Les mesures restrictives de liberté lors de la pandémie ont mis la police dans une posture très répressive. © PHOTO NEWS

Comment rapprocher police et citoyen? « La police est en rupture avec le politique, pas avec la population » (débat)

Moderniser la police, améliorer son image et repenser ses missions de proximité. L’opinion de Vincent Gilles (SLFP-Police) et de Jean-Louis Dalle (CPL)

Le contenu intégré souhaite enregistrer et/ou accéder à des informations sur votre appareil. Vous n’avez pas donné l’autorisation de le faire.
Cliquez ici pour autoriser cela de toute façon
Vincent Gilles, président du SLFP-Police: «La police est en rupture avec le politique, pas avec la population»

Les états généraux de la police (Segpol) ont formulé leurs premières recommandations pour une police plus moderne et plus proche du citoyen. Pour le président du SLFP-Police, Vincent Gilles, cela doit passer par une meilleure accessibilité des agents de terrain aux fonctions dirigeantes.

Meilleure communication, meilleure organisation, revoir le système d’évaluation des policiers… Que vous inspirent les recommandations formulées par le groupe de travail du Segpol?

La ministre de l’Intérieur, Annelies Verlinden (CD&V), a, dans le cadre de l’accord de gouvernement, deux devoirs essentiels. Le premier, c’est de proposer des articles constitutionnels qui puissent être soumis à révision au cours de la prochaine législature. Devoir rempli puisque ces propositions sont actuellement examinées par les partenaires de la majorité. Le second, c’est d’analyser l’état de la police intégrée. C’est dans cette optique qu’elle a lancé, en mai 2021, les états généraux de la police. Le problème, c’est que les partenaires sociaux ont été quasiment exclus de la première session. Donc, en ce qui me concerne, le Segpol n’est pas un organe mais une nébuleuse qui a pour mission de coordonner un travail de sous-traitance confié au Centre d’études sur la Police (CEP) et au Circle of Police Leadership Belgium (CPL). Au cours de cette première édition, les mots «réforme» et «régionalisation» étaient souvent revenus. Que s’est-il passé ensuite? Durant un an, ces sous-traitants ont travaillé mais, vu l’impatience des syndicats et des députés de la commission intérieure de la Chambre, la ministre a bien senti qu’il était temps de faire le point. C’est ce qui s’est passé le 10 mai. Cette fois, les organisations syndicales ont été invitées à entendre les recommandations de ces deux plateformes, CEP et CPL. Certaines sont intéressantes mais d’autres sont, pour moi, totalement inacceptables.

On nous dit qu’il faut se rapprocher du citoyen en mettant des policiers devant les écoles, mais c’est du vent. Le budget ne suit pas.

Qu’est-ce qui vous choque à ce point?

Le suivi des policiers de leur intégration jusqu’à leur départ à la retraite, notamment. Actuellement, le candidat policier est soumis à une enquête de moralité mais cela s’arrête à la fin de la sélection. Le projet, ici, est de contrôler son comportement tout au long de sa carrière, par tous les moyens possibles. Un point positif, par contre: j’ai le sentiment qu’il n’est plus question de réformer ni même de régionaliser, et que certaines propositions comme la fusion des zones de police rejoignent nos revendications.

Réconcilier la police et le citoyen fait-il aussi partie de vos préoccupations?

Début mai, j’étais en commission intérieure de la Chambre où il était question de la proposition de la députée Vanessa Matz (Les Engagés) de revoir la norme KUL, clé de répartition de la capacité policière entre les communes. J’ai expliqué que notre position était sans doute la plus polémique: si les élus communaux ne sont pas capables de mettre plus d’argent pour mettre en œuvre le pouvoir qu’ils exercent sur la police, ils ne devraient pas être en droit d’exercer ce pouvoir. En réalité, on sait très bien que cette révision du financement est condamnée d’avance. Les partenaires de la majorité ne veulent pas en entendre parler parce que ça causera plus de frustration parmi les zones qui y perdront que de bonheur dans la «maison». En ce qui concerne les missions de la police, il existe un texte qui s’intitule la CP01 et qui explique ce que doit être le service policier à la population et la présence policière dans les quartiers, les villages et les grandes villes. Or, depuis des années, on assiste à un désinvestissement complet. On nous dit qu’il faut se rapprocher du citoyen en mettant des policiers devant les écoles, mais c’est du vent. Le budget ne suit pas.

