Un mercenaire du groupe Wagner, en Centrafique. © getty images

Afrique: l’armée secrète de Poutine au Mali

Mélanie Geelkens
Mélanie Geelkens Journaliste, responsable éditoriale du Vif.be

Déjà présent dans de nombreux pays, le groupe Wagner, réputé proche du Kremlin, s’implante au Mali. Un déploiement de mercenaires russes gênant pour la France et l’Europe, engagées dans la lutte antidjihadiste au Sahel.

Depuis dix ans, le Mali est la cible d’attaques djihadistes et de violences perpétrées par des milices d’autodéfense et des bandits armés. Les réseaux mafieux prospèrent dans l’ancien Soudan français aux frontières poreuses. Cette instabilité favorise la ligne dure des militaires maliens: des putschistes ont pris le pouvoir en août 2020 et, neuf mois plus tard, un « coup d’Etat dans le coup d’Etat » a propulsé à la tête du pays l’homme fort du régime, le colonel Assimi Goïta. Pour compléter le tableau, le Mali devient un nouveau terrain de jeu pour mercenaires. Ils sont russes, employés par la société militaire privée Wagner, réputée proche du Kremlin.

Leur présence, démentie depuis des semaines par les autorités maliennes, a été confirmée par plusieurs sources occidentales et locales. « Nous avons constaté, à l’aéroport de Bamako, des rotations aériennes répétées d’avions de transport de troupes de l’armée russe, la construction d’un camp militaire destiné à accueillir un contingent significatif de mercenaires et des visites fréquentes de cadres de Wagner », indiquait, fin décembre, une source gouvernementale française. Quelque cinq cents paramilitaires russes équipés de véhicules blindés seraient déjà actifs au Mali. Ce nombre devrait doubler, selon les termes d’un accord qui aurait été passé entre la compagnie privée et la junte au pouvoir. Depuis leur camp adossé à l’aéroport de la capitale malienne, les mercenaires russes se sont déployés en toute discrétion dans le centre et le nord du pays. Entre Bandiagara et Bankass, un véhicule blindé russe a sauté sur un engin explosif début janvier, un incident suivi par des échanges de tirs entre Russes et djihadistes qui ont fait plusieurs morts et blessés.

Quelque cinq cents paramilitaires russes équipés de véhicules blindés seraient déjà actifs au Mali.

Les Russes à Tombouctou

Deux jours plus tard, l’armée malienne reconnaissait que des « instructeurs » russes étaient arrivés à Tombouctou, la porte du désert. Un symbole fort: la Russie a pris le relais de la France dans la région. L’ armée française, qui avait libéré la ville des djihadistes en 2013, a évacué les lieux à la mi-décembre, après avoir fermé deux autres bases de l’extrême nord malien, celles de Kidal et Tessalit. Un désengagement qui s’inscrit dans la volonté de Paris de réduire la voilure et de réorganiser son dispositif militaire. L’ opération Barkhane, en sursis, se recentre sur la base de Gao, dans la région dite « des trois frontières », aux confins du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Les habitants de Tombouctou, qui avaient acclamé les troupes françaises en 2013, leur reprochaient ces derniers temps leur passivité face à la multiplication d’attaques à main armée, d’enlèvements, de viols, d’assassinats et autres violences intercommunautaires.

Longtemps qualifié de « bourbier » militaire, le Mali est devenu, pour la France et ses partenaires européens engagés dans la lutte antidjihadiste, un casse-tête politico-diplomatique. Parce que la junte refuse de rendre le pouvoir aux civils avant 2025. Parce qu’elle a entamé des négociations avec des groupes terroristes liés à Al-Qaeda. Parce qu’elle souffle sur les braises d’un « sentiment antifrançais » latent dans toute la région. Début février, les autorités maliennes, irritées par les déclarations « hostiles » de ministres français, ont expulsé l’ambassadeur de France. Avant cela, elles ont exigé le retrait d’un contingent danois venu grossir les rangs de Takuba, la force spéciale européenne, dont l’avenir est désormais incertain. A ces décisions s’ajoute le recours du régime malien aux services du sulfureux groupe Wagner, initiative qui permet à la Russie de renforcer son influence au coeur du « pré carré » français.

