Carte blanche

Bernard De Commer

Relations parents/écoles: pourquoi tant de tensions ? (carte blanche)

D’un côté, des parents très peu investis ou, au contraire, trop investis dans la scolarité de leurs enfants. De l’autre, des écoles qui l’acceptent mal et des enseignants qui estiment, parfois, que les familles sortent de leur rôle. Comment concilier les deux ? Une opinion de Bernard De Commer, ancien permanent syndical retraité.

Les relations famille/école sont un sujet difficile à aborder , s’il en est. A plusieurs égards. Et tout d’abord, parce que le débat a souvent avorté en raison de malentendus de part et d’autre; ensuite, parce qu’en termes de relations, conceptualiser et généraliser est un exercice forcément insatisfaisant. Une relation, en effet, quelle qu’elle soit, se vit de l’intérieur et tout étiquetage est forcément réducteur.

Mon propos sera donc à nuancer et à ne concevoir que comme une approche forcément incomplète parmi d’autres de la question.

1. Des relations qui ont évolué dans le temps

Avant 1960,  le rôle des parents se limite, le plus souvent, à superviser la scolarité de leurs enfants et à n’être actifs sur le terrain, au mieux, que dans le cadre de festivités. Depuis, et peu à peu,  un concept nouveau, celui de « partenariat » se développe à tout le moins dans les classes sociales plus ou moins aisées, plus ou moins instruites, de la société.

 « L’école, comme le dira Meirieu en 1997 pour s’y opposer, devient un service auquel on doit s’adresser pour avoir les meilleurs résultats, les meilleures méthodes, les meilleures conditions de travail ».

Cette logique familiale recouvre deux facettes :

  • une conception consumériste de l’école ; la relation avec l’école est essentiellement stratégique : choix de l’école, suivi de la scolarisation, sans plus (le battage médiatique en regard des divers décrets « inscriptions » qu’ont initié et entretenu certains parents en est, à mon sens,  un exemple parmi d’autres)
  • une conception partenariale : les parents veulent voir s’établir une complémentarité éducative ; ceux-ci estiment que l’école et la famille sont des lieux d’apprentissage et de scolarisation, et qu’elles doivent se compléter. Cette approche, largement portée par les associations de parents qui sont officiellement reconnues et subventionnées, va déboucher sur la création de structures participatives (dès 2002).

2. Des relations souvent difficiles pourquoi ?

Difficiles parce que souvent basées sur des malentendus réciproques :

  • certains parents, le plus souvent parce qu’ils sont peu scolarisés ou ont eu avec l’école de gros problèmes durant leur scolarisation, marquent une certaine distance par rapport à l’école et aux enseignants, distance que ces derniers perçoivent comme un désintérêt qui, disent-ils, et à raison, est nuisible à l’enfant
  • d’autres veulent au contraire s’impliquer dans l’école, autrement qu’en servant de bénévoles lors des fêtes scolaires, et réclament un certain « pouvoir de codécision » ; c’est vécu comme une intrusion intolérable (et ce l’est parfois) par les enseignants qui estiment que les parents doivent se contenter d’être des superviseurs de la scolarité de leurs enfants
  • d’autres encore ont par rapport à l’école des attentes de services : garderie, cantine scolaire, etc. Services que l’école et les enseignants, surtout, estiment ne pas entrer dans le cadre de leurs missions

3. Mais donc qu’envisager concrètement pour de meilleures relations famille/école?

Il importe, tout d’abord, que le glissement vers un quasi-marché de l’enseignement doit être combattu par tous les acteurs concernés à un titre ou à un autre. Il doit l’être dans la mesure où il fausse fondamentalement la relation famille/école ; l’école et l’enseignant, de plus en plus,  sont considérés comme des prestataires de service et les familles des clients ; or, le client est roi, dit-on. Le découpage de l’enseignement en réseaux favorise évidemment une certaine concurrence entre ces réseaux mais aussi à l’intérieur même de ceux-ci et globalement une sensible marchandisation de l’école. Un seul réseau public pluraliste serait une solution mais…

La relation famille/école, dans les milieux socio-économiquement défavorisés ne peut s’envisager que dans un contexte plus global : logement, santé, emploi, etc. Tout un programme quand on sait que ces domaines relèvent d’une multitude de pouvoirs politiques qui sont loin de se coordonner ; les anciennes Zones d’Education Prioritaires créées en 1985 et disparues en 1998 pour faire place aux discriminations positives avaient au moins le mérite de tenter d’aborder la problématique globalement. Les plans de pilotage et les contrats d’objectifs voulus par le Pacte devraient palier, du moins en partie, aux difficultés propres à ces milieux-là.

Créer des structures participatives est un premier pas  mais c’est loin d’être suffisant ; les conseils de participation fonctionnent mal, voire pas du tout, surtout dans les écoles de milieux populaires (qui n’ont souvent pas les outils minima pour « participer » comme la maîtrise de la langue) et parce que, ni les parents, même favorisés, ni les enseignants, n’ont été préparés à ce partenariat. Sans parler même de la participation des élèves que nous n’aborderons pas ici.

