d'un message aux yeux de ses créateurs. " A ce stade cependant, la symbolique de la contestation de la violence policière à consonance raciste que symbolise le genou à terre de Colin Kaepernick est universellement comprise.