Yves Van Laethem © Le Vif

Une matinée chez Yves Van Laethem: sa nouvelle vie, l’aveugle et le borgne, les coulisses de sa nomination

Olivia Lepropre
Olivia Lepropre Journaliste au Vif

Sa vie médiatique (très) chargée, son absence des réseaux sociaux, son regard à froid sur la gestion de la crise Covid en Belgique : l’infectiologue Yves Van Laethem se livre en long et en large sur les différents épisodes qui ont marqué, ces deux dernières années, sa nouvelle vie de porte-parole.

A l’occasion du live organisé pour répondre aux questions des lecteurs du Vif, le porte-parole interfédéral de la crise Covid-19, Yves Van Laethem, nous a reçus chez lui pour une grande séance de questions-réponses concernant l’avenir de la crise liée au coronavirus en Belgique. L’occasion était trop belle pour ne pas évoquer quelques coulisses de la crise en compagnie de l’infectiologue.

Yves Van Laethem sur… son état d’esprit actuel

Je suis dans un état d’esprit plus serein qu’il y a un an. On a pu prouver qu’avec la vaccination, on a eu un impact majeur sur la mortalité et sur les hospitalisations. On n’est plus à la même intensité de crise qu’on l’était en 2020. Même si tempête il y a, elle est quand même moins énorme, moins « tsunami » qu’elle l’était en 2020. Personnellement, je vis comme tout le monde dans l’usure et la fatigue d’être confronté sans arrêt à des épisodes qu’on espérait ne plus revoir, et qu’on pensait pouvoir éliminer grâce à la vaccination. La vaccination a montré ses points positifs, mais aussi ses limites. Il faut être honnête.

Nous vivons tous dans l’usure des mesures à prendre et des privations d’accès à certains secteurs. L’accès à l’Horeca, à la culture et aux voyages sont fortement différents d’avant. J’ai donc un sentiment mitigé entre le « mieux » par rapport à ce qu’on connaissait au début de la crise, et une certaine usure. On aimerait évidemment tous trouver une porte de sortie.

Yves Van Laethem sur… sa nouvelle vie médiatique(très) chargée

La journée est variable : elle peut commencer à 7h00 du matin. Même avant 7h00, j’ai parfois des demandes d’interview, pour passer en direct dans un journal matinal, par exemple. J’ai souvent 2 ou 3 appels de journalistes sur la matinée.

La journée médiatique commence à 7h00 du matin et peut se terminer à 22-23h00.

Il y a aussi toute la représentation au niveau des médias télévisés, en plus de l’activité de porte-parole avec les conférences de presse. La journée médiatique commence donc à 7h00 du matin et peut se terminer à 22-23h00. A côté du rôle de porte-parole, les réunions GEMS et taskforce vaccination prennent aussi du temps, ce qui rallonge considérablement les journées. Sur le côté, je continue également à faire quelques consultations médicales, bien que je sois retraité depuis 2017.

Yves Van Laethem sur… l’exposition médiatique soudaine

Je me suis fait à cette médiatisation, qui, heureusement, n’a pas été émaillée de trop de points désagréables. Je n’ai pas eu affaire, en direct, à des gens qui m’ont pris à partie ou injurié. En rue, même avec le masque, on me reconnaît souvent. Il y a des points de repère, comme la mèche de cheveux ou les verres de lunettes foncés qui ont été intégrés par la plupart des belges francophones. Il devient difficile de passer inaperçu. Heureusement, ça n’a pas eu d’impact négatif pour moi.

Yves Van Laethem sur… ses métaphores légendaires

En 40 ans de médecine, il faut expliquer les choses au patient. Il ne comprend pas toujours ce qui lui arrive. Le fait d’avoir donné cours, plusieurs années en Belgique et depuis un certain temps en Afrique, pousse à vulgariser le langage scientifique. Le fait, aussi, d’avoir fait des centaines de conférences dans les domaines des maladies infectieuses. Les métaphores, c’est quelque chose qui est venu au fil du temps et qui jaillit au moment même. Et j’espère parfois ne pas trop me planter (rires). Ça vient tout seul, selon l’inspiration. J’essaie toujours de songer si elle est vraiment adéquate. Heureusement, c’est souvent le cas. Après, on l’apprécie ou non. Mais c’est une manière imagée d’expliquer que j’affectionne.

