© getty images

Faut-il bloquer les prix de certains produits alimentaires? « Les entreprises risquent d’arrêter de produire »

Ludivine Ponciau

La Belgique se dote d’une taskforce « Ukraine » pour anticiper les effets de la crise sur l’ approvisionnement en matières premières. Pour le patron de Comeos, Dominique Michel, il faut arrêter de crier à la pénurie et faire participer tous les maillons de la chaîne à l’ effort collectif.

L’idée de bloquer les prix pour limiter l’impact de la crise sur le budget des consommateurs refait son chemin… Est-elle applicable à la grande distribution?

La hausse des prix vient essentiellement du coût de l’énergie. Si vous enlevez ce poste-là, on a une inflation qui reste forte mais raisonnable. Le deuxième facteur, c’est le problème de l’approvisionnement de certaines matières – comme les emballages – qui ne sont pas toujours disponibles. Donc, même si le gouvernement réglementait le prix de la farine, ça ne réglerait pas le problème des emballages. Il est préférable de faire des efforts supplémentaires en matière de coût de l’énergie. En effet, si la baisse de la TVA profite aux consommateurs, elle n’a pas d’effet sur la vie des entreprises. Le producteur, lui, subit de plein fouet la croissance des prix. D’ autant que le système belge est discriminatoire. Prenons l’exemple d’une grosse entreprise chimique implantée dans le port d’ Anvers et qui consomme autant que quatre cents magasins. Ces quatre cents magasins paieront plus d’accises que la grosse société du port d’ Anvers. Par conséquent, avant d’agir sur le prix d’achat, il faudrait déjà que le système soit plus égalitaire. Le risque existe aussi de « casser le thermomètre »: les prix ne monteront plus mais les coûts de production, eux, augmenteront. Résultat: les entreprises arrêteront de produire.

Les prix décollent et notre rôle est de faire en sorte que cela ne se répercute pas à 100% sur le ticket de caisse du consommateur.

Que peut-on attendre de la nouvelle taskforce Ukraine?

La situation ukrainienne n’ est pas la première crise que nous connaissons dans le domaine alimentaire. On a traversé à deux reprises la crise du lait, il y a eu celle du porc… A chaque fois, nous avions soulevé la nécessité d’avoir des mécanismes qui amortissent le choc à l’avenir. Des mécanismes qu’il fallait préparer hors crise.

Lire aussi: Alimentation: face aux pénuries, 4 entreprises sur 10 s’apprêtent à réduire leur production

A-t-on fait preuve d’un manque d’anticipation?

La majorité des opérateurs – agriculteurs, producteurs alimentaires, sociétés et commerçants – n’ont fait preuve d’aucune volonté de travailler sur la préparation de la crise qui arrive. C’est pourquoi certains maillons de la chaîne sont confrontés à des difficultés économiques. On aurait dû avoir le courage de travailler ensemble. L’autre point, c’est la question de la pénurie. Est-ce qu’il existe ou non un risque? Plusieurs acteurs disent aujourd’hui qu’il n’y a pas de pénurie mais d’autres tentent de semer la panique pour des raisons évidentes de recherche de profit, et qui n’ont rien à voir avec la situation actuelle. Ce qui pourrait arriver, c’est que nous soyons confrontés à des problèmes de logistique. Dans ce cas, alors oui, peut-être que dans les semaines à venir, il sera plus difficile de se procurer certains produits et qu’il faudra se rabattre sur des produits de substitution, notamment pour l’huile et le blé. Certains biscuits seront peut-être fabriqués avec autre chose que de l’huile de tournesol. Ce qu’il faut à tout prix éviter, c’est de répandre dans la presse cette idée de pénurie comme le font certains: c’est le meilleur moyen de provoquer une ruée vers certains biens. Et c’est de la désinformation.