Le partenariat, rappelons-le,  désigne un accord formel entre deux ou plusieurs parties qui ont convenu de travailler en coopération dans la poursuite d’objectifs communs. Y a-t-il accord formel ? Y a-t-il fatalement poursuite d’objectifs communs ? L’adhésion plus ou moins explicite aux projet éducatif et d’établissement suffit-elle pour affirmer qu’il y a accord formel et poursuite d’objectifs communs ? La signature d’un contrat « famille/école » est-elle nécessairement, comme semblait le penser la commission de pilotage (avis 2005/1), un gage absolu de réussite en matière de relations famille/école ? Dans le même avis, on lit ceci, qui reprend ce constat de Marcel Crahay : « Dans les classes ouvrières, participer consiste plutôt à faire ensemble. C’est l’agir qui est le ciment de la communauté. Dès lors une école qui se voudrait parents admis doit-elle procéder par l’intermédiaire de la culture parlée ? Ne se trouve-t-on pas ici face à une reproduction bizarre qui se fait au niveau de l’école ? Celle-ci écarte les classes les plus modestes de la culture de l’école ».

Les enseignants ne sont que très rarement préparés à œuvrer dans ces milieux et la manière dont ils « approchent » les parents issus de ces milieux populaires, et très souvent d’origine étrangère, est le plus souvent maladroite, voire inadéquate, malgré  toute leur bonne volonté.

Telles que conçues, les structures participatives peuvent-elles vraiment concerner ces parents ? N’y a-t-il pas pertinence à envisager localement d’autres lieux, d’autres formes d’implication des parents ?

Enfin, ni les enseignants, ni les parents ne sont  formés au partenariat; même si, pour ces derniers, les associations de parents s’efforcent de le faire pour leurs membres.  Si tel était le cas dans le chef  des enseignants et des parents, sans doute beaucoup de malentendus pourraient-ils être évités. Et les structures participatives voulues par le législateur de fonctionner au mieux avec les indispensables aménagements locaux et une attention toute particulière pour les parents issus de milieux socioculturels populaires.

Des structures qui n’ont rien d’anodin, comme une lecture de l’article 69§1 du décret du 24 juillet 1997 le confirme. Et je cite :

1. de débattre et d’émettre un avis sur le projet d’établissement (…) ;

2. de l’amender et de le compléter, selon les procédures fixées au § 11 ;

3. de le proposer à l’approbation du pouvoir organisateur;

4. de proposer des adaptations conformément à l’article 67, § 1er ;

5. de mener une réflexion globale sur les frais scolaires réclamés en cours d’année (…) ;

6. d’étudier et de proposer la mise en place d’un mécanisme de solidarité entre les élèves pour le paiement des frais scolaires (…) ;

7. d’étudier et de proposer les actions de soutien et d’accompagnement (…) ;

8. de remettre un avis sur le plan de pilotage (…) et sur la proposition de modification du contrat d’objectifs (…) ;

9. de débattre et de remettre un avis sur le règlement d’ordre intérieur de l’établissement et, le cas échéant, de l’amender et de le compléter (…) ;

10. d’informer les parents ou la personne investie de l’autorité parentale ou les élèves majeurs sur les dispositions décrétales et réglementaires applicables en matière de gratuité d’accès à l’enseignement et de veiller à leur bonne application au sein de l’école ;

11. de recevoir une information claire et transparente (…) concernant les moyens relatifs à la gratuité d’accès reçus ou collectés, directement ou indirectement, et l’utilisation de ceux-ci.

Avec des points qui concernent au premier chef les parents : les frais scolaires. (5, 6, 10 et 11).

Mais décréter ne suffit pas : encore faut-il qu’il y ait au niveau des écoles – des enseignants et des parents – une réelle volonté de partenariat. Ce qui n’est pas toujours le cas, tant s’en faut.

Dans une brochure conjointe ( octobre 2019) intitulée «  Démocratie scolaire », la Fédération des Associations de parents de l’enseignement officiel (FAPEO) et l’Union francophone des Associations de Parents de l’Enseignement catholique (UFAPEC) concluent en ces termes : « Il est plus que temps de faire vivre cette instance démocratique et de ne plus la considérer, là où elle existe, comme un lieu d’informations descendantes. Chaque école doit veiller à mettre en cohérence l’exigence démocratique qu’elle prône avec l’existence réelle de ce conseil, lequel exprime concrètement cette exigence ».

Si comme l’affirment ces deux associations de parents, il est plus que temps de faire vivre cette instance démocratique, c’est que cela n’a guère été le cas jusqu’à présent.

Les organisations syndicales sont plus discrètes, quant à elles, se contentant généralement de rappeler les obligations décrétales en cette matière au moment du renouvellement des conseils.

Il y a donc, plus que jamais, du pain  sur la planche.

Bernard De Commer, ancien permanent syndical retraité, ancien membre et secrétaire d’un conseil de participation

Le titre est de la rédaction. Titre original: « Les relations famille/école ».

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