Le char blindé Leopard 2. © reuters

Le destin de la guerre en Ukraine sur le fil du rasoir: pourquoi une décision pourrait tout faire basculer

Noé Spies
Noé Spies Journaliste au Vif

En Ukraine, la ligne de front ne bouge guère. Une situation à laquelle les alliés de Kiev souhaitent remédier en lui fournissant les blindés nécessaires à une nouvelle contre-offensive. Pour certains, principalement l’Allemagne, poser une telle décision est loin d’être une évidence. Car la fourniture de chars lourds pourrait totalement changer la face du conflit. Face aux gestations occidentales, l’Ukraine fustige l’inaction, alors que la Russie joue la carte de la dissuasion.

Face au renforcement des défenses russes, qui rendent plus difficile la reconquête, l’Ukraine a salué ces promesses de livraison d’équipement, tout en exhortant ses soutiens à suivre l’exemple du Royaume-Uni et lui fournir des chars lourds de facture occidentale.

Pourquoi cette demande d’armes lourdes s’intensifie-t-elle maintenant ? La dynamique de la ligne de front a évolué. Les troupes russes « s’enterrent, elles creusent des tranchées, placent des ‘dents de dragon’ (des défenses anti-char, NDLR.), posent des mines. Elles essaient vraiment de fortifier cette ligne de front », expliquait la semaine dernière le numéro trois du Pentagone, Colin Kahl, lors d’une conférence de presse.

Selon ce dernier, les avancées sur le champ de bataille se mesurent désormais en centaines de mètres à peine, et l’objectif est de permettre à l’Ukraine « de changer cette dynamique de défenses statiques en lui donnant la capacité de faire feu et de manœuvrer grâce à l’utilisation de forces plus mécanisées ».

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Le ministre américain de la Défense, Lloyd Austin, a fait également fait savoir que Washington misait sur une contre-offensive de l’Ukraine au printemps. Les Etats-Unis ainsi que d’autres pays ont récemment assuré qu’ils donneraient au pays un grand nombre de blindés qui pourraient jouer un rôle important dans d’éventuelles avancées.

Une « Force de frappe blindée » pour l’Ukraine

Washington a promis de fournir 90 blindés de transport de troupes Stryker et 59 véhicules blindés légers Bradley, dans le cadre d’une nouvelle tranche d’aide, après avoir déjà annoncé la livraison de 50 autres Bradley une semaine plus tôt.

L’Allemagne a quant à elle promis 40 blindés Marder, la France des chars de combat légers AMX-10 RC. Le Royaume-Uni a lui accédé aux requêtes de Kiev en faveur de chars lourds en acceptant d’envoyer 14 tanks Challenger.

Ces véhicules pourraient donner à l’armée ukrainienne « une importante force de frappe blindée » susceptible de permettre à Kiev « d’essayer de mener une offensive semblable aux gains territoriaux réalisés à Kharkiv à l’automne dernier », a estimé Gian Gentile, un ancien officier américain et actuellement historien auprès du cercle de réflexion RAND Corporation, proche du ministère américain de la Défense.

Le rôle que jouent les différents blindés varie sur le champ de bataille: les tanks lourds peuvent mener la charge et éventuellement encaisser les tirs d’autres chars, tandis que les véhicules de transports blindés sont mieux à même de déposer l’infanterie pour prendre possession d’une ville.

Si ces véhicules blindés ont une valeur défensive, c’est bien vers l’offensive qu’ils seront tournés, selon Mark Cancian, ancien officier des Marines et analyste du groupe de réflexion américain CSIS (Center for Strategic and International Studies). « Je pense que ces dons des pays occidentaux sont particulièrement focalisés sur une offensive ukrainienne que chacun attend plus tard cet hiver », a-t-il dit.

Ukraine: l’Allemagne a toutes (trop ?) les clés en main

Bien que les promesses de livraisons se soient accumulées, les Etats-Unis se sont montrés réticents à fournir leurs tanks lourds Abrams, avançant des difficultés de maintenance et de formation, tandis que l’Allemagne n’a jusqu’ici pas donné son feu vert pour la livraison de chars Leopard 2.

Face à ces hésitations, l’Allemagne s’est vue infliger une vague de critiques sans précédent depuis le début du conflit. « L’indécision de ces jours tue encore plus de nos concitoyens », a critiqué sur Twitter Mykhaïlo Podoliak, un conseiller de la présidence ukrainienne, appelant les alliés de Kiev, réunis la semaine passée à Ramstein (Allemagne), à « réfléchir plus vite ». « Vous aiderez l’Ukraine avec les armes nécessaires de toute façon et réaliserez qu’il n’y a pas d’autre option pour mettre fin à la guerre« , a-t-il plaidé, faisant écho à des propos similaires de Zelensky.

Dans une rare critique publique, les trois ministres des Affaires étrangères des pays baltes ont de leur côté exhorté Berlin « à fournir dès maintenant des chars Leopard à l’Ukraine », plaidant « la responsabilité particulière » de l’Allemagne, « première puissance européenne ». Les critiques directes envers Berlin sont également venues d’un sénateur républicain américain, Lindsey Graham, à l’issue d’une visite à Kiev.

