Le contexte
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Le ministre de la Mobilité ment devant la Chambre, un parti de la majorité le lui reproche avec véhémence. Le ministre de la Santé évoque la nécessité d'un "effet choc" pour justifier la fermeture de commerces, un parti de la majorité le lui reproche avec fougue. La ministre de l'Environnement rappelle que l'accord de gouvernement prévoit de "décourager le plus possible l'usage des combustibles fossiles, via l'instauration d'un instrument fiscal", un parti de la majorité le lui reproche avec rage. L'exécutif De Croo, qui a prêté serment le 1er octobre 2020, termine son premier quadrimestre. A peine les eaux amères de la seconde vague se retirent-elles que semble frapper la tempête. Les sept partis de la majorité, barrés par de tout neufs présidents, ne tiennent pas le même cap. Et ces dernières semaines ont vu une discipline déjà moyenne se diluer encore. Si bien que, dans les journaux et au Parlement, les torpilles succèdent aux orages, alors que chacun s'accuse de saborder l'autre. Les communications entre libéraux et écologistes francophones, en particulier, paraissent se brouiller dans la colère. Comme si, pour guérir de la gêne temporaire d'avoir, l'été dernier, coulé ensemble la mission de Bart De Wever et Paul Magnette, verts et bleus devaient se bagarrer comme au combat naval. Et les libéraux francophones écument, grondent et tonnent aussi contre les socialistes flamands, contre leur jeune mousse Conner Rousseau et contre leur vieux capitaine Frank Vandenbroucke. Les libéraux francophones, en fait, sont en colère. C'est surtout cette colère qui met un peu le gouvernement De Croo en galère. Mais c'est une colère rationnelle pour une galère normale, baignée des eaux froides du calcul égoïste. Ce n'est pas une humeur spontanée: leur déchaînement rageur ne vient pas de nulle part. Ce n'est pas qu'ils sont jaloux, ni qu'ils sont haineux. C'est que les libéraux francophones avaient beaucoup plus de pouvoir et de ministres sous le gouvernement précédent. Ils ont failli être jetés à la mer. Ils ont été forcés, l'été dernier, de s'associer aux verts parce que Bart De Wever ne voulait pas d'eux. Et ils gouvernent avec des socialistes qui ne voulaient pas d'eux non plus. Alors ils ont besoin de montrer leur colère. Comme Pierre-Yves Jeholet, ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui évoque le "totalitarisme" de Frank Vandenbroucke. Comme Michel De Maegd, député fédéral, qui affirme que Georges Gilkinet "ment constamment". Comme Georges-Louis Bouchez, président du parti, qui établit comme "inacceptables" "l'instrument fiscal" rappelé par Zakia Khattabi, puis la "loi pandémie" appelée par Frank Vandenbroucke. Les libéraux doivent se défendre, alors ils contre-attaquent. Le programme que se promet de mettre en oeuvre la Vivaldi leur rend très énervant le contraste avec leur vie d'avant, sous les gouvernements de Charles Michel puis de Sophie Wilmès. Charles Michel n'avait en effet pas seulement été récompensé par le Seize pour l'installation de sa majorité suédoise. Il n'avait pas non plus uniquement pu offrir à une génération de camarades les ministères dont elle n'osait plus rêver. Il avait surtout pu engager des réformes si libérales qu'il n'avait même pas osé les faire figurer dans son programme électoral: le relèvement de l'âge légal de la retraite à 67 ans, bien sûr, mais aussi le tax shift, la suppression de toutes les cotisations sociales sur le premier emploi créé par un indépendant, ou l'abaissement de l'impôt sur les bénéfices de sociétés avaient comblé le monde des entreprises. Ces victoires politiques, chiffrées en milliards, rendaient Charles Michel et le MR vindicatifs dans un débat public francophone où ils étaient sévèrement minoritaires. Le MR n'a donc pas perdu que de la visibilité avec l'installation du nouveau gouvernement. Il a aussi perdu du pouvoir. Il pouvait se vanter de faire beaucoup, désormais il ne peut plus se féliciter que d'avoir empêché. Il a troqué l'offensive contre la contre-attaque. Il se présente donc en rempart contre des écologistes et des socialistes qui n'ont pas pu faire grand-chose non plus, et qu'une bonne petite agression médiatique venue du camp d'en face, au fond, ragaillardit plus qu'elle n'abat: elle leur permet de se sentir utile. Lire aussi: Un impôt sur la fortune, la taxe comptes-titres? Un trophée fiscal rikikiLes socialistes sont en effet revenus au pouvoir partout, mais ils ont dû le faire partout, Bruxelles exceptée, avec le MR. Ils n'ont pu, au programme du gouvernement fédéral, mettre un vrai impôt sur la fortune (la taxe sur les comptes-titres de ce gouvernement rapportera tout au plus autant que celle du gouvernement de Charles Michel qu'avait annulée la Cour constitutionnelle), ni la pension minimum à 1 500 euros net, ni la retraite à 65 ans, ni le salaire minimum à 14 euros de l'heure. Ils s'affairent à vendre au monde du travail des conquêtes dont les syndicats ne seront jamais satisfaits: la hausse des plus petites