Il faut se figurer une plaque de glace en train de fondre, avec un ours polaire dessus. Ce plantigrade aux perspectives incertaines, instable sur un sol qui dérive, c'est Paul Magnette.
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Il faut se figurer une plaque de glace en train de fondre, avec un ours polaire dessus. Ce plantigrade aux perspectives incertaines, instable sur un sol qui dérive, c'est Paul Magnette. La plaque de glace, c'est la social-démocratie européenne. Elle a tant fondu dans les eaux tièdes de la mondialisation que son engloutissement définitif semble aussi proche qu'inéluctable: dès qu'il lève le museau et que son regard quitte ses pattes glissant sur un sol fragile, Paul Magnette voit ses voisins se noyer. En France, le PS n'est déjà plus qu'un acteur électoral et politique marginal. En Allemagne, le SPD est passé loin sous les 20% aux dernières élections européennes, humiliation jamais connue au niveau national depuis les dernières élections de la République de Weimar, en mars 1933. Aux Pays-Bas, le PVDA, qui avait connu un très bon scrutin européen en 2019, sans doute porté par la candidature de sa tête de liste, Frans Timmermans, à la présidence de la commission, vient de retomber sur le lourd plancher historique atteint en 2017, 5,7%. En Flandre, le SP.A de Conner Rousseau, après son pire résultat depuis la Première Guerre mondiale, vient de renoncer au socialisme, en tout cas dans sa dénomination.Bref, partout autour de lui, Paul Magnette voit des camarades en difficulté existentielle. L'état général catastrophique de la social-démocratie européenne pourrait même, par comparaison, le rassurer sur son sort. Le PS belge francophone est en effet le parti social-démocrate le moins malade des pays environnants. Il est toujours le premier parti de son territoire, il participe à tous les gouvernements possibles et garde une implantation sociologique dont ses voisins ne peuvent même plus rêver. Il n'empêche qu'il a lui aussi connu son pire résultat en mai 2019, que tous les sondages postérieurs à cette date le donnent en recul, et que son nombre de membres dégringole. En 2017 déjà, pas encore président, Paul Magnette s'était étranglé, en bureau. "Le parti peut mourir", avait-il laissé échapper, prenant déjà les pays voisins pour exemple, pour convaincre ses camarades de renoncer au cumul d'un mandat parlementaire avec une fonction exécutive communale. Depuis, quatre ans plus tard, les partis frères vont encore plus mal, tandis que Paul Magnette règne sur son bout de banquise. Mais le Parti socialiste francophone, certes pas encore mort, va-t-il pour autant vraiment mieux qu'alors? C'est un autre cumul que celui des députés-bourgmestres qui, selon le politologue américain Charles Mack (When Political Parties Die, 2010), mène des partis à leur perte: les grands partis dont il a disséqué la disparition moururent de l'association de deux maux. Le premier est la concurrence menée par des formations au message et à l'implantation similaires et "pas trop usées par l'exercice du pouvoir". Le second est le décalage des directions partisanes par rapport aux grands alignements électoraux, et les choix stratégiques erronés qui en découlent. On le sait, le Parti socialiste francophone est soumis à une concurrence infernale, proche du triangle toxique. Ecolo et le PTB lui disputent tous deux, avec des arguments différents mais complémentairement ravageurs, une hégémonie qui lui semblait éternellement acquise sur la gauche il y a encore quinze ans. Coincé entre deux rivaux qui aspirent à le dépasser, le PS doit souvent céder à l'un ce qu'il croit prendre à l'autre. Ainsi quand Paul Magnette fait adopter, en conseil communal de Charleroi, une motion de solidarité envers le peuple ouïghour, le PTB local ne la vote pas, et le président-bourgmestre fanfaronne sur les réseaux sociaux: son parti à lui ne transige pas avec les droits humains, contrairement à son concurrent. Mais quelques semaines plus tard, c'est un parlementaire écologiste, Samuel Cogolati, que la Chine sanctionne pour ses interventions plus que favorables aux Ouïghours, et l'autre parti concurrent passe alors pour encore plus intransigeant sur les droits humains. Les difficultés traversées par le PS autour de l'accord interprofessionnel, marquées par une forte frustration syndicale, illustrent également ce triangle infernal. Le PTB s'y trouve à l'aise: il n'a qu'à appuyer les syndicats et dénoncer ce PS qui applique une loi qu'il promettait, en campagne, de modifier, celle de 1996 sur la compétitivité des entreprises. Ecolo n'est pas en malaise: il était tout aussi favorable à la modification de la loi que le PS, il doit tout autant l'appliquer que lui, mais ce n'est pas à lui que les syndicats en voudront s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils veulent. Le PS, lui, est coincé. Les arguments qu'il sert contre l'un contredisent ceux qu'il sert contre l'autre. Quand il pose que le PTB n'a "jamais rien fait depuis quarante ans" parce qu'il refuse les compromis, mais