C'est un cliché en mots, capté sous le soleil belge de l'été 2020. Un instantané sans prétention, un peu plus de trois mois après le décès, aux Etats-Unis, de George Floyd, ce citoyen noir mort étouffé par un policier blanc. A l'époque, chacun s'était réjoui que ce genre de dérapage policier fatal à la population noire ne survienne pas en Belgique. Pour autant, les Afro-descendants occupent-ils des fonctions à responsabilités chez nous ? Sont-ils présents aux postes d'influence et de pouvoir ? La Belgique est-elle aussi égalitaire qu'elle le dit ?
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C'est un cliché en mots, capté sous le soleil belge de l'été 2020. Un instantané sans prétention, un peu plus de trois mois après le décès, aux Etats-Unis, de George Floyd, ce citoyen noir mort étouffé par un policier blanc. A l'époque, chacun s'était réjoui que ce genre de dérapage policier fatal à la population noire ne survienne pas en Belgique. Pour autant, les Afro-descendants occupent-ils des fonctions à responsabilités chez nous ? Sont-ils présents aux postes d'influence et de pouvoir ? La Belgique est-elle aussi égalitaire qu'elle le dit ? Pour le savoir, le Vif/L'Express a posé sa loupe sur ces postes essentiels, dans le milieu politique, au sein des entreprises, dans la magistrature, dans les grandes institutions culturelles, au coeur de la Défense nationale, dans les médias et jusque dans les rangs de l'Eglise catholique. A toutes ces fonctions clés, trouve-t-on des Afro-descendants ? Un peu ? Beaucoup ? Nullement ? Ils en sont pour ainsi dire absents.Il n'existe pas de recensement des personnes selon leur couleur, en Belgique : les statistiques ethniques sont heureusement interdites. On peut toutefois évaluer leur nombre. Selon le dernier monitoring socio-économique d'Unia (Centre interfédéral pour l'égalité des chances), réalisé en 2016, la Belgique comptait 163 636 individus, âgés de 18 à 64 ans, originaires d'Afrique subsaharienne. Soit, à la grosse louche, 2,5 % de la population totale du même âge pour le pays. Si cette proportion était respectée - pure hypothèse de travail - 2,5 % des postes à responsabilités devraient être occupés par des personnes noires. Ce n'est pas le cas, comme on peut le lire ci-dessous. On sait qu'on peut leur faire dire ce qu'on veut, mais il arrive que les chiffres soient éloquents. " Sur la base de notre monitoring socio-économique, nous pouvons indiquer que les personnes d'origine d'Afrique subsaharienne sont surreprésentées dans les bas salaires et sous-représentées dans les hauts salaires, même si elles sont très qualifiées, entame Els Keytsman, directrice chez Unia. Elles travaillent plus souvent en dessous de leur niveau de diplôme. Nous pouvons en déduire qu'elles sont probablement sous-représentées dans les postes de direction. " C'est dans le milieu politique qu'il s'en trouve le plus, soit 9 sur les 544 sièges de parlementaires fédéraux, flamands, wallons, bruxellois, germanophones et européens (1). Avec un net avantage côté francophone. Le CDH en compte trois, tous au parlement bruxellois : Bertin Mampaka, Pierre Kompany - seul bourgmestre noir de Belgique - et Gladys Kazadi. Le PS, deux, au parlement de Wallonie : Joëlle Kapompole et Thierry Witsel. Ecolo et le PTB, un chacun : Kalvin Soiresse chez les verts bruxellois et Germain Mugemangango au parlement de Wallonie. Chez DéFI, Nicole Nketo Bomele siège au parlement bruxellois. Au MR, en revanche, aucun élu n'est issu de l'Afrique subsaharienne. Du côté flamand, à part Assita Kanko, députée européenne N-VA, on ne croise aucun parlementaire noir. Il n'y en a pas davantage assis sur les 25 fauteuils du parlement de la Communauté germanophone. Au sein des gouvernements fédéral, wallon, flamand, bruxellois, francophone et germanophone, seule l'écologiste bruxelloise Barbara Trachte se distingue, dans une proportion d'un poste sur 46. Dans les milieux économiques, les Afro-descendants sont encore plus rares, comme le confirment les sites Internet des entreprises. Au sein des comités de direction et conseils d'administration des 20 entreprises du Bel20, on ne recense qu'une seule personne noire, Andria Wilk, directrice chez Argenx. Une seule, donc, sur un total de 390 postes, sachant que certains membres de la direction siègent parfois aussi dans les conseils d'administration. Plusieurs entreprises, un brin embarrassées, mettent en évidence la diversité qui règne dans leur personnel. "Nous employons plus de 80 nationalités différentes", assure par exemple Hanne Poppe, porte-parole chez Colruyt. "Plusieurs de nos équipes au sommet ne comptent volontairement pas plus de 70 % d'employés de la même nationalité ou du même sexe ou de la même catégorie d'âge", précise-t-on chez ING. Quid du côté des entreprises publiques? Pas mieux : on ne