Le 9 mai, le Premier ministre ukrainien Denys Shmyhal accueillait Charles Michel, président du Conseil de l’UE, pour une visite du port d’Odessa, où des tonnes de céréales sont bloquées. © BELGA IMAGE

Guerre en Ukraine: le blocus asphyxie le port d’Odessa (reportage)

François Janne d'Othée

L’Ukraine est le quatrième exportateur mondial de céréales, par le port sur la mer Noire. Mais la menace russe bloque tout trafic commercial. Les autorités cherchent la parade.

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Odessa continue de subir des attaques de missiles russes lancés depuis la Crimée, qui empêchent toute reprise de la vie économique. Le soir du 9 mai, l’un d’eux s’abattait sur le centre commercial Riviera, pulvérisant un supermarché Auchan et endommageant deux autres enseignes du groupe français Mulliez. Bilan: un mort et cinq blessés. Et cela, le jour même où Charles Michel, président du Conseil de l’Union européenne, se trouvait en visite surprise dans le plus grand port d’Ukraine, dont l’activité s’est figée.

A cause du blocus maritime imposé par Moscou, le trafic des navires s’est arrêté. Les porte-conteneurs sont à quai, dont quelques-uns qui battent pavillon étranger. Depuis les hauteurs, on ne distingue plus aucun mouvement de camions ni de grues. Or, les silos sont pleins. L’Ukraine était le quatrième exportateur mondial de céréales en 2021, dont plus de 90% transitaient par le complexe portuaire d’Odessa. Près de la moitié de ses revenus d’exportation étaient liés aux produits agricoles, soit 27 milliards de dollars.

Cet arrêt brutal met en péril l’économie ukrainienne, mais aussi la sécurité alimentaire mondiale. L’interruption forcée des exportations a déjà entraîné une spirale catastrophique des prix, qui affecte surtout les plus pauvres du Moyen-Orient, d’Afrique et d’ Asie du Sud. Selon l’Association ukrainienne des céréales, le pays dispose encore d’environ vingt millions de tonnes de blé et de maïs à exporter de la saison 2021-2022, qui se termine en juin. Pour la suite, le retard dans les semis, le manque d’engrais, les engins explosifs disséminés dans les champs et l’enrôlement militaire risquent de compromettre les futures récoltes.

«Je dois repenser toute ma chaîne d’approvisionnement, s’inquiète Viktor Berestenko, manager de la compagnie Inter Trans Logistics (ITL), dans le parc qui domine le port. Nous étions dans le top 20 national avant la guerre, avec 25 camions, dix mille conteneurs et 120 employés. Aujourd’hui, l’équipe est réduite à six unités, et je ne travaille plus qu’à 5% de mes capacités. Je suis obligé de délocaliser dans d’autres ports comme Istanbul et surtout Constanta», en Roumanie, devenue la base arrière des armateurs ukrainiens.

Beaucoup de gens, quel que soit leur travail, mettent un point d’honneur à maintenir une certaine normalité.

En attendant, la Commission européenne planche sur un système qui permettrait de connecter les opérateurs ukrainiens avec les Etats membres en vue de faciliter l’exportation des produits agricoles par des voies alternatives. «Nous pourrions réorienter notre activité vers le rail, mais le transport maritime reste le meilleur marché et le plus efficient», estime Viktor Berestenko. D’autant plus que des nœuds ferroviaires ont été bombardés. Avant la guerre, le chemin de fer avait une capacité d’environ 600 000 tonnes par mois, soit un dixième de la capacité portuaire. «Lorsque les ports reprendront leur activité, ils auront la priorité», confirme Evgeniy Sadovyi, directeur général chez Risoil, qui possède un terminal céréalier à Tchornomorsk, au sud d’Odessa.

La route? Une solution tout aussi compliquée. Au sud de la ville, le robuste pont de Zatoka a été réduit à l’état de ferraille par un missile russe. Résultat, une file interminable de camions est prise en entonnoir sur la route qui file vers la Moldavie, ensuite vers le sud de l’Ukraine, là où le Danube forme la frontière avec la Roumanie. «Avant la guerre, vous chargiez à Odessa, et le bateau partait. Maintenant, vous devez prendre livraison au terminal, l’acheminer par camion vers le port d’Izmaïl, sur le Danube, ensuite charger sur des bateaux plus petits en direction du port de Constanta, où on transvase dans des navires au tonnage plus important. Cela fait beaucoup de manutention», détaille Evgeniy Sadovyi.

La ville d’Odessa aussi est touchée

Dans Odessa même – un million d’habitants avant la guerre, mais qui paraît si vide depuis –, les commerces sont en léthargie, à l’image du fast-food KFC barricadé derrière des planches en bois. Certaines boutiques ont toutefois rouvert. «Peu d’entreprises fonctionnent à plein régime, mais la plupart se forcent d’encore payer les salaires, parfois des demi- salaires, relate Evgeniy Sadovyi. Si la guerre continue encore trois à quatre mois, on fera alors face à un gros problème.» L’essence est rationnée, la priorité étant donnée à l’armée et aux services d’urgence. Conséquence: le marché noir prolifère.

La nouvelle économie est également touchée. Conseiller municipal de l’opposition, Petro Obukhov gère des plateformes de livraison à domicile et de voitures partagées. Il montre sur son smartphone le nombre de véhicules qui restent collés au bitume. D’autres sont partis sous d’autres cieux. «On avait une flotte de 2 400 autos avant la guerre, on n’en a plus que 700.» Dans le monde des affaires, les oligarques locaux ne sont jamais loin: «Il est difficile de lancer un business sans obtenir le soutien de l’un d’eux», témoigne un entrepreneur européen installé à Odessa depuis plusieurs années.

L’entreprise logistique de Viktor Berestenko ne travaille plus qu’à 5% de ses capacités.
L’entreprise logistique de Viktor Berestenko ne travaille plus qu’à 5% de ses capacités. © FJDO

Une lumière dans la grisaille: les supérettes Santim. Malgré la rareté des clients, c’est l’abondance de biens, des fromages aux vins, le tout servi par des employés en bel uniforme. «Beaucoup de gens, quel que soit leur travail, mettent un point d’honneur à maintenir une certaine normalité, constate Evgeniy Sadovyi. Nous ne sommes pas dans le déni pour autant, car nous souffrons. Les gens font de leur mieux, et tous s’entraident, c’est incroyable.»

Symbole de cet état d’esprit: son entreprise vient d’acheminer vingt tonnes d’eau potable à l’hôpital de la ville résistante de Mykolaïv, ce verrou qui empêche les troupes russes de progresser vers Odessa. Quant au food court du centre-ville, qui servait de centre d’accueil humanitaire, il a retrouvé début mai sa vocation première, proposer des cuisines du monde. Les équipes de restauration étaient impatientes de reprendre le travail. L’espace humanitaire a été déplacé dans une école voisine.

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