Opinion

Patrick Dupriez

Mesurer l’immunité plutôt que d’imposer la vaccination aux soignants ? (carte blanche)

Patrick Dupriez Président d'Etopia, Centre d’animation et de recherche en écologie politique

Patrick Dupriez, ancien co-président d’Ecolo et actuel président du centre d’études Etopia, propose une alternative qui permettrait d’éviter de devoir licencier le personnel soignant qui refuserait de se faire vacciner contre le Covid. A savoir mesure l’immunité de ces soignants, ayant souvent déjà été infectés. Et ainsi « soigner symboliquement la cohésion de la société ».

Le gouvernement souhaite rendre la vaccination anti-COVID obligatoire pour le personnel soignant. Médecins, infirmières, aide-soignantes, kinésithérapeutes, diététiciennes, logopèdes, phamaciennes, sage-femmes, dentistes… qui ne se soumettront pas à cette obligation seront mis au chômage et interdits d’exercer leur métier au risque de poursuites pénales. Il s’est même trouvé un parti épris de liberté pour suggérer leur licenciement pour faute grave, sans accès des « récalcitrants » aux allocations de chômage.

Une déclaration de guerre, affirmait récemment le SETCA. En tous cas, un scénario martial que n’auraient pas imaginé, il y a un an, les héros et héroïnes de la crise, envoyé·es au front sans protection, jusqu’à l’épuisement. Et le fait, que les décideurs n’aient pas anticipé la réaction qui s’est exprimée hier dans la rue, comme le débordement d’une accumulation de colères intriquées, est incompréhensible et affligeant.

La décision semble cependant logique. Protéger autant que possible les personnes vulnérables que sont les malades ou les résidents des maisons de repos est une obligation morale et professionnelle pour les soignants. Et il est légitime que les autorités assument leur propre responsabilité en établissant les règles nécessaires, en ce compris, le cas échéant, des obligations de vaccination. C’est le cas, par exemple aujourd’hui, concernant l’hépatite B pour le personnel médical ou le tétanos pour les employés qui travaillent dans le secteur des immondices.

Mais est-ce si évident ?

Un risque de fragilisation d’un système de santé à bout de souffle pour un bénéfice sanitaire imprévisible…

Les chiffres ne sont malheureusement pas connus avec précision mais il semble qu’environ 97 % des médecins et 91 % du personnel infirmier de notre pays soient à ce jour vaccinés. Ces taux semblent moindre dans d’autres professions (les kinés, par exemple) et devraient encore progresser, mais l’enjeu de l’obligation touche donc proportionnellement peu de soignants.

Mais aujourd’hui, des lits hospitaliers bruxellois sont fermés faute d’infirmières et plusieurs centaines de postes sont vacants. La Fédération nationale des infirmières de Belgique estime à 30% le taux d’absentéisme dans nos hôpitaux, 10 à 15% de plus qu’il y a un an alors que tous les indicateurs concernant l’épidémie sont en hausse. La pénurie de personnel oblige à fermer des unités Covid dans différentes cliniques. L’épuisement et le découragement guettent. Or, la sécurité et la qualité des soins, c’est aussi – beaucoup ! – avoir suffisamment de bras autour des patients et patientes. Vu cette situation de pénurie, le Risk Managment Group a même décidé il y a peu que les soignants travaillant à l’hôpital ne devront temporairement plus être mis en quarantaine en cas de test positif…

Peut-on, dans ce contexte de tensions sur le système sanitaire, se permettre de perdre fut-ce une partie du personnel réticent à la vaccination ? A quel prix et avec quels bénéfices concrets pour la santé publique ?

Une partie des soignants, comme une partie de la population, refuse ou hésite à se faire vacciner. On peut regretter certaines peurs irrationnelles tout en reconnaissant des questionnements légitimes. On doit, en tous cas, admettre que cette réticence est une réalité que l’obligation ne dissoudra pas. Celles et ceux qui, au bout d’un an de sensibilisation et de pression, ne sont pas convaincus, ne le seront pas plus après une décision d’imposition.

