90 millions d’euros de matériel livré à l’Ukraine: la Belgique doit-elle donner davantage? (infographie)

Celine Bouckaert
Celine Bouckaert Journaliste au Vif

Vendredi dernier, la ministre de la Défense belge Ludivine Dedonder (PS) a assuré que la Belgique continuerait à livrer des armes à l’Ukraine. Malgré les promesses de livraisons, certains accusent la Belgique de ne pas participer suffisamment à l’effort de guerre. La Belgique en fait-elle assez?

« La Belgique continuera à soutenir l’Ukraine en analysant tous les besoins au sein de la Défense belge ou en coordination avec l’industrie belge. De nouveaux dons sont en cours avec notamment des mitrailleuses lourdes. Et nous étudions actuellement les possibilités de livrer des munitions de défense aérienne et antichar à partir de nos propres stocks », a déclaré Ludivine Dedonder devant des ministres de la Défense et de hauts responsables militaires d’une cinquantaine de pays, réunis vendredi sur la base aérienne de Ramstein en Allemagne, à l’invitation du secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin.

Elle a récapitulé les livraisons déjà effectuées depuis le début de l’invasion russe, le 24 février dernier, en citant différents types d’armes: des fusils d’assaut FNC et les plus modernes SCAR, ainsi que des F2000 (tous produits par la FN Herstal), des mitrailleuses légères Minimi et lourdes de calibre .50 (soit 12,7 mm), des lance-roquettes de type LAW, (« Light Anti-Tank Weapon » ou M72) et des lance-grenades antichars Carl Gustav et des missiles antichars, d’un type non précisé. « Le complété de munitions de différents calibres », a ajouté la ministre. En tout, la Défense a livré pour 90 millions euros de matériel militaire.

200 lance-roquettes épuisés en une heure en Ukraine

Pour Roger Housen, ancien colonel et spécialiste de la défense, le geste de la Belgique est « très pauvre ». « Notre soutien est encore trois à huit fois inférieur à celui de pays européens ayant une capacité économique ou un PIB similaire, comme les Pays-Bas ou les pays nordiques. Les pays scandinaves donnent des centaines de millions d’euros chacun. Les Pays-Bas, quant à eux, se situent à 1 milliard et ont prévu 2,5 milliards supplémentaires pour 2023 », dénonce-t-il dans le quotidien Gazet van Antwerpen.

Selon lui, les 200 lance-roquettes de type LAW envoyés par la Belgique ont tenu à peine une heure. « Ces LAW ne tirent qu’une fois et ensuite il faut jeter le tube. Les Ukrainiens ont utilisé les nôtres en avril dans le nord de Tchernihiv. Après une heure, les deux cents étaient épuisés. Pas après une semaine, pas après un jour : après une heure », insiste-t-il.

Ce mardi, des députés ukrainiens ont demandé un soutien militaire accru à la Chambre. « Plus d’armes pourront nous apporter la paix. Cela peut paraître contradictoire, mais c’est la réalité. Sans ces armes, la guerre durera encore des années », a déclaré le député Oleksandr Kornyenko devant les commissions des Relations extérieures et de la Défense de la Chambre. La demande a trouvé un écho particulier dans l’opposition auprès du député Theo Francken (N-VA), à l’origine de la visite de cette délégation en Belgique, mais aussi dans la majorité, chez le député Denis Ducarme (MR). Le libéral francophone estime que la Belgique n’en fait pas assez.

Pas énormément de réserves

Tanguy Struye, professeur de sciences politiques internationales à l’UCLouvain, ne partage pas cet avis. Il rappelle que pendant plus de 20 ans, la Belgique n’a pas investi dans sa défense. « Nous sommes occupés à reconstruire notre défense, mais cela signifie que dans les faits, nous n’avons pas énormément de réserves pour donner du matériel. C’est très beau de dire qu’il faut donner du matériel, mais il faut savoir lequel donner ».

La Belgique doit en effet garder du matériel pour ses missions à elle, estime Tanguy Struye. « Si demain, elle doit intervenir dans un pays en Afrique, et qu’elle n’a pas les moyens de le faire, nous n’irons pas loin. Par conséquent, il faut trouver un bon équilibre entre ce qu’on peut potentiellement donner, et garder suffisamment pour intervenir dans d’autres théâtres d’opération si nécessaire ».

Selon lui, si les états baltes et d’autres pays européens donnent beaucoup de matériel, c’est parce qu’ils comptent sur les Américains. « D’un point de vue matériel, toutes ces armées sont en train de se déforcer. A moment donné, il faut aussi veiller à ce que ces armées aient suffisamment de réserves pour elles . Par exemple, la France a livré des canons Caesar, mais elle a déjà donné un quart de son stock ».

A cela s’ajoute que la Belgique n’envoie pas que des capacités militaires: elle accueille beaucoup de soldats ukrainiens brûlés à l’hôpital militaire reine Astrid, par exemple. « Oui, on pourra toujours nous reprocher de ne pas faire assez, mais si on ne fait pas assez, c’est parce qu’on n’a pas les moyens. Ce n’est pas un manque de volonté, c’est parce qu’honnêtement nous sommes fortement limités dans nos capacités », souligne l’expert en relations internationales. « Je trouve que les critiques à l’égard de la Belgique sont extrêmement faciles par rapport à la situation de la défense », ajoute-t-il

Tanguy Struye comprend également l’hésitation de l’Allemagne à livrer les chars Leopard. La Pologne et la Finlande proposent en effet de transférer 14 chars lourds Leopard 2 à l’Ukraine afin de l’aider à repousser l’invasion russe, mais ont besoin de l’agrément officiel de Berlin en vue d’une réexportation. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne éprouve une certaine réticence à participer à des conflits. « Au-delà de ça, la question des chars est une question qui divise beaucoup plus l’Europe que ce qu’on voit sur Twitter. Si on donne les chars Leopard, c’est dans une logique offensive, et on s’est plutôt engagé à être dans une logique défensive ».

Il met en garde contre le danger de se focaliser uniquement sur les capacités militaires. « Dans ce genre de conflit, il faut toujours laisser toutes les voies ouvertes. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas soutenir les Ukrainiens, loin de là, mais rien n’empêche d’avoir des voies parallèles. Il ne faut pas un cessez-le-feu pour avoir des négociations. Il faut donc toujours avoir une ouverture, et se laisser une marge de manœuvre ».

Les pays européens ne sont pas sur la même longueur d’onde

Si tous les Européens sont d’accord de soutenir l’Ukraine, ils ne poursuivent pas tous les mêmes objectifs : ainsi, les pays de l’Europe de l’Est voudraient aider l’Ukraine à reprendre tout son territoire, la Crimée comprise, alors que la France et l’Allemagne sont plus enclins à aider les Ukrainiens à stabiliser le front ou à éventuellement reprendre certaines parties du territoire. Au lieu de définir d’abord les objectifs, et puis de mettre les moyens, les politiciens donnent l’impression de faire l’inverse, estime Tanguy Struye. « On met des moyens militaires, mais sans vraiment savoir quel est l’objectif final », conclut-il.

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