croise aucun Afro-descendant à la tête de la Banque nationale de Belgique, de bpost, d'Infrabel ou de Belfius, ni parmi les experts du Bureau du Plan. Or, diverses études, reprises par l'enquête de la Fondation Roi Baudouin, "Des citoyens aux racines africaines : un portrait des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais", qui date de 2017, rappellent le niveau d'éducation très élevé des Afro-descendants. Plus de 60 % d'entre eux disposent d'un diplôme supérieur - dont la moitié, universitaire - alors que ce pourcentage pour la population belge, toutes origines confondues, ne dépassait pas 33% en 2016. Par comparaison, 40% des Belgo-Marocains et 24,5% des Belgo-Turcs étaient titulaires d'un diplôme de l'enseignement supérieur. Mais 56% des Afro-descendants occupent un poste pour lequel ils sont surqualifiés. Quant à leur taux de chômage, en dépit de leur haut niveau de formation, il est quatre fois supérieur à celui des Belges et trois fois supérieur pour la deuxième génération, qui est née et a été scolarisée en Belgique. Même si certains Afro-descendants sont enseignants, médecins, ou avocats, ils sont surreprésentés dans des emplois dits élémentaires et dans les statuts d'ouvrier. Pire même : les universitaires noirs courent davantage de risques que les autres de subir un déclassement sur le marché du travail. "Cela pose la question du plafond de verre ethnoracial au sein du marché de l'emploi", résument les auteurs de l'étude. Aucun Afro-descendant ne figure non plus parmi les 24 généraux recensés à la Défense nationale, soit le grade le plus haut qui existe en Belgique, ni parmi les évêques de Belgique. En revanche, depuis 2016, le nonce apostolique, sorte d'ambassadeur du Vatican à Bruxelles, est Ougandais : Mgr Augustine Kasujja est le tout premier nonce africain noir. La situation serait-elle moins inquiétante dans les hauts lieux du monde culturel ? Hélas non. Aucun Afro-descendant ne figure dans les instances dirigeantes de Bozar, qui vient toutefois d'engager un conseiller d'inclusion. Idem à La Monnaie, l'Orchestre philharmonique royal de Liège ou l'Opéra royal de Wallonie. "Je ne m'étais jamais fait la réflexion mais il n'y a en effet personne d'ascendance africaine à la tête du théâtre", déclare-t-on à Namur. Au Palais des beaux-arts de Charleroi, c'est le même constat. "Quatre sièges sont ouverts au conseil d'administration pour toute personne le demandant et pouvant témoigner d'un intérêt légitime pour les activités de l'asbl. Nous n'avons jamais eu de candidature de personne noire", y précise-t-on. Le Conservatoire de Bruxelles et le Théâtre national n'ont pas répondu à nos courriers. A Mons, là encore, les instances de direction sont plutôt de couleur blanche. "C'est une question qui nous interpelle beaucoup, signale Charlotte Jacquet, directrice de la communication pour Mons arts de la scène (Mars). Nous lançons d'ailleurs une formation inclusivité à la rentrée à destination du personnel " " Il est déconcertant de constater qu'un secteur qui fait montre d'autant d'engagements, qui investit autant d'énergie et toute son attention dans la diversification du public et de la programmation, ne parvient pas, après toutes ces années, à constituer un effectif aussi hétérogène que possible, conclut Actiris dans son "Etat des lieux sur les plans de diversité dans le secteur culturel", réalisé en 2016. Les organisations culturelles mènent encore trop souvent une politique du personnel basée sur l'intuition. [...] Elles restent attachées aux anciennes méthodes de recrutement. "C'est-à-dire en réseaux, dans un certain entre-soi où les Afro-descendants sont rares, sinon absents. Ainsi s'enclenche le cercle vicieux." Dans le milieu culturel, relève Véronique Clette Gabuka, chercheuse en sociologie à l'ULB, il y a peut-être une volonté de protéger le monde blanc en maintenant les Noirs sous un plafond de verre." Sauf, symboliquement, dans la programmation des activités artistiques. Question d'image. Les personnes noires n'ont pas beaucoup plus de place dans les médias où l'on est loin du compte en matière de diversité culturelle, même si des progrès sont enregistrés. Aucune statistique n'est disponible sur le sujet. Voyons du côté de la justice. Dans le Luxembourg, à Liège, à Namur et à Eupen, aucun magistrat afro-descendant ne siège. " Il n'y a jamais eu de candidat magistrat noir pour l'arrondissement judiciaire de Eupen, précise Andréa Tilgenkamp, procureure du Roi. Les parquets de Bruxelles, du Hainaut et du Brabant wallon n'ont pas répondu aux questions du Vif/l'Express, arguant souvent de l'illégalité des statistiques ethniques. "Qu'allez-vous conclure de l'absence de magistrat noir ?" interroge un juge qui estime la démarche très peu pertinente. Il peut y avoir des tas d'explications à ce phénomène."La première