Yves Van Laethem sur… les caricatures dont il fait l’objet

Je suis ‘plus que parfois’ l’objet de caricatures. Ça m’amuse, cela fait partie du rôle. Ça ne me dérange pas, car cela reste dans un esprit relativement bon enfant, et si on peut faire sourire dans une crise qui nous plonge dans la grisaille… J’ai déjà remarqué des tonnes de caricatures ; des photos détournées, des affiches de film, ou des caricatures télévisuelles. (rires)

Yves Van Laethem sur… la façon dont il a été projeté porte-parole interfédéral pour la crise Covid-19

A partir de la mi-mars, j’intervenais sur RTL. En début de crise, c’est devenu très régulier. Je pense que ce rôle de ‘consultant’ a été apprécié. Lorsqu’Emmanuel André a décidé de s’en aller, pour des raisons qui lui sont propres, il a fallu que le SPF trouve quelqu’un d’autre, en urgence.

Un médecin que je connaissais bien au SPF, responsable du centre de crise du ministère de la Santé pendant des années, a pensé à moi. Il m’a téléphoné un samedi, j’ai discuté avec lui de ma volonté d’indépendance. Bien sûr, en tant que porte-parole, on ne va pas dire « le contraire de », mais on peut donner des nuances. C’est ce que j’essaie de faire, en évitant de dire qu’on est d’accord sur tout. Pour moi, il n’est pas question de lire quelque chose sans avoir un esprit critique et d’être une simple « speakerine ».

Le dimanche, j’avais un contact avec le chef de cabinet de la ministre de la Santé (Maggie De Block, NDLR.). La décision a été prise au Kern le lundi et le mardi, je commençais. Donc, ça a été un engagement rapide.

Yves Van Laethem
Yves Van Laethem© Le Vif

Yves Van Laethem sur… son bénévolat

Pour cette activité de porte-parole, je suis totalement ‘pro deo’, entièrement bénévole. Sauf pour les frais de déplacement. Je n’ai aucun bénéfice pécuniaire ou autres relatifs à ces activités (au sein du Gems également).

Yves Van Laethem sur… l’imbroglio virologue/épidémiologiste/infectiologue

Personnellement, je suis infectiologue et non pas virologue. Les infectiologues sont des cliniciens qui soignent des patients, spécialistes dans les maladies infectieuses, qu’elles soient virales, bactériennes, parasitaires. Les virologues, à l’instar des microbiologistes, ce sont des hommes de laboratoire, qui n’ont pas de patientèle.

A côté de ça, il y a les épidémiologistes qui travaillent davantage sur la politique de santé, d’évolution des maladies,… Je suis donc un clinicien, alors qu’Emmanuel André ou Marc Van Ranst sont des virologues. Yves Coppieters ou Marius Gilbert sont des épidémiologistes. Il n’y a donc pas le même « perçu » du patient.

Yves Van Laethem sur… les autres pandémies qui ont marqué sa carrière

J’ai connu une première pandémie, qui est celle du sida. Elle est différente de celle du Covid, car elle touchait plutôt des gens jeunes. Et nous étions nous-mêmes jeunes, donc le rapport était différent. On voyait des patients quelques mois avant qu’ils ne décèdent quasi tous. Le sida était inscrit dans une sorte d’ostracisme. On était dans un autre contraste, qui a beaucoup moins touché la Belgique.

La seule autre pandémie de virus respiratoire que nous ayons connue en Belgique, à mon époque, était celle de grippe H1N1 en 2009. Elle a été un « flop », si je puis dire, car elle n’a pas touché grand-chose. Il y a eu plusieurs alarmes vis-à-vis de pandémies, avec H5N1 par exemple, mais qui n’ont jamais touché la Belgique. Le Sras est resté très loin aussi. On a donc eu plusieurs épisodes d’alarmes, mais où rien ne se passait finalement.

Une pandémie du style Covid, on savait que ça allait arriver un jour. Mais quand et comment, on l’ignorait. On ne s’attendait pas spécialement à ce que tout cela arrive maintenant, mais on a eu des exemples, les dernières années, qui ont montré que ça pouvait arriver.

