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Météo, mauvaise gestion, pétrole: au Canada, les causes des feux de forêt sont multiples

Ludovic Hirtzmann Journaliste correspondant au Canada

Au Canada, l’ampleur des centaines de feux de forêt préoccupe. Mais ni les Canadiens ni leurs dirigeants ne cherchent à en traiter les causes.

Les feux dévorent le Canada. La couleur orangée des incendies illumine le ciel du Québec, de l’Alberta, de la Colombie-Britannique ou de la Nouvelle-Ecosse. Les fumées grises envahissent les villes. Le smog couvre Montréal. Les autorités recensaient, le 5 juin, 355 incendies, dont plus de deux cents hors de contrôle. Depuis le 1er janvier, l’équivalent de la superficie de la Belgique est parti en fumée, soit 3,1 millions d’hectares, chiffre arrêté au début juin.

Selon les plus récentes statistiques du ministère canadien des Ressources naturelles, en moyenne 229 000 hectares ont brûlé de Vancouver à Halifax entre le mois de janvier et la fin mai, ces dix dernières années.

Les feux de forêt de 2023 ont donc ravagé treize fois plus de territoire que les années passées à la même époque. Après l’Alberta et la Colombie-Britannique, le Québec, un temps épargné par les incendies, flambe sur la côte nord, dans des régions aux températures d’ordinaire plutôt fraîches.

La population évacuée

Le nombre de feux ne cesse d’augmenter dans la Belle Province. Beaucoup de communautés amérindiennes éloignées y sont évacuées par avion et par hélicoptère. Les villes québécoises de Sept-Iles, Val d’Or et Lebel-sur-Quévillon ont été en partie évacuées, entraînant le départ en catastrophe de leur foyer de plusieurs milliers de Québécois.

Les vagues de chaleur seront plus fréquentes et plus graves.

Outre l’armée, des pompiers australiens, américains, sud-africains, néo-zélandais et costaricains épaulent les Canadiens. «Ces incendies et ces conditions climatiques se situent certainement parmi les événements les plus forts» de ces dernières années, déclare le professeur Philippe Lucas-Picher, climatologue à l’université du Québec à Montréal.

Temps sec, chaleurs exceptionnelles

Les causes des incendies sont multiples. En Alberta, l’hiver particulièrement sec et un déficit de précipitations y ont contribué. La chaleur exceptionnelle dépassant parfois les 30 °C tout au long du mois de mai a mis le feu aux poudres.

«Pour ce qui est du déclenchement des incendies dans le pays, ils sont dus à un mélange de causes naturelles, telles que les éclairs d’orages, et humaines. Les incendies du Québec ces derniers jours sont dus aux orages. Les éclairs ont déclenché des feux. Les conditions météorologiques anormalement chaudes et sèches facilitent la combustion», relate Alexis Maximilien Berg, professeur de géographie à l’université de Montréal.

Dans un article publié par Radio-Canada, l’un des météorologues de la chaîne, Waldir Da Cruz, rappelle que si les incendies ont toujours existé, leur nombre augmente. «Les dérèglements climatiques et les humains en sont les principaux responsables. Il faut savoir que, quand le sol d’un bois est asséché, le feu peut être déclenché par un simple mégot ou même par le passage d’une voiture, du moteur de laquelle émane une forte chaleur», note le spécialiste. Si les experts estiment qu’environ la moitié des incendies est due aux activités humaines, le reste est dû à la foudre.

Les forêts mal administrées

Les incendies dans la province atlantique de la Nouvelle-Ecosse ont surpris les Canadiens. La province acadienne est d’ordinaire pluvieuse et voir sa capitale, Halifax, menacée par les incendies à la fin mai a pris tout le monde de court.

Outre les changements climatiques, plusieurs spécialistes pointent du doigt la mauvaise administration des forêts par les organismes de foresterie, notamment dans l’ouest du pays. Si les Amérindiens se sont longtemps occupés du bon entretien des forêts, les forestiers, eux, ont laissé les branches s’entasser, favorisant les conditions de départ de feux.

«Les vagues de chaleur seront plus fréquentes. Elles seront plus graves et se produiront à des moments de l’année où elles n’existaient pas auparavant», a déclaré à la chaîne RCI la professeure Andréanne Doyon, de l’université Simon Fraser à Vancouver.

Le prix du «tout pétrole»

Le Canada paie aussi le prix d’une politique axée sur le développement tous azimuts des ressources naturelles. Au-delà d’une stratégie de communication écologiste, le Premier ministre Justin Trudeau encourage le développement des énergies fossiles. Le Canada possède les troisièmes réserves de pétrole au monde, derrière l’Arabie saoudite et le Venezuela. L’or noir contribue de façon importante au développement économique du pays. Il fait vivre l’Alberta, le Saskatchewan et, dans une moindre mesure, Terre-Neuve.

Le lobby du pétrole

S’il multiplie à coups de millions de dollars les publicités dans les médias pour vanter ses efforts pour augmenter la transition verte de l’industrie, le lobby de l’or noir n’envisage pas un instant de prendre des mesures pour se prémunir d’une catastrophe environnementale et sanitaire qui se déclencherait lors d’incendies d’installations pétrolières. Au contraire.

Selon l’Association canadienne des producteurs de pétrole, «les investissements dans la production en amont des secteurs du pétrole et du gaz naturel dépasseront en 2023 les niveaux d’investissements antérieurs à la période du Covid-19, augmentant de 11% pour atteindre quarante milliards de dollars

Les leçons de Fort McMurray

Car les grandes villes canadiennes, notamment en Alberta, ne sont désormais plus à l’abri des conséquences d’un incendie majeur dû à la fièvre du pétrole. Ce fut le cas en 2016 à Fort McMurray, la Mecque du pétrole des sables bitumineux.

Surnommé «The Beast (la bête)», ce brasier s’est propagé à une vitesse fulgurante pour atteindre et détruire la ville en quelques jours. La municipalité comptait alors cent mille âmes, avant d’être en partie rasée et tous ses habitants évacués. La structure en bois des maisons a aussi facilité la propagation des flammes.

Les leçons des feux de Fort McMurray n’ont pas été tirées. La population et les médias locaux constatent les dégâts causés, déplorent parfois les pertes de vies ou de biens, mais les causes des incendies et les moyens d’y remédier sont bien rarement évoqués. Après tout, alors que l’Alberta brûlait, ses habitants ont réélu la très climatosceptique Première ministre conservatrice Danielle Smith lors des élections générales provinciales, le 29 mai…

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