Tinne Van der Straeten © FRANKY VERDICKT

Tinne Van der Straeten: « Cet hiver, nous aurions eu besoin de Doel 3 et Tihange 2 »

Peter Casteels
Peter Casteels Journaliste freelance pour Knack

Tinne Van der Straeten est prête pour l’automne. La ministre Groen de l’Energie est pourtant confrontée à une crise historique. « C’est nous qui déterminons si nous aurons cinq ou dix hivers difficiles ».

Dormez-vous toujours bien, ou avez-vous peur de ce que l’automne vous réserve ?

Tinne Van der Straeten : Je dors bien, oui, mais j’ai peu d’heures pour dormir. Le gouvernement se réunira encore souvent sur les questions énergétiques. En tout cas, je suis préparée. J’ai déjà préparé un plan d’hiver pour l’été afin d’assurer l’approvisionnement, nous n’aurons donc pas à improviser. Nous sommes en territoire inconnu, mais nous savons ce qui doit être fait.

Vous ne craignez pas que, cet automne, les gens aient à choisir entre « chauffer ou manger », comme on le dit au Royaume-Uni ?

Nulle part en Europe, les plus vulnérables ne sont aussi bien protégés des prix de l’énergie qu’ici, avec le tarif social pour un million de familles. Ce gouvernement s’est déjà réuni quatre fois pour décider de mesures énergétiques, à l’issue duquel la TVA a été réduite et des primes énergétiques ont été versées. Au total, nous avons déjà dépensé quatre milliards d’euros pour soulager la douleur. Grâce à  l’index, les Belges sont également mieux protégés que dans d’autres pays. Il est vrai qu’il existe un groupe de personnes qui n’ont pas droit au tarif social et qui ont du mal à joindre les deux bouts. Nous devrons sortir des sentiers battus pour les aider. Cette semaine, le gouvernement entamera les discussions sur le budget, et il va sans dire qu’on négociera un important paquet énergie.

Aujourd’hui, les prix du gaz sont dix fois plus élevés qu’il y a un an. Les gens paniquent quand ils lisent ces rapports. A quoi vaut-il mieux se préparer ?

Les prix sont complètement irrationnels. Lorsque j’étais ministre en 2020, le gaz coûtait 15 euros par mégawattheure. À la fin de la semaine dernière, ce prix était passé à environ 300 euros. Le marché est totalement faussé. Nous payons des prix comme si nous étions une économie de guerre, alors qu’en Belgique nous n’avons aucun problème d’approvisionnement. Les terminaux de Zeebrugge par lesquels le GNL (NDLR : gaz naturel liquéfié) entre dans notre pays sont déjà complets jusqu’à la fin de cette année. Il faut donc vraiment briser cette spirale des prix, et le meilleur moyen d’y parvenir est d’instaurer un plafond de prix au niveau européen. L’Espagne et le Portugal ont obtenu une dérogation pour instaurer un tel plafond : il est fixé à 180 euros. C’est encore beaucoup d’argent, mais cela permettrait aux Belges d’économiser en moyenne 770 euros chaque année.

Un tel plafond ne comporte-t-il pas de risques ? Peut-être est-ce le signal pour Vladimir Poutine de fermer le robinet de gaz à l’Allemagne une fois pour toutes.

Je ne suis pas inquiète à ce sujet, si nous, en Europe, parvenons vraiment à travailler ensemble. Mon collègue allemand Robert Habeck a indiqué la semaine dernière qu’il souhaitait lui aussi que le lien entre les prix actuels du gaz et ce que les gens paient pour l’électricité soit rompu. Je plaide en ce sens depuis février, mais je suis heureuse de constater que la coalition en faveur de ces propositions s’élargit. Les pays d’Europe du Sud ont déjà soutenu la proposition et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a également annoncé qu’elle travaillait sur une réforme structurelle. J’espère que nous pourrons prendre une décision à ce sujet avant la fin de l’année.

Même dans votre scénario idéal, personne n’en profitera dans les mois à venir.

Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour parvenir à un accord européen dans les meilleurs délais. Je ne comprends pas pourquoi il a fallu tant de temps aux autres pays pour se rendre compte que ce mécanisme de fixation des prix ne fonctionne vraiment plus. Il faut être aveugle à ça. Mais – je le répète – ce n’est évidemment pas la seule chose que fait le gouvernement.

