Une réussite est une alchimie délicate. Celle-ci s'opère de plus en plus souvent entre biotechs de pointe et géants industriels pharma. La crise de la Covid a intensifié ces étroites synergies entre l'agilité et l'expertise de pointe des unes, la force de frappe et l'expérience industrielle des autres. Frédéric Druck, secrétaire général de bio.be (fédération des entreprises belges actives dans les sciences du vivant et les biotechnologies) nous livre quelques clés de compréhension de cette évolution.
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Une réussite est une alchimie délicate. Celle-ci s'opère de plus en plus souvent entre biotechs de pointe et géants industriels pharma. La crise de la Covid a intensifié ces étroites synergies entre l'agilité et l'expertise de pointe des unes, la force de frappe et l'expérience industrielle des autres. Frédéric Druck, secrétaire général de bio.be (fédération des entreprises belges actives dans les sciences du vivant et les biotechnologies) nous livre quelques clés de compréhension de cette évolution. Un tel ticket gagnant BioNTech-Pfizer, c'est une première ?Pas vraiment. Il est le fruit d'une tendance qui, depuis quelques années, a poussé les sociétés pharma à lâcher leur fonctionnement solo pour devenir actrices d'une révolution appelée "open innovation". Son principe : travailler avec des tiers, académiques ou industriels, souvent plus petits. Cela a ouvert la voie aux entreprises biotechs et aux centres de recherche. En Belgique, ont été créés des pôles de compétitivité comme BioWin dont la mission était justement de favoriser ce genre de partenariats créateurs de nouvelles technologies. Les sociétés pharma ont aussi compris que pour rester à niveau face à de nouvelles niches, de nouveaux champs applicatifs, et financer des recherches tous azimuts, elles devaient nouer de solides partenariats stratégiques. Pfizer l'a fait ici avec BioNTech. Mais un groupe comme GSK, depuis longtemps dans cette démarche, est aussi dans la course au vaccin en duo avec Sanofi.Ces partenariats servent-ils à réduire dépenses et risques ? Oui. Cela permet aux grands groupes pharma d'externaliser une partie du risque financier vers un partenaire tout en relançant leur croissance de façon exogène en capitalisant sur des produits qui ont déjà de la valeur. C'est le cas tout au long du process de mise au point d'un produit comme le vaccin anti-Covid. De l'étape de preuve du concept à celle des essais précliniques, puis encore au cours des trois phases ultimes dont les essais chez l'humain. Avec en phase 3, la dernière et la plus coûteuse, l'homologation de l'efficacité du produit sur la base de tests à grande échelle sur 30 000 à 60 000 personnes. Ensuite, on passe aux stades de production et de mise sur le marché.En quoi le deal BioNTech-Pfizer autour du vaccin est-il vraiment emblématique ? Sa réussite découle d'un win-win idéal. De son côté, l'entreprise biotech allemande a mobilisé sa performante expertise en recherche scientifique pure. De l'autre, le géant pharma américain a déployé son énorme force de frappe dans le domaine des études cliniques menées à l'échelle mondiale et activé ses systèmes énormes d'analyse et de croisement de résultats et données. Pfizer garantit aussi une production industrielle massive et une distribution mondiale de leur vaccin. La puissance du duo est exceptionnelle car elle s'appuie sur trois types de partenariats stratégiques : l'innovation, la production et la commercialisation. Rares sont les deals aussi larges. Exact. Pfizer n'a été associée qu'après que BioNTech a entamé le développement d'un vaccin anti-Covid basé sur une technologie méconnue et jamais testée sur l'homme : l'ARN messager. Qu'est-ce qui a donné l'avantage décisif au vaccin du duo BioNTech-Pfizer ? Surtout l'agilité, la rapidité et l'audace dont la grosse start-up allemande (1 200 employés) pilotée par un couple de chercheurs germano-turcs a fait preuve dès fin 2019. En janvier 2020, l'entreprise travaillait déjà sur 20 pistes de vaccin pendant que l'Europe baignait encore dans une totale insouciance. BioNTech mobilisait tous ses moyens sur cette recherche de première urgence. Cette énorme prise de risque lui a donné une longueur d'avance. Ensuite, il y a eu l'audace d'opter pour la solution d'un vaccin à ARN messager. Ce choix a été gagnant. Grâce à sa composante ARN messager, le vaccin BNT161b2 peut être produit plus vite que ses concurrents "classiques". 100 millions de doses sont déjà en production pour fin 2020. 1,3 milliard de plus d'ici fin 2021 (NDLR : pour rappel, une production assurée en partie en Belgique, par l'usine Pfizer de Puurs - lire aussi page 8). L'aspect vitesse de développement et de production d'un vaccin "très efficace" en réponse aux attentes d'un marché mondial hypercaptif a clairement placé le tandem à l'avant-scène.Pas sûr. Moderna - qui annonce à son tour une efficacité de 94,5 % de son vaccin-, CureVac, Astrazeneca (alliée à Novasep), Sanofi/GSK sont toujours bien là. Même si le tandem BioNTech-Pfizer produit son 1,3 milliard de doses, cela ne suffira pas pour vacciner (à deux doses par personne) tout le monde. Aujourd'hui, plus de 40 vaccins différents sont encore en développement. Brésil, Russie et Chine vaccinent déjà avec leurs propres produits. De son côté, la Commission européenne signe avec tous les producteurs pour diversifier son marché et par sécurité. Tellement d'imprévus peuvent survenir côté production et distribution. Pour parer à toute éventualité, les Etats aussi passent contrat avec plusieurs acteurs pharma. Comme ils le font déjà pour la grippe saisonnière. Si partout cohabitent plusieurs vaccins, comment s'opérera le choix d'en administrer un plutôt qu'un autre ? Cela relèvera du choix du corps médical. Certains praticiens se méfieront de l'ARN messager au profit d'un vaccin plus classique. Certains vaccins conviendront mieux à certains groupes de population. Mais bien des inconnues demeurent sur les modalités pratiques de la vaccination. Par exemple, le vaccin BioNTech-Pfizer "efficace à 90 %", implique une logistique particulière : il doit en permanence, et jusqu'à son administration à la personne, être conservé à température d'au moins - 70 °C. Un défi auquel il faut encore trouver des solutions techniques, logistiques et d'utilisation. BioNTech à 20 milliards de dollars, c'est "la" success story dont rêvent les biotechs belges ? En tout cas, elle a de quoi rassurer le secteur biotechs-pharma bien présent en Belgique. Via l'éclatante réussite de l'ex-start up allemande, c'est tout l'écosystème qui se trouve valorisé et promis à s'envoler, se structurer de manière industrielle autour de partenariats stratégiques alignant innovation, production, distribution et logistique.