Trois mois de campagne de vaccination n'ont pas permis d'empêcher un nouveau confinement. Le fait que cela fait grincer de nombreuses dents n'est pas surprenant. Une stratégie de vaccination nationale plus efficace aurait-elle permis d'éviter une troisième vague et un nouveau confinement ? Peut-être pas. Mais la question mérite d'être approfondie.
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Trois mois de campagne de vaccination n'ont pas permis d'empêcher un nouveau confinement. Le fait que cela fait grincer de nombreuses dents n'est pas surprenant. Une stratégie de vaccination nationale plus efficace aurait-elle permis d'éviter une troisième vague et un nouveau confinement ? Peut-être pas. Mais la question mérite d'être approfondie. Comme tous les États membres, la Belgique a confié ses commandes de vaccins à la Commission européenne. "L'Union européenne exporte une grande quantité de vaccins vers le reste du monde", déclare Gareth Davies, professeur britannique de droit européen (VU University Amsterdam). Il n'y a aucune autre région au monde qui exporte autant et qui, en même temps, se trouve dans une telle situation épidémiologique. Si l'UE avait gardé pour elle tous les vaccins exportés, aujourd'hui, environ 35 % de la population aurait reçu une première dose. Et le Royaume-Uni, qui dépend des doses européennes, afficherait des chiffres nettement moins insolents. Mais la faute n'est pas qu'au niveau européen. Les chefs d'État et de gouvernement européens devraient certainement aussi se remettre en cause, estime M. Davies. Ils ont laissé la stratégie de vaccination auprès de la Commission européenne et ne s'y sont par la suite plus intéressés. C'est une attitude beaucoup trop facile. Ils auraient dû suivre le dossier de très près et maintenir la pression sur les entreprises et la Commission. Le principal facteur de retard dans les campagnes de vaccination européennes à ce jour a été AstraZeneca, un fabricant qui a promis beaucoup plus de vaccins qu'il n'a pu en fournir jusqu'à présent. En Belgique, qui devrait recevoir près de 8 millions de vaccins, AstraZeneca n'a livré qu'un dixième de la quantité promise. En janvier, le directeur général d'AstraZeneca, Pascal Soriot, a attribué le problème de production à des sous-traitants sur le sol européen. Il est apparu par la suite que le Royaume-Uni avait appliqué une clause de priorité, ce qui signifie que les 100 premiers millions de vaccins fabriqués sur deux sites britanniques resteront au Royaume-Uni. Le spécialiste des contrats Hannes Claes (KU Leuven) a des doutes. Ce n'est pas parce que le contrat britannique contient une clause de priorité que l'UE doit rester sagement dans la file d'attente pour obtenir les doses convenues contractuellement. En outre, AstraZeneca a explicitement assuré à l'UE qu'elle n'avait aucun accord avec un tiers qui pourrait interférer avec ses engagements envers l'UE".Le professeur Dirk Ramaekers, chef du groupe de travail belge sur la vaccination, n'a pas grand-chose de bon à dire sur AstraZeneca. "L'entreprise n'avait aucune expérience de la production de vaccins. Et si vous devez soudainement lancer une production à une échelle sans précédent, cela n'a rien de surprenant que vous ayez des problèmes. Par contre, ce que je ne comprends pas, c'est le manque total de transparence. Ce n'est qu'en janvier que nous avons appris que les livraisons promises ne seraient pas effectuées. Ne me dites pas qu'ils ne le savaient pas avant. Il s'agit de processus de production qui prennent des mois.""La Belgique conserve actuellement 579 000 doses en stock, non utilisées, dans son réfrigérateur", a rapporté la semaine dernière le site d'information Politico.eu. La rumeur selon laquelle notre pays compte plus d'un demi-million de vaccins inutilisés semble être très persistante, mais ce n'est pas vrai. En réalité, il s'agit de vaccins qui ont déjà été administrés, mais dont l'enregistrement n'a pas encore été traité ou, pour la plupart, de vaccins "en transition". Il y a inévitablement un délai entre la livraison et la vaccination. Cette période varie en fonction du vaccin. Au cours des cinq prochaines semaines, plus de 2 millions de vaccins seront livrés dans notre pays et les centres de vaccination ont la capacité de les administrer à un rythme soutenu. Pour l'instant, les centres ne sont ouverts que quelques jours par semaine, avec deux lignes de vaccination. L'objectif est d'ouvrir quatre lignes de vaccination par jour, du début de la matinée jusqu'à tard dans la nuit si nécessaire. Mais cela n'a de sens que si vous avez les vaccins nécessaires. Les centres espèrent être opérationnels à plein régime d'ici la fin du mois de mai et, à partir de ce moment-là, nous serons en mesure d'administrer environ un demi-million de vaccins par semaine.Pour l'instant, les vaccinations dominicales n'ont aucun sens. Cela signifierait que des vaccins soient mis de côté afin de pouvoir les administrer le dimanche. Dans les 95 centres de vaccination, 87 000 vaccinations étaient prévues il y a deux semaines, soit