Sur le papier, c'est une belle nouvelle. L'Agence européenne des médicaments (EMA) vient d'autoriser la mise sur le marché du vaccin développé par AstraZeneca et son partenaire, l'université d'Oxford. Après ceux de Pfizer-BioNTech et de Moderna, il s'agit du troisième vaccin à disposition de l'Union européenne. Et quel produit! Un vaccin à vecteur viral, moins contraignant pour la logistique et moins cher, qui "allait être un vaccin de masse pour le premier trimestre".
...

Sur le papier, c'est une belle nouvelle. L'Agence européenne des médicaments (EMA) vient d'autoriser la mise sur le marché du vaccin développé par AstraZeneca et son partenaire, l'université d'Oxford. Après ceux de Pfizer-BioNTech et de Moderna, il s'agit du troisième vaccin à disposition de l'Union européenne. Et quel produit! Un vaccin à vecteur viral, moins contraignant pour la logistique et moins cher, qui "allait être un vaccin de masse pour le premier trimestre". Sur le papier, toujours, cela représente 1,16 milliard de doses (600 millions pour Pfizer-BioNTech, 160 millions pour Moderna et 400 millions pour AstraZeneca), soit la capacité de vacciner 550 millions de personnes, puisque, pour chaque vaccin, deux injections sont nécessaires. Pourtant, les nouvelles sont mauvaises d'où qu'elles viennent... D'abord, des doutes persistent sur l'efficacité du produit AstraZeneca chez les plus de 65 ans, voire chez les plus 55 ans. Il manque, pour l'heure, des données cliniques qui permettraient de trancher, même si, selon l'EMA, "une protection est attendue car une réponse immunitaire a été identifiée". Ensuite, toutes les entreprises pharmaceutiques accusent du retard. Un retard sérieux du côté d'AstraZeneca (un volume inférieur de 60% à ce qui était prévu), un ralentissement certes moins important chez Pfizer-BioNTech et chez Moderna. Mais ces livraisons moindres obligent les Vingt-Sept à ralentir leurs campagnes de vaccination et à adapter sans cesse leurs calendriers. Les mois de février et de mars seront donc, selon la Commission européenne, une "phase difficile". En avril, en revanche, les pays devraient pouvoir compter sur le produit mis au point par l'Américain Johnson & Johnson, un vaccin de la même famille qu'AstraZeneca, mais à une seule dose, à l'inverse de ses concurrents, facile à conserver, apparemment efficace et sûr. Dans ce contexte, en Belgique, les autorités procèdent à des arbitrages. Ainsi, à Bruxelles, la vaccination des professionnels de santé hors hôpital s'organise désormais à un rythme plus lent. La Wallonie, elle, a décidé de reporter cette phase-là. Car il faut également assurer la seconde dose des premiers vaccinés. Le risque de pénurie pourrait conduire la Belgique à prélever dans ses stocks, ceux qu'elle s'était précisément constitués pour remédier à d'éventuels difficultés d'approvisionnement. Enfin, il y a encore cet autre problème qui pourrait freiner la campagne de vaccination: le risque de pénurie de seringues et d'aiguilles. Là aussi résident des incertitudes de livraison. La Belgique attend, pour la fin du mois de février, une commande de plus de 14 millions de seringues et environ la même quantité d'aiguilles. Or, sur un total de 29 millions de seringues et de 25 millions d'aiguilles réservées, environ 1 million de seringues et 1,5 million d'aiguilles ont été fournies. A ce rythme, il ne faut rien espérer, ou si peu. Selon le ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, les chiffres restent trop élevés et les variants britannique et sud-africain demeurent préoccupants. Dans ce contexte, toujours, des experts disent désormais se "convertir" au "Zéro Covid". En vigueur dans plusieurs pays d'Asie ou d'Océanie, cette stratégie consiste à prendre des mesures très fortes dès qu'une poignée de cas est détectée pour stopper aussitôt l'épidémie. Bref, frapper fort, frapper vite. Surtout, il s'agit d'une autre trajectoire. A l'inverse de celle menée jusqu'ici, reposant sur l'objectif de maintenir le virus à un niveau que les autorités politiques et sanitaires considèrent comme tolérable, le principe, ici, se résume à atteindre le "Zéro Covid". L'Ecosse, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud mais aussi la Chine n'hésitent pas à recourir à un confinement strict et total. Sans opter forcément pour des reconfinements durs, des scientifiques prônent désormais le "Zéro Covid" en France, en Allemagne, en Autriche ou encore en Suisse. Ainsi l'épidémiologiste Antoine Flahault, professeur en santé publique à l'université de Genève. "J'ai basculé en faveur du "Zéro Covid" lorsque j'ai réalisé que l'on n'aurait pas la possibilité de vacciner toute la population d'ici à la fin de l'été", explique-t-il dans un tweet. D'ici là, les campagnes de vaccination se poursuivraient, durant l'été et jusqu'à l'automne. Pour lui, rejoint par d'autres spécialistes européens, l'Europe se situe dans un instant idéal, une opportunité pour "changer de doctrine, de façon coordonnée", pour atteindre une baisse substantielle de la circulation du virus. "Avec des frontières ouvertes à travers l'Europe, un seul pays ne peut à lui seul maintenir le nombre de cas de Covid-19 à un niveau bas, estiment ses confrères dans un article publié le 18 décembre dernier dans The Lancet. Une action conjointe et des objectifs communs entre les pays sont donc essentiels." Pour y parvenir, il faudrait renforcer les dispositifs, comme fermer les frontières, fermer les écoles et les commerces non essentiels, généraliser le télétravail, interdire de recevoir chez soi plus d'une personne extérieure au foyer, généraliser le port du masque FPP2 et augmenter le nombre de tests pour endiguer au plus vite les variants, plus contagieux. Frapper fort, c'est donc aussi fermer les écoles, sans états d'âme... Les frontières aussi, alors que l'Union peine à se mettre véritablement d'accord. En revanche, c'est surtout sortir du stop and go, où les mesures sont réajustées une à deux fois par mois, donnant le sentiment de dirigeants politiques naviguant à vue et sans boussole et usant les nerfs. Ces experts comptent de fait sur l'effet "mobilisateur" qu'offre le "No Covid": si les populations savent que leurs efforts seront récompensés dès qu'est atteint un seuil défini clairement, elles accepteront plus volontiers qu'aujourd'hui des restrictions. Vraiment? De la théorie, tout ça? Cette stratégie "a fonctionné soit dans des pays à la géographie très particulière, comme la Nouvelle-Zélande, soit dans des pays habitués et préparés depuis une vingtaine d'années à lutter contre ce genre d'épidémie, notamment en Asie, ou alors peu démocratiques", résume l'épidémiologiste Marius Gilbert, par ailleurs vice-recteur à la recherche à l'ULB. Les Occidentaux accepteraient-ils une telle approche? Reste aussi le coût économique élevé. Des mesures sévères imposées durablement (durant quatre à six semaines) à tous les habitants impliquent des mises à l'arrêt de filières de production, de circuits commerciaux, des chaînes d'innovation... D'autant que les confinements n'ont pas suffi à protéger les plus vulnérables, les plus âgés. Et ce, sans compter les pertes d'emploi des personnes, dont les secteurs sont mis à l'arrêt, et le désespoir qui les accompagne. Alors, comment faire? "La seule stratégie qui nous permettra d'en sortir? Réduire drastiquement la circulation du virus tout en menant les campagnes vaccinales", conclut Charlotte Martin, virologue et cheffe de clinique au CHU Saint-Pierre, à Bruxelles. La boucle est bouclée.