qu'en même temps il ricane qu'Ecolo s'abime dans les compromissions qu'impose l'exercice du pouvoir, par exemple autour de la fermeture des guichets de la SNCB, le PS s'annule lui-même: s'offusquer que l'un ne fait rien tout en s'amusant que l'autre ne fait pas mieux, c'est admettre qu'on n'en fait soi-même pas assez. La double concurrence, donc, lui est d'autant plus ravageuse qu'elle lui est menée par deux partis apparemment plus crédibles que lui sur les questions qui préoccupent leurs électorats, socio-économiques, d'une part, environnementales et culturelles, d'autre part. Un récent sondage de Solidaris, présenté par Jean-Pascal Labille au bureau du PS fin janvier, l'a montré pour les premières: 31% des sondés y estimaient que le PTB était le parti le plus à même de "défendre un système fort de sécurité sociale", devant le PS (20%), et Ecolo. Et, pour ce qui concerne les secondes, les verts ne sont pas exposés aux mêmes tensions que les partis de la gauche dite "ouvrière" sur les thématiques climatiques (la taxe carbone, le nucléaire, etc.) ou migratoires. Ainsi, une enquête sortie des urnes réalisée par le Centre d'étude de la vie politique (ULB) après le scrutin de mai 2019 a tenté de discerner les préoccupations des électeurs. Elle révèle que si "réduire les inégalités sociales" est une préoccupation très partagée par l'électorat des trois partis (27% pour Ecolo, 25,5% pour le PTB, 24,2% pour le PS), les électeurs verts sont beaucoup plus préoccupés par la lutte contre le réchauffement climatique que ceux du PS et du PTB (42% contre 12% et 14%), et qu'ils sont encore plus hostiles aux propositions relevant d'un "agenda ethnocentrique" (les luttes contre le terrorisme islamique, contre l'immigration et contre l'insécurité). Les termes argumentaires de cette concurrence sont donc structurellement défavorables aux socialistes. Et les perspectives sociologiques à moyen terme ne sont pas joyeuses: selon le Cevipol toujours, les socialistes récoltent leurs moins bons résultats dans la classe d'âge des 24 à 39 ans, lors de laquelle les choix politiques prennent une tournure définitive, tandis qu'Ecolo et le PTB, eux, rassemblent chez ces jeunes actifs davantage de suffrages que chez les plus âgés. Comme la société, l'électorat se transforme, et ce sont les réactions socialistes à ces transformations qui ont mené les socialistes européens à leur perte. La sociologie de la classe laborieuse a changé, l'offre politique encore plus. Les préoccupations des salariés, pourtant, semblent ne pas avoir autant bougé qu'il n'y parait. Une chercheuse de l'université de Genève, Line Rennwald, a relevé cette manière de paradoxe dans Social Democratic Parties and the Working Class. New Voting Patterns paru chez Palgrave-Macmillan (et en accès gratuit en ligne) tout récemment. Entre les années 1970 et aujourd'hui, les six partis sociaux-démocrates étudiés (en Suisse, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Autriche, en France et aux Pays-Bas) ont tous perdu de très larges pans de leur électorat salarié. Celui-ci, en fait, a pourtant peu modifié ses priorités: il réclamait déjà davantage de redistribution que la moyenne dans les années septante, était déjà plus circonspect par rapport à l'immigration. Mais, comme dans les plus pessimistes descriptions de Charles Mack, les partis sociaux-démocrates, eux, ont posé les mauvais choix: ils ont renoncé à la redistribution et se sont laissé engager dans de douteux combats. "Ces dernières décennies, on observe à la fois un accommodement croissant des partis sociaux-démocrates avec l'économie de marché, et une saillance importante de nouvelles questions mises à leur agenda politique. En révisant substantiellement leur projet politique originel, les partis sociaux-démocrates ont contribué à la démobilisation des travailleurs sur les dimensions socio-économiques de l'espace politique. Dans le même temps, ils se sont trouvés confrontés à un contexte plus difficile pour mobiliser sur base de la classe sociale. Des partis populistes de droite ont commencé à mobiliser des travailleurs autour d'un projet politique qui avait pour noyau la limitation de l'immigration", écrit notamment Line Rennwald. Les compétences choisies par Paul Magnette au cours de la négociation fédérale (celles de Pierre-Yves Dermagne à l'Economie et au Travail, de Karine Lalieux à la Lutte contre la pauvreté et aux Pensions, de Thomas Dermine à la Relance, en particulier), montrent que, s'il n'a peut-être pas lu Line Rennwald, le président socialiste en partage sans doute les constats: pour éviter les mortelles erreurs des partis frères, il faut à la fois se recentrer sur l'économie, et la gauchir. Ce qui suppose que les partis de droite avec lesquels le PS gouverne acceptent l'adoption de mesures fortement redistributives, et qu'ils se refusent d'évoquer des problématiques qui les servent davantage, les migrations ou la "tolérance zéro", par exemple. Comme s'ils n'avaient pas intérêt à chauffer la glace sur laquelle patine Paul Magnette.