La Pologne et la Finlande ont proposé de livrer des Leopards qu’ils possèdent. Mais, obstacle majeur, ils ont besoin de l’agrément officiel de Berlin en vue d’une réexportation. De nouveau interrogé sur les livraisons de chars Leopard dimanche à Paris, lors d’une conférence de presse aux côtés d’Emmanuel Macron, Olaf Scholz s’est montré évasif, répétant la nécessité d’agir en concertation avec les alliés de l’Ukraine sur les questions de livraison d’armes.

Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki est monté au créneau, qualifiant d’« inacceptable » le blocage allemand. Il a d’ailleurs pris les devants, et indiqué ce lundi que son pays allait demander l’accord de Berlin pour livrer à l’Ukraine des chars d’assaut Leopard, de fabrication allemande.

« Nous allons demander un tel accord mais c’est une question secondaire », a-t-il déclaré aux journalistes en conférence de presse. « Même si nous n’obtenons pas leur accord, nous donnerons nos chars à l’Ukraine », a-t-il ajouté, mettant ainsi l’Allemagne encore un peu plus sous pression. Il a également rappelé que son pays cherchait à créer une « coalition » de pays prêts à livrer des chars aux Ukrainiens.

Pourquoi l’Allemagne est-elle si réticente ?

Pourquoi l’Allemagne hésite-t-elle autant ? Deux raisons peuvent l’expliquer : la crainte d’une escalade militaire avec Moscou et les réticences de Berlin à assumer un leadership dans le camp occidental. « L’histoire nous regarde et l’Allemagne vient malheureusement d’échouer », a jugé la présidente de la commission de la défense du Bundestag.

Cependant, le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius a dit ce mardi avoir « expressément encouragé les pays partenaires qui ont des chars Leopard prêts à être déployés à entraîner les forces ukrainiennes sur ces chars », au cours d’une conférence de presse avec Jens Stoltenberg, le chef de l’Otan. Ces déclarations marquent une avancée dans la position de l’Allemagne. Le chef de l’Otan a de son côté salué le « message clair » du nouveau ministre allemand de la Défense, en poste depuis moins d’une semaine.

De nombreuses armées européennes possèdent des chars Leopard, un avantage considérable car cela pourrait faciliter l’accès aux munitions et pièces de rechange et simplifier la maintenance, exigeante pour ce type de matériel.

De son côté, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a salué les récentes donations mais prévenu qu’il n’y aurait « pas d’alternative » à ce que l’Occident fournisse des tanks lourds.

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Quel impact sur le conflit ?

Les livraisons de chars lourds peuvent-elles changer la face du conflit ? Pour Mark Cancian, il faudrait de nombreux chars pour faire une réelle différence, mais l’addition de plusieurs livraisons de moindre calibre pourrait tout de même avoir un impact significatif, en plus d’une valeur symbolique pour Volodymyr Zelensky.

Le chef d’état-major américain, le général Mark Milley, a également mis en garde. Les livraisons ne suffiront pas, selon lui. Il faut également que l’armée ukrainienne soit extrêmement bien formée au maniement des équipements pour qu’une offensive soit couronnée de succès. Dans cette optique, s’ajoute à l’aide matérielle américaine un récent programme de formation des forces ukrainiennes, qui entraînera 500 soldats par mois.

« Si on prend compte de la météo et du terrain, on voit qu’on a une fenêtre relativement étroite » pour y parvenir, a-t-il ajouté, notant que ce serait une tâche « très, très difficile ».

Les menaces russes

Côté russe, face à ces projets de livraisons occidentales, on réagit, comme souvent, avec la dissuasion. Aux premières place des discours les plus hostiles, le législateur russe le plus haut placé, Vyacheslav Volodine. Il a menacé sur Telegram que si les États-Unis fournissaient de nouveaux équipements à l’Ukraine, « cela conduirait à des mesures de représailles utilisant des armes plus puissantes ». Concrètement, c’est à nouveau la menace nucléaire qui refait surface.

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« La livraison d’armes offensives au régime de Kiev conduira à une catastrophe mondiale », met en garde Viatcheslav Volodine sur Telegram. Il assure que la Russie utiliserait des « armes encore plus puissantes » si les Occidentaux livraient des armes à Kiev qui pourraient être utilisées pour reconquérir des territoires. Comprenez : des chars lourds. Il menace indirectement l’Allemagne : les membres de l’OTAN doivent prendre conscience de leur « responsabilité envers l’humanité », ajoutant que de telles décisions conduiraient à une « guerre terrible », a-t-il prévenu.

« Compte tenu de la supériorité technologique des armes russes, les hommes politiques qui prennent de telles décisions doivent comprendre que cela pourrait aboutir à une tragédie d’ampleur mondiale qui détruirait leur pays », a surenchéri Viatcheslav Volodine.

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