Vous voulez modifier le mécanisme des prix: aujourd’hui, le prix le plus élevé de l’électricité produite dans une centrale à gaz détermine également le prix de l’électricité rendue moins chère par les énergies renouvelables ou les centrales nucléaires. Ce n’est pas facile à changer.

Avec un tel plafond de prix, nous pouvons gagner du temps pour y travailler. Nous n’allons pas le faire du jour au lendemain, mais une telle mise à jour est la logique même. Ce mécanisme de prix a bien fonctionné pendant des années, mais en situation de guerre, il n’a tout simplement pas de sens. Les prix irrationnels du gaz ne peuvent vraiment pas servir de base aux prix des énergies renouvelables et nucléaires. Pas facile à changer ? Si nous pouvons nationaliser des banques ou fermer une société en quelques heures pour empêcher la propagation d’un virus mortel, nous pouvons aussi réaliser une réforme du mécanisme de tarification du gaz et de l’électricité en quelques mois.

Est-ce si facile à appliquer sur le marché?

Ce n’est pas difficile. Il s’agit juste de réécrire le règlement des marchés boursiers. Tout ce que nous avons à faire est de changer certaines règles. Je ne vois pas pourquoi ce serait impossible. En fait, je ne comprends pas pourquoi des mesures n’ont pas été prises plus tôt. La vente d’actions est parfois suspendue en cas de panique. Cela aurait dû être fait depuis longtemps pour le gaz.

Et les fournisseurs l’acceptent?

La spéculation sur les prix de l’essence n’a plus rien à voir avec la réalité. Les entreprises et les ménages gémissent sous ces prix. Ici un peu plus loin, il y a de nouvelles tours résidentielles. Le plan prévoit la construction de bâtiments supplémentaires, mais la hausse des prix a rendu impossible la présentation d’offres. Personne ne sait ce que coûtera bientôt le ciment, le bois ou le béton. Nous n’avons jamais connu une crise énergétique aussi importante qu’aujourd’hui, et elle est ressentie dans toute la société. Tout le monde a un besoin urgent de stabilité.

C’est pourquoi j’ai été légèrement surpris lorsque vous avez dit plus tôt que vous étiez préparée. Pour l’instant, il n’y a que quelques idées sur la manière de traiter ce problème.

C’est un peu léger: nous y travaillons tous les jours depuis des mois. Bien sûr, nous faisons aussi beaucoup plus: dans quelques jours, l’approvisionnement en gaz de la Belgique sera déjà rempli à 90%. L’approvisionnement est vraiment bon.

La Belgique semble le seul pays à attendre encore une solution européenne pour maîtriser les prix. D’autres pays prennent des mesures au niveau national.

Nous ne vivons pas dans une péninsule ibérique comme l’Espagne et le Portugal. Nous sommes tellement liés aux autres pays que nous dépendons beaucoup plus de l’Europe.

Le Premier ministre suggérait que nous pourrions également fixer un plafond de prix en Belgique.

La priorité reste d’intervenir sur le marché au niveau européen. Au niveau belge, il serait en effet possible d’introduire un autre type de plafond pour le client final. Il n’y a aucune raison pour que les fournisseurs demandent un prix plus élevé que le prix de revient de la production d’électricité en Belgique.

L’économie s’arrêtera probablement cet automne. Certaines banques s’attendent à une récession, et chaque jour, les médias publient au moins un article sur une entreprise qui doit réduire ou arrêter sa production. L’Europe permet au gouvernement d’aider financièrement les entreprises dans le besoin, mais la Belgique ne le fait pas encore.

Ce printemps, nous avons déjà réalisé une vaste enquête auprès d’un millier d’entreprises. Tant les petites PME que les grandes entreprises grosses consommatrices d’énergie sont aujourd’hui en difficulté, et pour elles aussi, un tel plafond de prix est important. Mais il ne faut pas se tourner vers le gouvernement fédéral pour tout. La politique industrielle est une compétence flamande. Si la Flandre peut compenser financièrement les entreprises pour les droits d’émission de CO2 qu’elles doivent acheter à l’Europe, elle peut également contribuer à résoudre cette crise. C’est pourquoi le comité de concertation est important ; nous devons examiner tous ensemble ce que nous pouvons faire.

Qu’attendez-vous de ce Comité de concertation?

