Kitsune, 2020. © Leiko Ikemura et Tim Va Laere Gallery, Anvers.

L’oeuvre de la semaine: Le verre en ses troublants pouvoirs

Guy Gilsoul Journaliste

C’est par la pratique de la méditation et ce depuis 50 ans que la japonaise Leiko Ikemura provoque l’émergence d’images intérieures qui passent, disparaissent et parfois, s’incarnent sur le papier, dans la terre ou encore le bronze.

Sa pratique de la peinture participe, par sa fluidité, à ces visions qui, dans ses paysages, mêlent en un tout évanescent les aubes et les nuits, les brumes et les lacs, le lointain des montagnes et la proximité d’un être suggéré. De même, dans son travail de céramiste, le recours à l’émaillage renforce l’insaisissable matérialité des couleurs et des volumes.

Les thématiques à leur tour, visent un sentiment d’étrangeté partagé entre mélancolie et violence. On rencontre par exemple, réunies en un seul bloc bleu de glace, deux silhouettes assises d’enfants acéphales portant en leurs mains la dépouille d’oiseaux jaunes ou encore, dans le bronze peint, deux arbres fichés dans un fruit souriant, mi humain, mi lunaire.

Si Leiko Ikemura après avoir quitté Osaka en 1972 pour l’Europe, garde en mémoire les lieux traversés (l’Espagne, la Suisse et l’Allemagne) autant que ses rencontres avec l’histoire de l’art occidental, elle demeure marquée à l’encre noire par son passé dans le Kansaï. Ainsi, la présence récurrente dans l’oeuvre, du lapin qui pourrait être d’Alice s’il n’était d’abord, le héros mythique qu’à la fête de l’automne, les Japonais rassemblés en famille cherchent à voir dans le dessin d’un cratère de la pleine lune.

Le shintoïsme n’est pas loin et de même, les superstitions populaires, les contes de l’enfance et les légendes. Tout, au Japon, peut être « vrai », voire magique et puissant. Ainsi, lorsqu’elle propose aux visiteurs de se blottir au centre du cône percé de milles étoiles qui sert de robe au grand « Lapin Bodhisattva de la miséricorde » récemment exposé à Norwich (Salisbury Center). L’opalescence de l’oeuvre choisie ici, relève à son tour d’un dépassement du réel que la matière du verre opère naturellement. Ce recours, récent, à ce matériau soufflé, fruit d’une rencontre entre l’artiste et les artisans de Venise, approfondit et précise l’esprit du travail : « quand la lumière, confie-telle, traverse l’épaisseur de l’objet, la notion même de temporalité change.

L’oeuvre gagne en pureté en même temps qu’en incertitude ». En cela, peut-on dire, elle gagne la qualité d’un poème dit à haute voix et permet, d’ouvrir à l’univers flottant d’un entre-deux rêveur. Et, en effet, alors que le titre, « Kitsune » renvoie au renard messager d’Inari, le dieu le plus populaire du panthéon shinto, Leiko Ikemura lui donne l’apparence d’un visage féminin à peine ébauché et secret. Mais après tout, Inari, dieu du riz et de la fertilité est aussi le protecteur des femmes…

Tim Van Laere Gallery, Jos Smolderstraat 50 à 2000 Anvers. Jusqu’au 2 avril. Tous les jours sauf mari de 13h à 18h. www.timvanlaeregallery.com

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