Opinion

La fin de l’Europe libre ? Il est moins cinq (carte blanche)

Une réaction militaire européenne est devenue indispensable, selon Bruno Demoulin, professeur d’Histoire des relations internationales (ULiège). Qui plaide également pour une réaction de l’Otan, une décision de couper l’arrivée de pétrole russe… La crainte d’une troisième guerre mondiale ne peut être invoquée, selon le spécialiste. Car elle a déjà commencé.

Est-il possible de comprendre l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine sans se référer à la construction ancienne des empires en Europe depuis trois siècles ? La méconnaissance profonde de l’histoire des relations internationales par les femmes et hommes politiques occidentaux est affligeante… et dangereuse.

L’invasion de la Crimée en 2014 aurait dû susciter bien plus de réactions puisqu’il s’agissait en fait de la simple reproduction des manoeuvres de Catherine II dont les troupes, en 1783, s’emparèrent de cette terre originellement ottomane, prémices d’une expansion vers la Géorgie la même année. L’expansion constante de l’empire russe vers l’Ouest datait de la guerre de Sept ans (1756-1763) : elle fut marquée en 1762 par l’assassinat du tsar Pierre III, cet admirateur du roi de Prusse Frédéric II, sur ordre de sa femme, la future grande Catherine !

Le Kremlin a toujours été en proie à des révolutions de palais sanglantes… Le premier partage de la Pologne entre la Prusse, l’Autriche et la Russie en est la conséquence en 1772. Le deuxième, impliquant la Prusse et la Russie quelques années plus tard, aggrave le premier. Ils préfigurent le troisième partage de ce pays entre Hitler et Staline en août 1939. Se pose aujourd’hui la question : faut-il mourir pour Kiev, puisque nous ne l’avons pas fait pour Dantzig ?

Vladimir Poutine a été forgé dans le monde des services secrets soviétiques. Petit-fils de Spiridon, cuisinier de Lénine puis de Staline, fils de Vladimir, agent du NKVD pendant la seconde Guerre mondiale, Poutine aurait été très proche de Youri Andropov, chef du KGB, avant d’être secrétaire général du Parti communiste de 1982 à 1984. Après la chute du Mur de Berlin en 1989, il fut l’homme de main du maire de Saint-Pétersbourg, Anatoli Soltchak, son ancien professeur (1991-1996). Premier ministre de Boris Eltsine, il lui sauva la tête. Dès le moment où il prendra la tête de l’État, Vladimir Poutine vivra dans le désir de reconstituer la grandeur de l’Empire russe.

L’agression actuelle de l’Ukraine en est la suite logique. Sa violence brutale croissante touche à la barbarie : bombardements d’écoles, d’orphelinats dont un pour enfants aveugles, d’hôpitaux (celui pour enfants de Marioupol a touché le monde entier) et de maternités, d’habitations civiles, de familles innocentes, de la plus grande centrale nucléaire d’Europe, sans compter les viols d’Ukrainiennes ou les tentatives d’assassinats du Président Zelensky.

Ce dernier s’est créé dans le monde libre l’image d’un véritable chef d’État, représentant d’une nation ukrainienne dont l’histoire prouve l’autonomie par rapport à la Russie au cours des siècles. Face à cette invasion, à ces crimes contre l’humanité, voire à ce génocide, qui ont amené plus de 2 millions de réfugiés à fuir sous les balles – sans compter le risque nucléaire à Tchernobyl – il faut souligner la pusillanimité de l’Otan, dont le secrétaire général Stoltenberg est déjà, en esprit, à la tête de la Banque centrale de Norvège. L’Otan se contente de livraisons d’armes à l’instar de la Belgique, qui décidait initialement l’envoi de casques usagés et de jumelles pour voir les missiles tomber ! Honte à son gouvernement.

Une réaction militaire européenne est devenue indispensable. En effet, les appels désespérés du Président Zelensky au blocage de l’espace aérien ukrainien pour éviter des milliers de morts civils et à l’envoi d’avions de combat n’ont pas été entendus (sur décision de Washington), sous prétexte de la crainte d’une troisième Guerre mondiale. Or, elle a déjà commencé, puisque Vladimir Poutine a constaté que les sanctions économiques étaient une « déclaration de guerre » et a dressé une liste de « pays hostiles ». Lorsque les avions russes bombarderont Lviv, peuplée d’une forte population polonaise, et les convois venant de Pologne, la riposte de l’Otan sera trop tardive.

Il faut donc éviter un nouveau Munich, quand, en 1938, Chamberlain et Daladier ont trahi la Tchécoslovaquie, l’abandonnant aux griffes d’Hitler. Au moment où près de 15.000 Russes courageux ont été arrêtés en manifestant pour la paix et où la liberté d’expression est totalement muselée par Vladimir Poutine, l’Europe orientale ne doit pas être abandonnée, sinon c’est l’ensemble de l’Europe qui sera victime du processus bien connu de « finlandisation ». Il faut qu’Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron, qui se voudrait Bonaparte, aient le courage, au nom de l’Union Européenne dont les dirigeants sont réunis à Versailles ces 10 et 11 mars, d’envoyer des forces militaires au secours de l’Ukraine et de couper l’arrivée du pétrole (comme vient de le décider Biden au risque d’être impopulaire aux États-Unis) et du gaz russes en Europe. Ainsi les millions de dollars versés quotidiennement n’approvisionneraient plus la machine de guerre poutinienne. 65% des Français y seraient favorables selon une enquête d’opinion du 7 mars 2022. « Nous pourrions nous regarder en face avec moins de honte », comme nous interpellait le prix Nobel de physique Serge Maroche.

Les Européens, face à la réserve américaine qui s’explique par la défense de ses intérêts économiques et son actuelle politique de non-intervention qui a conduit aux massacres en Syrie, empêcheront de la sorte la fin de l’indépendance d’un pays souverain et la mort de notre système démocratique de libertés. Européennes, Européens, il est moins cinq.

Bruno Demoulin, professeur d’Histoire des relations internationales, université de Liège

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