Parfois, je me bats pieds et poings liés. La Flandre doit de toute urgence prendre ses responsabilités. Elle est chargée de questions telles que les économies d’énergie et le développement de l’énergie éolienne et solaire sur terre. Nous devons agir beaucoup plus rapidement dans ce domaine si nous voulons vraiment nous armer pour l’avenir. Je suis heureuse d’aider la Flandre à cet égard, mais elle doit vraiment passer à la vitesse supérieure : sinon, il serait préférable de transférer ces compétences au niveau fédéral.

Le gouvernement De Croo peut introduire une taxe exceptionnelle afin d’écrémer les superprofits des entreprises énergétiques. Vous devrez d’abord en convaincre le CD&V, car avant l’été, le ministre des Finances Vincent Van Peteghem a très vite écarté votre proposition.

Vincent et moi nous connaissons bien, mais je n’ai pas compris pourquoi il a réagi de cette façon. Il faut s’en prendre aux surprofits réalisés. J’espère que nous sommes d’accord sur ce point. Le gouvernement m’a d’ailleurs demandé d’élaborer cette proposition, il s’agit maintenant de la rendre opérationnelle. Il ne s’agit pas seulement du secteur nucléaire : aujourd’hui, les compagnies pétrolières réalisent également des milliards de bénéfices.

FRANKY VERDICKT

Le réacteur nucléaire Doel 3 s’arrêtera définitivement le mois prochain, retirant ainsi un gigawatt d’énergie de notre mix énergétique. Y a-t-il quelque chose que l’on puisse faire à ce sujet ?

Non. Tant l’AFCN (Agence fédérale de contrôle nucléaire) qu’Engie déclarent que techniquement, c’est irréalisable.

Et Tihange 2 ? Ce réacteur devrait fermer en février de l’année prochaine.

Comme Doel 3, c’est l’une des centrales fissurées. Il appartient à l’AFCN (NDLR : Agence fédérale de contrôle nucléaire) de décider s’il est sûr de maintenir Tihange 2 ouvert plus longtemps. Je n’ai rien à dire à ce sujet. Pour une telle décision, ils dépendent des informations fournies par Engie. Je ne peux que conclure que, malgré mes questions précédentes, cette information n’est pas encore disponible.

Engie ne souhaite pas maintenir ces réacteurs ouverts plus longtemps.

Exactement. La société a annoncé dans les journaux que Tihange 2 ne peut plus rester ouvert. Engie préfère apparemment communiquer avec les médias plutôt qu’avec les autorités de sécurité.

Aurions-nous eu besoin de ces deux réacteurs pour passer l’hiver ?

Nous en aurions eu bien besoin, oui. Dans mon plan d’hiver, j’ai déjà demandé à chaque producteur d’électricité de garantir une disponibilité maximale cet hiver. J’ai également demandé à Engie s’il était possible d’arrêter ces deux centrales en été afin qu’elles puissent fonctionner plus longtemps que prévu en hiver. En temps normal, nous n’aurions pas eu besoin de ces deux centrales électriques, mais ce n’est manifestement plus le cas. Si, en fin de compte, nous n’avions pas besoin d’utiliser cette capacité, cette électricité aurait certainement pu être exportée vers la France. Ce pays connaît une importante pénurie d’électricité en raison de l’indisponibilité d’un nombre exceptionnellement élevé de centrales nucléaires françaises : plus de 50% du parc nucléaire est actuellement en panne.

Le gouvernement belge a convenu avec Engie que nous paierons une partie des frais de renflouage de ces deux réacteurs. Ne craignez-vous pas que la Belgique finisse par payer beaucoup trop cher cette prolongation?

Il faut normalement dix à douze ans pour obtenir une licence à vie pour une centrale nucléaire. Les deux gouvernements précédents auraient pu négocier cela dans des circonstances idéales, nous devons maintenant le faire en quelques mois. Nous sommes maintenant condamnés l’un à l’autre, alors nous le ferons ensemble. Le revers de la médaille est que nous payons effectivement pour l’élimination des déchets produits en plus, mais cela ne représente bien sûr qu’une toute petite partie de la facture. Nous parlons de sept réacteurs au total qui fonctionnent depuis quarante à cinquante ans. Engie continuera à les payer en tant que pollueur.

Après un tel accord de principe, s’agit-il seulement de régler les détails, ou y a-t-il encore un risque que les choses tournent mal ?