Le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, escorté par des mercenaires russes de Wagner Group.
Le président centrafricain Faustin-Archange Touadéra, escorté par des mercenaires russes de Wagner Group.© getty images

Aide sans conditions politiques

Dès le 23 décembre, les « parrains » occidentaux du Mali ont dénoncé le déploiement de mercenaires russes sur le territoire malien. Antony Blinken, le secrétaire d’Etat américain, a mis Bamako en garde contre les conséquences financières d’un contrat passé avec le groupe Wagner, accord qui pourrait « déstabiliser » le pays, estime Washington. De son côté, Paris a prévenu que l’engagement de miliciens russes au Mali est « incompatible » avec le maintien d’un soutien militaire français à son ancienne colonie. Cette offensive diplomatique n’a pas dissuadé le Mali de recourir à la compagnie Wagner pour appuyer les Fama, les forces armées maliennes. Pas surprenant: Moscou offre à Bamako une coopération militaire sans conditions politiques, au moment où la junte se retrouve isolée par des sanctions africaines et européennes. Le régime des colonels joue sur du velours: sa popularité sort renforcée de l’arrivée des mercenaires, l’opinion publique malienne appelant au remplacement des Français par les Russes.

La Russie est un « partenaire historique » du Mali, tient à rappeler Bamako. La majorité des militaires maliens y ont suivi une formation et une bonne partie de l’équipement militaire du pays a été fourni par les Russes. La réorientation stratégique prorusse du Mali est incarnée par le Premier ministre, Choguel Maïga, diplômé de l’Institut des télécommunications de Moscou, et par le ministre de la Défense, Sadio Camara, formé lui aussi en Russie, où il s’est rendu à plusieurs reprises depuis le coup d’Etat d’août 2020. Cet officier aurait négocié le contrat avec Wagner et a réceptionné, le 30 septembre dernier, quatre hélicoptères Mi-171 fournis par la Russie.

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Quelles contreparties?

Les mercenaires russes seraient chargés d’une triple mission: délivrer des formations aux troupes maliennes, ce que font déjà l’Union européenne (la mission EUTM, entamée en 2013) et les forces Barkhane et Takuba, assurer la maintenance d’équipements militaires et offrir une protection rapprochée aux membres de la junte. Si le groupe Wagner a proposé au Mali un modèle d’intervention similaire à celui fourni, depuis 2017, à la Centrafrique, les paramilitaires russes pourraient également être engagés dans des combats aux côtés de l’armée malienne. Leur contribution a toutefois ses limites et pourrait décevoir les Maliens: Wagner ne pourra déployer au Mali qu’un nombre limité d’hommes (l’effectif total de la firme, évalué entre trois mille et cinq mille militaires, est dispersé sur de nombreux théâtres, en Ukraine, en Libye, en Centrafrique, au Mozambique…) et la société n’a pas de chars lourds, d’hélicoptères de combat, d’avions de chasse, d’appui logistique de grande ampleur, autant de moyens dont dispose la force Barkhane, qui est pourtant incapable d’éradiquer les groupes djihadistes.

L’intervention militaire russe coûterait plus de neuf millions d’euros par mois au Mali. Si Bamako ne parvient pas à payer, Wagner obtiendra l’accès à des gisements miniers.

L’intervention militaire russe est assortie d’une contrepartie financière, évaluée par Reuters à six milliards de francs CFA par mois, soit plus de neuf millions d’euros. Si Bamako ne parvient pas à payer, Wagner obtiendrait l’accès à deux ou trois gisements miniers maliens. La présence au Mali, depuis fin octobre, d’un géologue russe semble confirmer l’intérêt de la société militaire privée pour le secteur minier. Il aurait été chargé de prospecter les mines d’or de la région de Menankoto, dans le sud du pays, « zone réputée à fort potentiel aurifère et peu contrôlée par l’Etat central », note Le Monde. Le journal rapporte que ce géologue a été rejoint par le directeur d’une société minière déjà liée à Wagner en Centrafrique. Jean-Yves Le Drian, le ministre français des Affaires étrangères, accuse les mercenaires russes d’avoir « déjà commencé à piller » le Mali. Dans une interview publiée par le Journal du dimanche (JDD), il rappelle qu’en Centrafrique, « ces anciens militaires russes armés par Moscou », « échangent la sécurité des autorités du pays contre le droit d’exploiter impunément des ressources minières ».