Une partie des personnes réticentes se soumettra, certes, mais une autre se résoudra à quitter la profession. La plupart auront le sentiment que l’Etat ne respecte pas leur volonté, les divise et les sanctionne. Cette empreinte-là abîme la confiance et la cohésion.

Doit-on, dès lors, mettre en place un dispositif complexe de contrôle, de bases de données croisées et de sanctions, hasardeux juridiquement, source de conflits… pour un impact sanitaire marginal avec un risque de fragilisation supplémentaire du système de santé, alors que nous avons besoin de tout le monde sur le pont du soin ? De quelles façons le justifier sans discriminations entre professionnels, selon les secteurs, missions, statuts ? Quelle sera l’ampleur des sanctions, financièrement et en termes de conséquences sociales et professionnelles pour les personnes qui font le choix de refuser la vaccination Covid et/ou ses rappels? Ces questions sont importantes afin d’éviter d’abîmer ce que le gouvernement entend protéger.

La CNE interrogeait mi-novembre : « Pourquoi n’appliquer l’obligation vaccinale qu’à ces travailleuses et travailleurs alors que rien ne démontre que les mesures de protection actuelles dans la plupart des services ne suffisent pas à répondre à la fragilité des patients traités? ». Pour le syndicat, « cette mesure générale « va créer plus de résistance et amplifier la fracture au sein du personnel entre personnes vaccinées et non vaccinées ».

Une solution pour respecter le choix des travailleurs tout en protégeant la santé de tous ?

Se vacciner est un geste responsable à promouvoir avec détermination. Mais nous pouvons différencier l’objectif (combattre l’épidémie) et le moyen (la vaccination) ; la nécessité de protection des patients et l’outil qu’est le vaccin.

Selon l’Absym, 42 % des généralistes ont contracté le Covid. Et Sciensano affirmait fin avril 2021, que 97% des professionnels de la santé travaillant dans les hôpitaux belges et 84,1% des soignantes de première ligne possédaient des anticorps contre le coronavirus. Ce pourcentage est probablement plus élevé aujourd’hui vu la forte fréquence de contact avec le virus.

Il existe certes des incertitudes scientifiques sur l’amplitude et la durée de la protection conférée par l’infection au SRAS-Cov2 et sur sa capacité à réduire les contaminations. Mais les questions sont relativement similaires concernant l’immunité produite par la vaccination. Les données actuelles indiquent en outre que la meilleure protection semble générée par la conjonction d’une infection et d’une dose de vaccin.

Plus de 6 mois après la première dose, alors qu’une troisième est recommandée, ne serait-il pas judicieux de proposer un test sérologique sanguin au personnel médical qui le souhaiterait, de façon à fonder ses décisions sur une évaluation, même imparfaite, de son immunité?

Ainsi, en France, les personnes immunocompétentes ayant fait une infection par le SARS-CoV-2 (symptomatique ou non) sont considérées comme protégées pendant au moins 3 mois contre l’infection et il est recommandé de ne réaliser leur vaccination qu’au-delà de ce délai. A ce stade des connaissances, il est en outre prévu de ne proposer qu’une seule dose aux personnes immunocompétentes ayant fait une infection Covid, quelle qu’en soit son antériorité. La prise en compte de la mesure de l’immunité des personnes pourrait donc être utile…

Un test sérologique sanguin, mesurant la présence d’anticorps neutralisants (même si ce taux d’anticorps n’est pas le seul marqueur de la mémoire immunitaire) coûte moins de 10€. Ne permettrait-il pas de maintenir en activité les professionnelles de la santé non-vaccinées pour une durée à déterminer au même titre que le nombre de doses de vaccins recommandées ? A minima, ce test assurerait que la personne soit informée de son état immunitaire avant de se positionner ou puisse se voir proposer une seule dose si celle-ci est suffisante.