J’ai eu un sentiment de satisfaction après ces négociations. La confiance s’est clairement développée autour de la table, et ce premier accord est évidemment très important. Engie a toujours fait savoir très clairement – dans les médias, mais aussi à nous – qu’elle ne voulait pas de cette  prolongation. Nous avons maintenant un cadre dans lequel nous pouvons en parler. Nous avons encore du pain sur la planche, mais je suis déterminée à réussir.

Revenons à cet hiver : en Belgique, la crise de l’énergie ne sera probablement qu’une question de prix élevés, dans un pays comme l’Allemagne, on pourrait bientôt être confronté à une véritable crise de l’approvisionnement. Comment évaluez-vous les chances de l’Allemagne ?

L’Allemagne s’est rendue extrêmement dépendante de la Russie. Je n’ai pas besoin d’en faire un dessin, n’est-ce pas ? Ils sont très vulnérables. Le gouvernement allemand agit rapidement, mais il paie le prix des choix stratégiques du passé. Nous examinons actuellement avec les Allemands la possibilité d’exporter davantage de gaz vers eux grâce à une nouvelle connexion à partir de 2023. Plus tard, cette connexion pourra également servir à l’hydrogène.

En juillet, la Commission européenne a élaboré un plan visant à obliger éventuellement les États membres à consommer 15 % de gaz en moins pour pallier les pénuries ailleurs. La Belgique est l’un des pays qui a demandé et obtenu une exception. Pourquoi ?

Laissez-moi vous expliquer. (dessine un schéma) Nous importons du gaz de Norvège et du Royaume-Uni, et du GNL via le port de Zeebrugge. Nous exportons du gaz vers l’Allemagne et les Pays-Bas. Nous exportons des quantités massives de gaz vers ces pays : trois fois la quantité que nous utilisons nous-mêmes. Cela signifie que nous avons atteint notre capacité maximale. Supposons que nous consommions 15 % de moins et que nous importions toujours la même quantité : nous avons alors tout simplement trop de gaz. Une telle mesure imposée n’est vraiment pas la meilleure solution pour un pays de transit. Nous sommes résolument en faveur d’une réduction de la consommation de gaz, sans qu’il soit nécessaire de légiférer. En Espagne, la température de la climatisation est régulée, en Allemagne celle du chauffage. Avant l’été, il est apparu que sans ces interdictions, les ménages belges auraient utilisé environ 20 % de gaz en moins.

De nombreux autres pays ont bénéficié d’exemptions pour cette raison. Comment la Commission européenne peut-elle présenter une proposition aussi stupide ?

(Petit rire) Eh oui. Je pense que nous sommes tous, avant tout, victimes de 20 ans de politique inconsidérée. Si nous avions tous été plus avancés dans le développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, nous ne serions pas aujourd’hui dans une telle crise. Aurons-nous vraiment des difficultés pendant encore cinq ou peut-être dix hivers, comme le dit le Premier ministre ? Cela dépendra de ce que nous déciderons maintenant. Il nous reste plus de six mois avant le prochain hiver, et nous devrions nous y atteler dès maintenant. Les mesures prises par le gouvernement pour réduire les prix pour les familles ne sont que des calmants. Une famille qui a des panneaux solaires sur le toit, ou une entreprise qui a une éolienne sur son site, se sentira un peu plus rassurée.

Qu’avez-vous pensé de cette déclaration très dramatique du Premier ministre De Croo?

Les prix de l’énergie resteront élevés en 2023 et 2024, nous n’ échapperons pas. Mais sinon, nous avons tout sous contrôle. Nous pouvons encore construire des infrastructures en mer du Nord pour quatre fois plus d’énergie éolienne que ce qui est déjà prévu aujourd’hui. C’est autant que la consommation combinée de tous les ménages belges. Commençons par là. Aujourd’hui, il est impossible de construire des éoliennes près des aéroports ou des sites de défense. Ce printemps, nous nous sommes réunis avec tous les départements concernés pour voir ce qui pouvait être fait, et cette réunion a été très motivante. Tout le monde voulait aller de l’avant : vouloir c’est pouvoir.

Enfin, une question sentimentale, si je puis me permettre : les rues seront-elles illuminées pour Noël?

Bien sûr, ne vous inquiétez pas. Ces lampes LED consomment très peu d’énergie.

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