explication, c'est qu'une bonne part de la population noire, en Belgique, n'est âgée que de 25 à 40 ans aujourd'hui, soit un âge où on n'occupe généralement pas encore de poste à hautes responsabilités. "La première génération était surtout constituée d'étudiants, dont beaucoup sont rentrés au pays, rappelle Bob Kabamba, politologue à l'ULiège. Ceux qui sont arrivés dans les années 1980 et qui sont restés sont aujourd'hui les parents de cette nouvelle vague." La seconde, c'est que les diplômes décrochés à l'étranger par les Afro-descendants n'ont pas toujours été reconnus en Belgique. Ainsi, ce médecin rwandais arrivé en Belgique en 1994, qui, pour cette raison, a dû se reconvertir dans l'enseignement. Enfin, il y a les "discriminations raciales structurelles", que l'on peut comparer aux discriminations de genre. "Une société se construit sur la norme des majoritaires, rappelle Patrick Charlier, directeur chez Unia. En Belgique, ce sont les Blancs. Toutes les études de psychologie sociale montrent que chacun a des stéréotypes, entre autres sur la couleur de peau, qui peuvent se transformer en préjugés puis en discriminations.Il y a donc un fond de racisme, même involontaire et inconscient, en Belgique. Il faut en avoir conscience pour le dépasser.""Dans les entretiens d'embauche, les recruteurs sont souvent blancs, embraie Véronique Clette Gakuba. On observe chez eux un jugement tacite selon lequel les diplômes, pourtant belges, des personnes noires, ne sont pas appréciés de la même manière que ceux des Blancs. Il y a une suspicion d'incompétence, à leur endroit. On dit aussi que les Noirs ne postulent pas. Or, il y a des candidats noirs compétents. Mais après de longues périodes d'échec sur le marché du travail, ils se résignent et se reconvertissent dans un secteur où ils ont une chance de décrocher un emploi. Les recruteurs ne prennent pas la mesure de l'ethnostratification du marché du travail. Ils n'ont donc aucune démarche volontariste pour aller chercher les travailleurs issus de la diversité là où ils sont." Ainsi de ces trois brillants étudiants noirs, en sciences politiques à l'ULiège. A l'issue de leur cursus, alors que tous les autres, blancs, avaient décroché un poste, ils étaient, eux, restés sur le carreau. Les discriminations à l'égard des Afro-descendants se marquent aussi en matière de logement, durant la scolarité et sur le lieu de travail. Nombreux sont les Afro-descendants qui se sont fait traiter de "sauvage", de "singe" dans les cours de récréation. "C'est à l'école que j'ai appris que le Noir dérange, et c'est très violent", se souvient ce Belgo-Congolais. "Au début, on nous mettait au fond de la classe, raconte cet autre trentenaire venu du Congo. Quand on levait la main, on ne nous donnait pas la parole. Et même quand vous donniez une bonne réponse, le prof trouvait un moyen de minimiser ce que vous disiez ou d'ajouter des éléments, juste pour donner l'impression que vous ne maîtrisiez pas la matière." Des études menées par Unia ont montré qu'à résultats identiques, les conseils de classe ne prennent pas les mêmes décisions d'orientation selon que l'élève concerné est Afro-descendant ou non. Le fait d'être noir prédispose d'ailleurs aux études techniques et professionnelles, quelles que soient les compétences des étudiants concernés... Ces discriminations se vivent aussi dans l'espace public, les restaurants, les magasins, les services administratifs et avec la police. "Malgré la diversification de la population, notamment à Bruxelles, il y a chez les Blancs un sentiment de supériorité, qu'ils ne perçoivent même plus, insiste Véronique Clette Gabuka. Pour certains, il va de soi que les Noirs occupent des positions inférieures, ce qui leur bloquera l'accès empêchera aux postes à responsabilités. Si cette discrimination fonctionne toujours, c'est qu'elle est structurellement soutenue. Ce n'est pas qu'une question de conscience individuelle. On est pris dans un racisme sans le savoir." Selon l'enquête de la Fondation Roi Baudouin, près de 80 % des répondants afro-descendants ont subi des discriminations, des inégalités de traitement ou des insultes en raison de leur origine ou de leur couleur de peau. Ils sont autant à penser qu'ils n'ont pas les mêmes chances que les Belges d'obtenir un emploi ou un logement. Comme s'ils étaient des citoyens de seconde zone. "Il y a chez les Belges un refoulement profond, résumait l'anthropologue de l'UCLouvain Martin Vander Elst dans les colonnes du Soir. Quand il y a un cas visible de racisme, ils considèrent que c'est l'oeuvre d'un dégénéré. La société ne peut pas penser qu'elle est culturellement raciste." Dix-neuf ans après s'y être engagée lors de la conférence de Durban, la Belgique ne dispose toujours pas d'un plan d'action interfédéral de lutte contre le racisme.