Dominique Michel, patron de Comeos, la fédération du commerce et des services.
Dominique Michel, patron de Comeos, la fédération du commerce et des services.© belga image

Changer la recette de certains produits nécessite néanmoins de changer l’étiquetage. On ne peut pas jouer avec la sécurité alimentaire…

L’idée est de substituer tel ou tel ingrédient par un autre mais pas de tout réétiqueter. La dernière chose que l’on souhaite est une nouvelle augmentation des prix à cause d’un travail administratif. Nous avons demandé d’informer le consommateur mais en apposant dans les magasins des affichettes signalant le changement d’ingrédient, sauf s’il s’agit d’allergènes, bien sûr. S’il y a vraiment un risque sur le plan de la sécurité, alors oui, il faut le faire, mais dans la grande majorité des cas, il n’y aura pas de problème de santé publique.

Lire aussi: Didier Van Caillie (HEC Liège): « Si on pousse sur le mauvais domino, tout le jeu s’effondre »

Attendez-vous une certaine souplesse?

Certaines de nos entreprises font partie d’un groupe français ou allemand. Si en France, par exemple, on a étiqueté d’une certaine façon un produit et que cela a été approuvé par le gouvernement français, que le gouvernement belge ne nous demande pas de changer l’étiquetage! Il faut que le marché intérieur s’applique. Chaque fois qu’on doit effectuer une procédure administrative supplémentaire, c’est du temps et de l’argent en plus. A l’arrivée, c’est le consommateur qui doit supporter ces charges. Certains disent que nous devrions faire payer plus cher les clients pour rémunérer les fournisseurs. Mais si nous appliquons ce que certains producteurs exigent, nous risquons le dérapage.

Lire aussi: Des rayons vides dans nos supermarchés? Pourquoi les étiquettes sont au centre du dilemme

Vous le disiez, ce n’est pas la première crise. On a pourtant vu avec le Covid que le consommateur pouvait céder à la panique lorsqu’on lui parle de potentielles pénuries. Fait-il preuve aujourd’hui d’une attitude plus raisonnée?

On ne constate plus d’achats compulsifs comme on a pu en voir pendant le premier confinement, alors que ne n’avions jamais affirmé à l’époque qu’il existait un risque de pénurie. C’est l’industrie alimentaire qui a essayé de le faire croire. Jusqu’ici, il n’y a pas de ruée vers certains produits. Sans doute parce que le consommateur a retenu la leçon. Maintenant, je ne sais pas du tout ce qui pourrait se passer dans le cas où des composants seraient remplacés par d’autres. Mais il est clair qu’on ne le privera pas de produits essentiels. Ce qui, par contre, est beaucoup moins insignifiant cette fois, c’est la hausse des prix. Pour un ménage qui a un budget serré, dix euros en plus sur un charriot, c’est un problème. Les prix décollent et notre rôle est de faire en sorte qu’il n’y ait pas une répercussion à 100% sur le ticket de caisse du consommateur.

Lire aussi: La guerre en Ukraine va-t-elle faire flamber les prix dans les supermarchés ?

Qui assumera alors? Les producteurs?

Tout le monde doit faire des efforts. Certaines entreprises comme Lotus ont dit: moi je répercute 100% de mes augmentations sur les chaînes de magasins et si elles refusent, je ne les fournis plus. Si cela se généralise, on se retrouvera avec une ardoise impossible à payer. Chaque maillon de la chaîne doit encaisser une partie du choc. Dans le secteur du commerce, nous sommes toujours parvenus à rester en dessous du chiffre général de l’inflation.

Lire aussi: La classe moyenne gémit: un Belge sur trois risque de sombrer dans la pauvreté

Certains objecteront que la grande distribution a fait son beurre pendant la crise du Covid et que c’est à elle aujourd’hui à fournir l’effort principal…

Il ne faut pas tomber dans la caricature. Il y a effectivement eu un transfert de l’Horeca vers le commerce mais de façon circoncise. Le secteur a aussi dû faire face à des coûts supplémentaires, comme le nettoyage des charriots ou les heures prestées par le personnel qui a travaillé plus tard. Les marges dans le commerce alimentaire sont de l’ordre de 2 à 3%. Dans l’agroalimentaire, on est au-delà des 10%.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content