Autoriser ainsi les quelques pourcents de soignants actuellement non-vaccinés de poursuivre leur travail en attestant de leur immunocompétence pourrait :

  • offrir une solution responsable pour une partie de celles et ceux qui continuent à refuser ou hésitent encore à se faire vacciner ;
  • fondé du point de vue de la santé publique et pertinent pour le suivi scientifique de la pandémie. Une étude longitudinale basée sur la mesure des taux d’immunité du personnel de santé assurerait de disposer de données pour évaluer et adapter d’autres décisions à venir…
  • susceptible d’éviter des actions en justice fragilisant les décisions politiques. Les exceptions envisagées génèrent en effet potentiellement une usine à gaz réglementaire, des procès et des conflits qui nous écartent de l’essentiel : prévenir et soigner ;
  • donner un signal clair de respect et d’empathie envers l’ensemble des soignants qui méritent notre reconnaissance davantage que ce qui apparaît comme punitif et discriminatoire pour certains d’entre-eux.

Pourquoi, dès lors, ne pas laisser la possibilité pour une professionnelle de santé de justifier d’une abstention vaccinale ou d’éviter des doses de rappels dans le cas où elle démontre posséder des anticorps d’une infection antérieure ? Si cela s’avère scientifiquement défendable, cela permettrait symboliquement de reconnaître la compétence, la prise de risque et le « sacrifice » antérieur des soignantes contaminées lors des vagues précédentes du Covid.

On peut noter en ce sens qu’un dispositif semblable existe en Belgique, pour la vaccination contre l’hépatite B. Elle est obligatoire pour le personnel soignant mais un test d’immunité par la médecine du travail permet régulièrement d’évaluer si un rappel est nécessaire. En France, si des anticorps contre l’hépatite B sont détectés dans le sérum la personnes est considérée comme immunisée et sa vaccination n’est pas requise. Le dispositif existe donc.

Les connaissances scientifiques et la situation sanitaire et politique évoluent sans cesse. Mais les choix politique susciteront la confiance et contribueront d’autant plus à une sortie de crise positive qu’ils traduiront toujours une volonté sous-jacente de soigner l’égalité et la cohésion de la société au-delà de l’impact sanitaire immédiat.

Décider d’une obligation vaccinale semble simple et permet à l’autorité de brandir des sanctions « exemplaires » mais la tension sociale actuelle invite à envisager la possibilité de protéger les patients et de limiter la propagation de l’épidémie tout en évitant une série d’effets pervers sur le système de santé et la polarisation de la société.

Prendre soin de celles et ceux qui prennent soin

Les quelques pourcents des soignants qui refusent de se faire vacciner ne prennent, a priori, pas moins de précautions pour éviter les contaminations, ne s’investissent pas moins que les autres dans le soin aux personnes dans un contexte infiniment difficile depuis bientôt deux ans. Respecter leur choix, c’est leur manifester du respect à eux. Continuer à les sensibiliser et à les informer de façon précise sur la vaccination aussi.

Cette piste n’est pas un renoncement politique. Ce pourrait être celle qui allie l’efficacité sanitaire des mesures, la réduction des risques et la cohérence d’un message à la fois responsable et bienveillant envers celles et ceux que nous avons applaudis durant des mois à 20 heures.

Car l’argument de la protection de la santé doit être clairement la motivation exclusive d’un texte de loi qui ne peut avoir pour vocation de punir des professionnelles dont le choix apparaîtrait comme « déviant » aux yeux des autorités. En proposant d’assortir une obligation vaccinale des soignants d’une alternative possible par le dosage sérique d’anticorps (et/ou tests réguliers), on assurerait la justification scientifique de la décision tout en permettant au Ministre de la santé de sortir par le haut du problème et du conflit que le gouvernement a provoqué au pire moment qui soit. Et on laisserait à l’exemplarité et à la discussion le temps d’emporter davantage de conviction que de soumission.

Car si nous devons tout faire pour réduire la propagation du virus et ses dégâts, nous avons aussi le devoir de soigner pratiquement et symboliquement la cohésion de la société et la confiance dans nos autorités, le devoir de renforcer notre système sanitaire et de prendre soin de celles et ceux qui prennent soin de nous pour aujourd’hui et pour l’avenir. Et ce chantier-là doit mobiliser toutes le énergies !

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