Vincent Gilles, président du SLFP-Police.
Vincent Gilles, président du SLFP-Police. © BELGA IMAGE

Problème de subsides, d’effectifs aussi. Pourtant, les campagnes de recrutement n’ont pas manqué ces dernières années…

En 2011, le gouvernement Di Rupo avait plafonné le recrutement annuel à mille équivalents temps plein. A l’époque, il manquait trois cents agents pour compléter le cadre, aujourd’hui c’est au moins 5 800. En 2014, Joëlle Milquet (CDH), ministre de l’Intérieur, avait réussi le tour de force de faire monter les effectifs à 1 400 ETP. Mais comme les présidents des collèges des zones locales soutenaient qu’ils n’avaient pas de quoi financer ces engagements, ils n’ont pas recruté. Au final, ces quatre cents ETP sont partis à la police fédérale, qui n’avait pas plus de budget pour les payer. En 2015, le gouvernement Michel a fixé la barre à huit cents ETP. S’il avait campé sur ses positions, on serait aujourd’hui à sept mille policiers manquants mais le terrorisme est passé par là… Résultat: en 2019, on en était à environ 1 200 ETP. Pour en revenir aux campagnes de recrutement, il est vrai qu’elles avaient autrefois un effet positif mais ça ne semble plus être le cas aujourd’hui. En 2014-2015, on dénombrait quatorze mille candidats policiers. Aujourd’hui, ils ne sont plus que huit mille. Les jeunes ont compris qu’être flic, c’est risquer de se prendre une balle ou un coup de couteau et qu’en faisant du secrétariat dans le privé, ils gagneront 300 à 400 euros net de plus par mois.

La crise de vocation est-elle aussi liée à la dégradation de l’image du métier?

En revenant sur ces deux dernières années, je dirais qu’au début de la pandémie, lorsque la population ne prenait pas les mesures Covid très au sérieux, le travail des policiers était moqué. Par la suite, il y a eu un basculement dans l’opinion publique. Je pense que l’image de la police auprès des citoyens n’est pas plus mauvaise après le Covid qu’avant. Par contre, celle que les policiers ont d’eux-mêmes s’est terriblement dégradée.

Parce qu’ils n’ont plus le temps d’effectuer des missions de proximité?

Non, ils sont toujours au contact des citoyens, qu’il s’agisse des jeunes dans les quartiers de Molenbeek ou des personnes âgées dans une commune du Brabant wallon. Par contre, ils constatent qu’ils sont de moins en moins nombreux, que les commissariats ferment les uns après les autres et que la charge de travail augmente. Surtout, ce qui les énerve terriblement, c’est l’attitude hypocrite du monde politique en général, des ministres fédéraux aux bourgmestres.

Il ne s’agirait donc pas d’une rupture avec la population mais avec le politique…

Tout à fait. Et seul le politique semble ne pas s’en rendre compte. Les bourgmestres ne vont jamais au contact des policiers, auprès des agents de quartier – qui n’y sont souvent plus parce qu’ils doivent venir en aide au service d’intervention, en manque d’effectifs. Quant aux officiers supérieurs, ce sont des universitaires qui ne connaissent pas le terrain. Beaucoup sont uniquement préoccupés par leur carrière.

Il faudrait ne nommer à la tête des zones que des policiers ayant commencé en bas de l’échelle?

Imaginons qu’on dise que les futurs officiers supérieurs doivent être des gens qui viennent du cadre de base ou du cadre moyen par promotion sociale. Au moins, ils auraient au minimum douze ans d’expérience de terrain. A l’heure actuelle, les cadres proviennent pour 80% d’écoles d’officiers dont ils sortent après 22 mois avec le grade de commissaire. Ensuite, ils cherchent les zones les plus peuplées et préparent tranquillement leur brevet de direction. La police est toujours un ascenseur social mais l’accès au dernier étage est limité pour les gens de terrain. Ce qui est anormal.