allocations et des pensions, le refinancement des soins de santé, un éventuel statut pour les artistes, etc. Jouer un peu de la canonnière idéologique face aux croiseurs adverses, comme l'ont fait Paul Magnette et Georges-Louis Bouchez à propos d'une réforme fiscale dont il ne sortira probablement que de bulles, leur est aussi gratuit que rentable. Les écologistes sont arrivés au pouvoir partout, mais ils ont dû le faire partout, Bruxelles exceptée, avec le MR. Ils n'ont pu, au programme du gouvernement fédéral, mettre la fin des centres fermés, ni les revendications socio-économiques qu'ils partageaient avec les socialistes et le monde du travail. Ils s'affairent à vendre au monde associatif et aux milieux environnementaux des conquêtes dont ils seront difficilement satisfaits: la fin du nucléaire, l'abandon de l'enfermement d'enfants dans des centres fermés, et le refinancement de la SNCB. Quelques débats de principe avec la droite les réconfortent. Jean-Marc Nollet disait d'ailleurs jadis que le clivage du monde d'après opposerait les verts aux conservateurs. Mais les récentes querelles qui ont dressé écologistes contre réformateurs n'étaient pas de cet ordre. L'assaut libéral contre Georges Gilkinet ne portait en effet pas sur des choix politiques - le MR soutient la fermeture des 44 guichets de gare - mais sur une attitude. Car ce n'est pas d'avoir laissé fermer ces guichets que Georges Gilkinet a été accusé, mais d'avoir fait croire qu'il ne savait pas qu'ils allaient fermer. Jacqueline Galant s'est rappelée qu'en avril 2016, son lointain successeur au ministère fédéral de la Mobilité avait exigé son départ. "Mensonge et incompétence. Jacqueline Galant doit démissionner!" avait-il tweeté le 14 avril 2016. Elle avait démissionné le lendemain. Presque cinq ans plus tard, jeudi 11 février, elle invitait Georges Gilkinet à "être conséquent avec soi-même". Il n'y a certes pas là qu'une colère rationnelle, tant l'écologiste namurois a été un adversaire traumatisant du gouvernement Michel. Elle a l'intérêt psychologique d'atténuer un traumatisme, et l'utilité politique d'affaiblir un antagoniste. Mais elle a aussi pour effet de beaucoup miner l'ambiance du gouvernement De Croo. Alexander De Croo s'est, semble-t-il, déjà plaint plusieurs fois des abordages des uns et des sabordages des autres. Il gronde les uns et apaise les autres. Il est beaucoup moins engagé dans les affrontements que son prédécesseur Charles Michel, dont il était le très libéral vice-Premier. Il est beaucoup moins attaqué que lui, aussi. Les assauts du PTB, au fond, ne le concernent pas. Il n'a que peu de choses à faire contre ceux du Vlaams Belang. Et la N-VA, dont l'éternel président Bart De Wever se cherche encore une ligne claire (alors qu'il jurait de ne plus jamais s'associer avec l'Open VLD il y a trois mois, il lui a proposé... de fusionner dimanche 14 février), et dont le vice-président raté Theo Francken a perdu pas mal de sa puissance, n'est plus, ou pas encore, l'indestructible armada qu'elle doit être. En fait, si l'ambiance est minée, c'est surtout entre les trois partis francophones de son gouvernement. Les quatre partis flamands du gouvernement, entre eux, affichent une remarquable solidarité: même l'affaire du financement de la campagne de la députée libérale flamande Sihame El Kaouakibi agite davantage l'Open VLD lui-même que le SP.A, Groen ou le CD&V, remarquablement discrets dans la tempête. Aucun d'eux ne s'en est pris à Georges Gilkinet, pas même à Frank Vandenbroucke, et à peine à Zakia Khattabi. Alexander De Croo a de l'expérience. Il en avait sans doute déjà avant même sa naissance. Il sait que ça pourrait ne pas durer. Il sait que les bombardements auxquels se livrent les francophones pourraient abîmer son équipage, et le feront sans doute bientôt de plus en plus. Mais en attendant, son expérience l'éclaire sur le chemin parcouru. Il peut se retourner plus loin que sur ces quatre derniers mois, et revoir un peu le premier quadrimestre du gouvernement Michel. Alexander De Croo peut se rappeler qu'à peine était-il installé que 150 000 travailleurs descendaient dans les rues de Bruxelles pour s'y opposer, et on n'en avait plus vu tant depuis des décennies. Et qu'à peine était-il introduit au kern que le vice-Premier ministre, Jan Jambon, déclarait dans les journaux francophones que les collaborateurs de la Seconde Guerre mondiale "avaient leurs raisons". Et qu'à peine était-il intronisé secrétaire d'Etat à la Migration que Theo Francken assistait à l'anniversaire d'un collaborateur. Il avait peut-être aussi ses raisons mais avait dû s'excuser, en séance plénière, les yeux dans une écume de rage. Et qu'à peine était-elle initiée ministre de la Mobilité que Jacqueline Galant se ridiculisait en égarant les milliards d'économies que devait faire la SNCB. Et que tout ça, déjà, avait donné une idée de la méchante traversée qu'allait affronter Charles Michel. Et il peut se dire qu'il n'est pas aussi mal parti, même s'il risque encore de beaucoup tanguer après la deuxième vague.