Yves Van Laethem sur… la possible multiplication des pandémies dans le futur

On se dit que le risque est là, lié au fait qu’on est de plus en plus nombreux sur la Terre, vivant de plus en plus proche les uns des autres. On va aussi de plus en plus vite et souvent d’un endroit à l’autre de la planète. Donc, on est dans des conditions où un virus qui jadis pouvait rester tranquillement dans une zone reculée, peut maintenant toucher le monde entier.

L’exemple d’Ebola est révélateur. Pendant tout un temps, le virus était au fin fond de petits villages africains. Il tuait 45 personnes et s’arrêtait de lui-même lorsque les autres étaient immunisés. Lorsque le virus s’est échappé vers des zones plus habitées, c’est là que ça a ‘boomé’. Même si ce n’est pas le même genre de transmissions que le Covid. Un même virus peut donner des évolutions différentes en fonction des circonstances, du lieu où il se trouve,…

Yves Van Laethem sur… les mesures sanitaires les moins bien acceptées/comprises par la population

Ce qui a le plus posé problème, ce sont les variations dans les décisions prises. Elles étaient conduites sur base des données scientifiques, mais qui ont varié au cours du temps. Au fil de l’évolution, on a peut-être pu conseiller des mesures qui n’étaient pas adéquates a posteriori.

Dans les propositions de mesures, il y a eu un choix par le politique, qui était parfois a posteriori adéquat, parfois un peu aléatoire. Pour la population qui ne comprenait pas bien ce qui se passait pendant plusieurs mois, il était perturbant de voir ce que l’on faisait, alors qu’il n’y avait justement pas de perspectives sur le futur.

Petite illustration : c’est comme si on était devant un chemin avec un brouillard qui bloquait la vue à 5 mètres. Puis on disait à un moment : « On va à droite, ou à gauche », sans rien voir et sans savoir pourquoi on allait dans telle ou telle direction. Il faut bien avouer que dans certains cas, on allait à gauche ou à droite en se disant que ça pourrait être la bonne direction, mais sans certitude. Donc, c’est perturbant pour tout le monde, y compris pour ceux qui en savent un peu plus sur les maladies en question. C’est doublement perturbant pour celui qui doit se faire guider par la main. C’est un peu le principe de l’aveugle et du borgne.

On va dire que la population était aveugle – mais gentiment dit, dans le sens où elle n’avait pas les connaissances, et ce n’est pas du tout une tare-, et qu’il y avait un certain nombre de borgnes car personne n’est un bien voyant dans une pandémie. Avec une pandémie comme celle du Covid, il y a toujours une grande part d’inconnue. Quand on connait la bête, comme avec le choléra, on la bloque très facilement. Quand c’est une nouvelle pandémie, il faut aller à tâtons.

Yves Van Laethem sur… son absence des réseaux sociaux

Je n’ai jamais été sur les réseaux sociaux, car je n’ai jamais senti la nécessité d’y être. Je ne sens aucune volonté de partager avec le monde mes sentiments concernant le temps qu’il fait, ce qu’un homme politique a dit, ou la couleur des cheveux d’un artiste. Ça ne regarde que moi. Je préfère avoir des contacts directs avec les gens.

Passer son temps à tapoter sur un smartphone, personnellement, ça ne m’apporte rien. Pour le côté professionnel non plus, car j’ai d’autres voies de communication. Et n’étant pas un habitué des moyens de communication de ce style, je n’ai pas envie d’y investir du temps.

Yves Van Laethem sur… la prolifération de désinformation en temps de Covid

Sur les réseaux sociaux, il passe de tout et n’importe quoi, des choses bonnes comme pas bonnes. On passe beaucoup de temps à discuter de choses sans intérêt pour l’avenir du monde entier. Tout est poussé à l’extrême. Certains côtés sont intéressants, mais malheureusement, il y a beaucoup de ‘blablatage’. Il faut tellement tout passer au tamis, que le tamis est débordé. Et sans tamis, c’est simplement l’expression individuelle d’un tas de personnes, qui en ont tout à fait le droit de s’exprimer, mais qui ne représente jamais qu’eux-mêmes. De mon point de vue, les médias sociaux ont eu un rôle plus délétère qu’autre chose. En permettant, -et c’est démocratique-, des échanges non filtrés, et donc la circulation d’un certain nombre d’aberrations. Le mauvais côté, c’est donc cet échange d’un tas de choses non-filtrables, de manière colossale, dans lequel on retrouve peu de choses réellement prouvées. Le bon côté, c’est l’interconnexion entre les individus.

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