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Mercenaires prédateurs

Bien implanté en Centrafrique, le groupe Wagner y a reçu, en échange de son implication dans les combats contre la rébellion locale, des licences qui permettent d’exploiter des mines d’or et de diamant. Deux sociétés privées, fondées fin 2017 à Bangui, sont soupçonnées par l’administration américaine d’être des filiales du groupe Wagner: Sewa Security Services (SSS), spécialisée dans la sécurité rapprochée et la protection de zones diamantifères, et Lobaye Invest Ltd, qui a obtenu des permis d’exploitation minière. Le conseiller à la sécurité intérieure du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra est le Russe Valery Zakharov, considéré par les experts des Nations unies comme le chef des agents de Wagner dans le pays. Un rapport de l’ONU du 31 mars 2021 accuse ces paramilitaires russes de « graves violations des droits humains », d' »exécutions sommaires massives » et de « tortures ». Selon le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), le réseau diplomatique de l’Union, une grande partie de l’armée centrafricaine est « sous le commandement direct ou la supervision des mercenaires de Wagner Group », y compris les troupes formées par des instructeurs européens. Une récupération gênante pour l’Union européenne.

Ces paramilitaires russes ont mené, l’an dernier, une vaste contre-offensive contre des groupes rebelles qui avaient tenté de renverser le régime du président Touadéra. Moscou ne reconnaît officiellement la présence, en Centrafrique, que d' »instructeurs non armés » et dément tout lien avec les « volontaires » de Wagner. Et pour cause: le mercenariat est illégal en Russie. La société militaire privée intervient néanmoins en étroite collaboration avec l’armée russe et le ministère russe de la Défense. Les terrains africains et autres où elle se déploie sont ceux ciblés par la stratégie d’influence de Vladimir Poutine.

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À la solde du Kremlin

Cette armée parallèle à la solde du Kremlin a pour fondateur et commandant militaire Dmitri Outkine, un ancien officier du renseignement militaire et ex-membre du Corps slave, société militaire privée qui a participé à la guerre civile syrienne. Selon plusieurs enquêtes, Wagner Group est piloté par le restaurateur pétersbourgeois Evgueni Prigojine, surnommé « le cuisinier de Poutine ». Cet ancien malfrat devenu oligarque finance aussi, selon Washington, Internet Research Agency (IRA), une agence de propagande et de désinformation Internet à l’origine de la vaste opération destinée à influencer, en 2016, le vote des Américains en faveur de Donald Trump. En Syrie, il a obtenu du régime 25% des revenus des champs gaziers et pétroliers que les forces paramilitaires russes ont contribué à reprendre à l’organisation Etat islamique, révèle une enquête de Libération. Au Soudan, des hommes de Wagner protègent une mine d’or dont on soupçonne qu’elle est exploitée par une société sous contrôle indirect de Prigojine.

Très présents en Libye, les mercenaires de Wagner ont pris part aux combats aux côtés du maréchal Haftar. Avec un soutien logistique de Moscou, assure un rapport de l’ONU, et un financement des Emirats arabes unis, signale le département de la Défense américain. Au Mozambique, ils luttent depuis 2019 contre l’insurrection islamiste. A Madagascar et au Zimbabwe, ils auraient été mêlés à des opérations de propagande lors des dernières présidentielles. Leurs interventions en Centrafrique et au Mali s’accompagnent de campagnes de dénigrement des autres forces déployées sur le terrain (françaises, européennes, onusiennes… ). L’armée secrète de Poutine permet au Kremlin de nier toute présence militaire officielle russe dans des zones de guerre. Les sanctions européennes adoptées en décembre à l’encontre du groupe Wagner n’empêchent pas la société militaire russe de gagner du terrain et de l’influence en Afrique.

Groupe wagner

Société militaire privée russe fondée en 2014

  • Aurait des bureaux en Argentine, à Saint-Pétersbourg et à Hong Kong.
  • Nombre actuel de membres: 3 000 à 5 000.
  • Activités: opérations clandestines, mercenariat.
  • « Patron »: Evgueni Prigojine , oligarque proche du Kremlin, à la tête d’Internet Research Agency, une agence de propagande et de désinformation par Internet.
  • Fondateur et commandant militaire: Dmitri Outkine.
  • Principaux théâtres d’opérations: Ukraine (Crimée, Donbass), Syrie, Libye, Venezuela, Soudan, Centrafrique, Mozambique, Madagascar, Mali.
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