un peu moins de mille par centre. On sait que deux à trois jours suffisent pour administrer ces vaccins. Il serait absurde de mettre des infirmières et des médecins dans les centres de vaccination sept jours sur sept. Cela n'aurait pas d'impact sur la vitesse. Pour rappel ce sont les centres de vaccination qui préparent les listes de rendez-vous en fonction des livraisons de vaccins annoncées. Et ils ont une semaine pour le faire. Même si la campagne de vaccination a été lente jusqu'à présent, elle a déjà un certain effet. Dans les maisons de soins résidentielles, où la campagne est presque terminée, pratiquement aucune infection n'a été signalée, et une réduction très nette peut également être observée chez les personnes de plus de 85 ans vivant de manière indépendante. Maintenant qu'une proportion croissante de la population âgée se fait vacciner, on peut s'attendre à ce que l'effet positif devienne lentement mais sûrement perceptible dans les chiffres globaux.Il semble déjà évident que la troisième vague ne prendra pas les mêmes formes dramatiques que la deuxième. Le week-end dernier, De Standaard a présenté un certain nombre de simulations réalisées par le groupe Simid, dirigé par le biostatisticien Niel Hens et l'économiste de la santé Philippe Beutels. Un constat frappant : même sans les nouvelles mesures restrictives, on aurait pu s'attendre à une lente diminution des admissions hospitalières à partir de la mi-avril. Cela soulève la question de savoir si les nouvelles mesures, en particulier la fermeture des écoles, ne sont pas proportionnées.Hens défend la décision en se référant à l'occupation de l'unité de soins intensifs. Ce chiffre passerait à 1 000 patients à la mi-avril en l'absence de mesures, pour retomber très lentement par la suite. Si l'on continue sur cette voie, dit Hens, les autres unités de soins intensifs seront également sous pression. C'est déjà le cas dans un certain nombre d'hôpitaux. De plus, il est très difficile de déconfiner lorsque le plateau d'infections est aussi élevé. C'est prendre le risque de nouvelle hausse exponentielle.Selon M. Hens, "la fermeture de l'école n'aurait peut-être pas été nécessaire si l'obligation de télétravail avait été mieux suivie. Mais nous savons, grâce aux chiffres de la mobilité, que beaucoup de gens ne suivent pas ces règles. Et nous savons que les chiffres de la mobilité sont un bon indicateur des admissions ultérieures à l'hôpital". M. Hens espère que le confinement, combiné à une accélération de la campagne de vaccination, permettra de réduire rapidement la pression sur les hôpitaux et leurs services de soins intensifs. En outre, l'effet saisonnier commencera également à jouer un rôle.On considère généralement que l'on atteint l'immunité de groupe lorsque 70% de la population est immunisée, soit par des vaccins, soit naturellement à la suite d'une infection. Toutefois, de plus en plus d'études internationales estiment que ce chiffre est sous-estimé et, selon la revue scientifique Nature, l'immunité de groupe est tout simplement une illusion. Le déploiement inégal - tant sur le plan géographique que sociologique - des vaccins change la donne, tout comme l'émergence constante de nouvelles variantes hautement infectieuses. Il est intéressant de noter que le magazine Nature considère également notre comportement comme un obstacle. Un vaccin peut offrir une protection de 90 %, mais si le bénéficiaire décuple ensuite ses contacts sociaux par dix, il n'a aucun effet. "Je trouve que la multiplication par dix est une hypothèse plutôt exagérée", déclare Marc Van Ranst, professeur de virologie (KU Leuven) et membre du GEMS. Lui ne considère pas l'immunité de groupe comme une illusion : "70 % est en effet un chiffre faible, je l'estimerais plutôt à environ 75 %. C'est réalisable pour un pays comme la Belgique, qui a une forte culture de la vaccination.À la fin du mois d'août, le seuil (trop bas donc) de 70 % devrait être atteint. La question est de savoir si nous devons vraiment attendre aussi longtemps. Lors de la deuxième vague, un seuil de 800 infections et 75 hospitalisations par jour a été fixé pour assouplir les mesures. Mais les deux critères sont-ils aussi importants l'un que l'autre ? Il y a quelques semaines, l'épidémiologiste Luc Bonneux soutenait dans le magazine Knack que seuls le nombre d'admissions à l'hôpital et la pression qu'il exerce sur les unités de soins intensifs sont réellement importants. Cette position repose sur l'importante prémisse que tous les groupes vulnérables de la population ont déjà été vaccinés. Nous n'en sommes pas encore là, mais les choses s'améliorent. Si le rythme continue d'aller crescendo, d'ici l'été, le million et demi de Belges présentant des problèmes de santé sous-jacents auront été vaccinés et le royaume de la liberté sera à nos portes. Néanmoins, "le début de l'été semble un délai un peu trop optimiste", dit M. Van Ranst. "Peut-être est-ce envisageable dans le courant de l'été, mais ne pensez pas pour autant que toutes les mesures vont disparaître immédiatement".