Jean-Louis Dalle, président du Circle of Police Leadership (CPL): «Policier, ça ne se résume pas à des démonstrations de force»

Pour le président du Circle of Police Leadership (CPL), Jean-Louis Dalle, l’évolution de la police doit passer par une nouvelle fusion des zones et un «lifting» de l’image de la profession.

Les violences et les affrontements, comme on a pu en voir dans certains quartiers bruxellois, écornent l’image de la police.

Votre plateforme regroupe des cadres de la police. Quelle direction veulent-ils suivre aujourd’hui?

La priorité aujourd’hui, c’est d’adapter l’échelle des plus petites zones à la réalité. La société change très vite et dans de nombreux domaines. Nous devons nous mettre au diapason et nous montrer beaucoup plus flexibles. Quand nous regardons la situation dans les polices locales, nous constatons que nombre d’entre elles ne disposent pas des moyens nécessaires pour relever ces défis. C’est pourquoi nous devons davantage collaborer. C’est déjà possible sur la base de la circulaire plp 27 (NDLR: portant sur l’intensification et la stimulation de la coopération interzonale) mais la marge de manœuvre reste limitée. Nous devons nous renforcer pour arriver, dans chaque zone, à une capacité plus élevée.

Jean-Louis Dalle, président du CPL. © DR

Les zones ont déjà la possibilité de fusionner…

La grande réforme de la police, qui a engendré la fusion de la gendarmerie, de la police judiciaire et de la police communale, date de 2001. Ça fait plus de vingt ans. Depuis, la société a énormément évolué, sur les plans de la technologie, des demandes des citoyens, de la criminalité… Sur ce dernier point, il faut se rendre compte qu’on n’est plus vraiment dans une dimension locale mais bien nationale, voire internationale. Comme le suggère le professeur Jelle Janssens (NDLR: criminologue spécialisé dans les questions d’organisation de la police, UGent), il faudrait aller vers un agrandissement d’échelle pour arriver à des zones d’au moins trois cents policiers. Un autre problème majeur de la police, c’est son manque d’attractivité. Comme n’importe quel employeur, nous devons faire en sorte d’attirer de nouveaux candidats. Sur ce point, un gros effort doit être fourni. Nous devons investir dans notre «marketing». Les violences et les affrontements, comme on a pu en voir dans certains quartiers bruxellois, écornent l’image de la police. Notre métier ne se résume pas à des démonstrations de force. Ce qui est primordial pour nous, c’est de servir chaque jour le citoyen. Le dernier point sur lequel nous avons attiré l’attention des autorités, c’est la nécessité de revoir le mode de financement. Nous disposons aujourd’hui de moyens alloués par les communes et par le fédéral mais, pour le reste, il n’existe pas de financement structurel. Il est important que ce système soit réévalué.

Vous faites allusion à la révision de la norme KUL dont on parle depuis des années et qu’on ne voit jamais venir. Qu’est-ce qui coince?

Il y a des réticences des deux côtés: du politique, qui s’attend à ce qu’on demande plus d’argent, mais aussi de certaines zones de police. Le problème, c’est qu’une fois qu’on ouvre la discussion, c’est pour établir de nouveaux paramètres. Or, dans le cadre d’une enveloppe fermée, si on donne quelque chose à quelqu’un, cela signifie qu’on doit le retirer à l’autre…

Les mesures restrictives de liberté prises depuis le début de la pandémie ont mis la police dans une posture très répressive. A quel point cela a-t-il creusé le fossé entre vous et la population?

Durant toute cette période d’importantes restrictions, nous sommes beaucoup intervenus pour sanctionner ceux qui ne respectaient pas les règles Covid. Le travail de l’agent de quartier, par exemple, est devenu très difficile, alors que son rôle est plutôt de prendre des initiatives préventives, un peu à la manière d’un coach. Mais dans ce contexte de pandémie, c’était pratiquement impossible. Les tensions se sont exacerbées et cela a eu un impact sur notre relation avec la population.

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content